Il existe un malaise profond à l’égard des égoportraits culinaires.

À l’ère du narcissisme alimentaire ?

«Pendant que certains restaurateurs interdisent le foodstagramming, d’autres l’encouragent. À l’ère des égoportraits alimentaires, les restaurateurs se questionnent sur un phénomène qui peut à la fois plaire et irriter. »

Avec le beau temps estival, plusieurs d’entre nous visiteront nos restaurants favoris au cours des prochains mois. Certains voudront même tenter d’immortaliser leur sortie en téléchargeant une photo de leur repas sur les réseaux sociaux. Voilà ce que l’on appelle le foodstagramming. La folie des photos de plats dans les restaurants dure depuis déjà depuis un certain temps. Il existe même des sites offrant des consignes pour prendre de meilleures photographies lors d’un repas au restaurant. Ce phénomène dérange tellement que plusieurs restaurants interdisent maintenant aux clients de prendre ces clichés.

En 2008, un premier restaurant a banni le foodstagramming. Depuis, le nombre de restaurants suivant la même politique se multiplie. La plupart des restaurants qui adoptent cette consigne servent des plats de haute gastronomie.

Tout le monde a sûrement déjà vécu le moment où sa compagne ou son compagnon de table décide de sortir son téléphone intelligent pour prendre une photo d’un plat tout juste déposé sur la table. Peut-être l’avez-vous fait vous-même! Ce moment de plaisir pour certains embarrasse et même irrite d’autres gens autour de vous dans l’établissement. Capter sa vie en temps réel, à tout moment, fait maintenant partie de notre quotidien.

Mais il existe un malaise profond à l’égard des égoportraits culinaires. D’abord, les restaurateurs désirent offrir un plat servi à point. Le délai pour prendre une photo parfaite risque de compromettre l’expérience pour leurs clients. Un plat chaud doit se déguster à la bonne température. Les restaurateurs vont aussi mentionner que les saveurs et senteurs ne peuvent se transmettre par un simple portrait. Aussi, la sortie d’un téléphone ou d’une caméra peut influer sur l’ambiance des autres clients autour.

Le plagiat représente aussi une préoccupation. La création joue un rôle de premier plan dans l’art culinaire. Comme n’importe quel artiste, les chefs restent constamment en quête d’inspiration. Certains restaurateurs prétendent même que les photos prises en restauration deviennent ni plus ni moins, de l’espionnage culinaire professionnel.  

Certains autres croient que ces photos peuvent servir à faire la promotion d’un établissement. Cependant, le manque de contrôle de l’image partagée avec le monde entier rend certains chefs complètement dingues. De plus, il pèse lourd sur leurs épaules de toujours servir des plats parfaits. Accepter que n’importe quel plat qui sort de la cuisine puisse être vu par le monde entier en effraie plusieurs. Des chefs évoquent le fait que ces photographies effrangent leurs droits d’auteur ou de créateur. Possible. Toutefois, telle que se présente actuellement la loi, difficile de voir comment elle pourrait les protéger en tant qu’auteur.  

Sous-jacente aux préoccupations professionnelles, il existe une tendance forte qui marque nos temps modernes. Nous vivons à l’ère du narcissisme alimentaire. Avec les réseaux sociaux, l’importance excessive accordée à l’image de soi est capitale. Mais la volonté d’associer notre image de soi avec nos expériences culinaires et gastronomiques semble de plus en plus à la mode. C’est l’héritage de la popularité des réseaux sociaux, qui s’incruste tranquillement dans le monde alimentaire, tout comme ailleurs.

Certains sondages démontrent toutefois que le foodstagramming pourrait bien servir à certaines personnes. Près de 72 % des consommateurs sondés par la firme Empathica Research avouaient avoir déjà choisi un restaurant en raison d’information obtenue sur les réseaux sociaux. L’influence est réelle et elle existe; la publicité qui émane de ces photographies est gratuite, un outil indispensable pour les restaurateurs incapables de se payer une campagne publicitaire à haut niveau.  

Nous mangeons tous avec nos yeux, c’est bien connu. Le restaurant Dirty Bones à Londres l’a bien compris en offrant des trousses Instagram pour ceux qui veulent prendre des photos. Cette position adoptée par ce restaurateur se retrouve aux antipodes de ceux qui interdisent la pratique. Pendant que certains repoussent l’idée, d’autres profitent de l’occasion.

Au fond, les égoportraits alimentaires permettent à tout le monde de s’exprimer, de partager leurs goûts, leurs choix et leurs expériences. Il n’y a rien de mal là-dedans. Et si quelqu’un paie 100, 200, ou même 300 dollars pour un repas, pourquoi ne pas immortaliser ce plat qui disparaîtra en quelques bouchées? Mais il y en a qui exagèrent. Par exemple, se tenir debout sur sa chaise au restaurant pour prendre une photo parfaite n’est probablement pas une bonne idée, mais prendre quelques secondes afin de capter l’image d’un souper parfait est une autre histoire.

Sylvain Charlebois
Professeur en distribution et politiques agroalimentaires
Faculté de management
Université Dalhousie