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Aide médicale à mourir: la pente glissante, un tabou?

Sophie Brouillet
Montréal
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POINT DE VUE / Quand le Québec a lancé le processus de légalisation de l’aide médicale à mourir, l’objection de la pente glissante a été minimisée. On se souvient d’avoir entendu la ministre Véronique Hivon répéter, pour parer à cette inquiétude, que l’AMM ne concernerait que des circonstances exceptionnelles de souffrance incoercible en fin de vie. 

Moins de sept ans plus tard, nous voici en train d’envisager l’accès à l’AMM pour les personnes atteintes d’Alzheimer, de maladies mentales ou handicapées. Bref, pour une proportion de la population qui, hélas, n’en est pas l’exception ! Car la souffrance psychique en cause ici est une réalité de l’existence qui nous touche tous à un moment ou un autre. Dans les passages critiques de nos vies, les organismes de lutte au suicide nous disent : «ça vaut la peine de continuer». La loi leur rétorquera-t-elle bientôt : «à bien y penser, pas nécessairement» ?

J’ai dans mon entourage quelques personnes atteintes de maladies mentales au long cours. Je frémis en pensant que l’AMM pourrait leur devenir accessible, leur envoyant ainsi le message que leur vie en vaut moins la peine que celle des autres, alors qu’elles ont de durs combats à mener, contre leurs propres démons, contre les préjugés, contre l’insuffisance de ressources pour les aider.

J’ai aussi un proche atteint d’Alzheimer depuis une dizaine d’années, qui redoutait cette maladie et qui aurait peut-être fait une demande d’AMM anticipée. Les choses se passent mieux pour lui qu’il ne le craignait, la médication permettant un déclin cognitif en pente douce. 

En 2019, il a frôlé la mort en raison d’une artère fissurée et nous lui avons demandé ce qu’il souhaitait comme niveau de soins. Il était encore capable de donner une réponse lucide. Ce fut la suivante : pas de traitements trop lourds, pas d’acharnement, mais si on pouvait faire quelque chose de proportionné, oui, il aimerait vivre encore, jugeant qu’il avait une belle qualité de vie. Ce qu’une intervention radiologique peu invasive a su lui redonner.

Je suis de ceux et celles qui pensent qu’à l’heure où, plus que jamais dans l’histoire, la science dispose des moyens de soulager la douleur physique (soins palliatifs et sédation palliative dans les rares cas réfractaires), la légalisation de l’aide médicale à mourir est une boîte de Pandore qu’il aurait mieux valu ne pas ouvrir. Le caractère intime de la souffrance psychique et la logique des droits individuels rendent difficile de la baliser à moyen et long termes, quitte à entériner le suicide assisté... par la société. J’espère toujours qu’on saura limiter l’élargissement de l’AMM pour protéger les populations les plus vulnérables.

«En chaque personne, la plus humble, il y a le principe du caractère sacré de la vie. Tout projet qui risque de menacer une seule personne est à condamner. Car la mort ou l’humiliation d’une personne contiennent la mort et l’humiliation de toute l’humanité.» (Martin Gray, Le nouveau livre, Paris, Laffont, 1980, p. 44).