À quand un geste concret d'Ottawa ?

ÉDITORIAL / Où en est le dossier du blogueur saoudien Raïf Badawi, emprisonné depuis bientôt cinq ans pour « insulte à l'islam », et quelle priorité accorde au juste le gouvernement Trudeau à ce prisonnier d'opinion, dont la famille est installée à Sherbrooke?
Malgré une mobilisation internationale, la tenue de vigiles dans plusieurs villes du monde, dont Sherbrooke et Montréal, les pétitions, les actions de la part du gouvernement canadien tardent à se concrétiser. Du moins en apparence.
Il est vrai que les tractations diplomatiques restent généralement secrètes et prennent du temps, mais qu'attend le premier ministre Justin Trudeau pour réclamer haut et fort la libération sans condition de Raïf Badawi auprès de l'Arabie saoudite, comme le réclame Amnistie internationale?
Les proches de M. Badawi et ceux qui militent pour son élargissement attendent davantage que des déclarations rassurantes au sujet de ce jeune homme arrêté en 2012 et condamné en 2014 à dix ans de réclusion, 1000 coups de fouet et 250 000 $ d'amende.
Jusqu'ici, la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, a peu ou pas abordé le cas de M. Badawi, du moins pas publiquement, contrairement à son prédécesseur Stéphane Dion, qui a intercédé à quelques reprises en faveur de M. Badawi, notamment auprès du ministre des Affaires étrangères du Royaume d'Arabie saoudite, Adel Al Jubeir, en 2015.
Le Canada, qui vend du matériel militaire à l'Arabie saoudite, est-il en train d'abdiquer en douce devant cette monarchie pétrolière qui prône un islam extrémiste, où les femmes n'ont aucun droit, la haine des juifs et des « mécréants », et qui emprisonne les libres penseurs, en plus d'être parmi les champions mondiaux de la peine de mort?
Quoique le Parlement européen ait remis à Raïf Badawi le Prix Sakharov pour la liberté de l'esprit, en 2015, le Canada, tout comme la plupart des démocraties occidentales, n'a visiblement pas l'intention de confronter les dirigeants saoudiens au sujet de leur mépris des droits de la personne et de la liberté d'expression.
Non seulement on semble marcher sur des oeufs dès qu'il est question de l'Arabie saoudite, mais, comble de l'aberration, ce pays a été élu au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, en 2015, et tout récemment, par vote secret, à la Commission de la condition des femmes de l'ONU.
Visiblement, les bons sentiments et les grands principes démocratiques ne font pas le poids devant l'argent et le pétrole, ce qui est une insulte pour les femmes saoudiennes, les défenseurs des droits de la personne et les dissidents saoudiens.
Au moment où Raïf Badawi approche de la moitié de sa peine, il est plus que temps de relancer son dossier.
Amnistie internationale a rencontré récemment la ministre Freeland et fait circuler deux nouvelles pétitions pour demander la libération du jeune blogueur, dont l'une sera remise au premier ministre Trudeau et l'autre au roi Salmane d'Arabie saoudite.
Avocats sans frontières Canada a remis en 2015 un mémoire aux autorités saoudiennes, leur rappelant que la condamnation de M. Badawi « constitue une violation des instruments internationaux auxquels le pays est tenu de se conformer ».
L'organisme demande que le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits de l'homme et la lutte antiterroriste, Ben Emmerson, réactive le dossier de M. Badawi et contribue à sa libération.
Malheureusement, jusqu'ici, il semble bien que seule la pression des citoyens et des organismes comme Amnistie internationale et Avocats sans frontières permette de faire avancer les choses pour qu'un jour prochain Raïf Badawi puisse enfin venir rejoindre sa femme et ses trois enfants à Sherbrooke.