Arrivé en tête du premier tour, le 4 octobre, Flávio Bolsonaro a obtenu 47,03 % des suffrages, contre 45,16 % pour Lula. Au Canada, près de 58 % des électeurs brésiliens ont voté pour le président sortant Lula.
Mais avant de se lancer dans le vif du sujet, deux petits rappels: l’Institut brésilien de géographie et de statistique estime la population à 214,2 millions d’habitants au 1er juillet dernier. Et d’après les dernières projections du Fonds monétaire international, le Brésil devrait être la dixième économie mondiale en 2026, avec un produit intérieur brut d’environ 2655 milliards de dollars américains. Il demeure la première économie d’Amérique latine.
1. Qui sont les candidats?
Flávio Bolsonaro, au nom du père

Avocat de formation, Flávio Bolsonaro, 45 ans, est l’aîné des cinq enfants de Jair Bolsonaro. Élu à 21 ans à l’Assemblée législative de l’État de Rio de Janeiro, il devient sénateur en 2018. Membre du Parti libéral (PL), il défend des positions conservatrices, notamment en matière de sécurité publique.
«Il est l’héritier de Jair Bolsonaro», résume Danielle Coenga-Oliveira. Le candidat cherche à adopter un ton plus modéré que son père, sans rompre avec ses orientations politiques. Il promet de réduire les dépenses publiques et de durcir les politiques de sécurité. Il souhaite également obtenir la libération de son père, emprisonné pour tentative de coup d’État. Son propre parcours a été marqué par des accusations de corruption, qu’il conteste.
Lula, l’inusable figure de la gauche

Né dans une famille pauvre, Luiz Inácio Lula da Silva devient ouvrier métallurgiste puis dirigeant syndical. Il se fait connaître pendant les grandes grèves de la fin des années 1970, sous la dictature militaire, avant de cofonder le Parti des travailleurs (PT), en 1980.
Élu président en 2002 après trois défaites, il dirige le pays jusqu’en 2010. Ses deux premiers mandats sont marqués par la croissance économique et le développement de programmes sociaux.
Condamné dans le cadre de l’opération anticorruption Lava Jato («Lavage express»), il passe 580 jours en prison. Ses condamnations sont annulées en 2021, lui permettant de retrouver ses droits politiques. Il bat Jair Bolsonaro à la présidentielle de 2022.
À 80 ans - 81 dans quelques jours -, Lula brigue un quatrième mandat. Sa longévité constitue toutefois sa force et sa faiblesse, estime la chercheuse: son histoire rassemble, mais elle nourrit aussi les déceptions envers un parti qui a déjà longtemps gouverné.
2. Quelles visions du Brésil s’affrontent?
Le duel dépasse l’opposition entre la gauche et la droite. Pour Danielle Coenga-Oliveira, il porte aussi sur le respect des règles démocratiques et la protection des droits, inscrits au cœur de la Constitution brésilienne de 1988, adoptée après la dictature militaire.
Lula défend un État qui garantit les conditions de vie de la population par la santé, l’éducation et la lutte contre la pauvreté. Il prône également la souveraineté nationale et l’autonomie du Brésil sur la scène internationale et dans une Amérique latine dominée par des gouvernements de droite, que ce soit en Argentine avec Javier Milei ou Nayib Bukele au Salvador.
Flávio Bolsonaro privilégie plutôt le secteur privé et la responsabilité individuelle, dans une orientation que la chercheuse qualifie de néolibérale. Son désir «d’alignement» avec les États-Unis de Donald Trump contraste avec la volonté de Lula de préserver l’autonomie du pays.
Les électorats ne se résument toutefois pas à ces deux visions. Lula attire des électeurs de différentes tendances qui souhaitent faire barrage à l’extrême droite. Certains partisans de Flávio Bolsonaro adhèrent moins à son programme qu’à leur rejet de Lula et du PT.
3. Quels enjeux ont dominé la campagne?
Le coût de la vie, la sécurité et l’éducation figurent parmi les principales préoccupations des électeurs, selon Danielle Coenga-Oliveira. Des préoccupations assez semblables à celles qui se sont d’ailleurs exprimées au Québec lors de la dernière campagne.
Pour Lula, le défi est de convaincre que la poursuite de son action améliorera les conditions de vie malgré la persistance des inégalités. Il promet de continuer à investir dans les services publics et à lutter contre la pauvreté.
Flávio Bolsonaro mise plutôt sur le changement, la réduction des dépenses publiques et une réponse plus punitive à l’insécurité.
Les programmes ont cependant souvent été éclipsés par les attaques et les accusations de corruption, observe la chercheuse. Les scandales associés aux gouvernements de Lula alimentent les critiques de ses adversaires, tandis que les affaires visant Flávio Bolsonaro sont exploitées par le camp adverse. Les électeurs ont ainsi moins d’occasions de comparer les propositions.
Les questions religieuses, les droits des femmes et des minorités occupent également une place importante. Flávio Bolsonaro adopte un ton moins ouvertement radical que son père, relève Danielle Coenga-Oliveira, mais reste entouré d’alliés antiféministes.
4. Pourquoi les réseaux sociaux sont-ils un champ de bataille?
L’extrême droite investit depuis longtemps les réseaux sociaux, tant financièrement qu’humainement, souligne Danielle Coenga-Oliveira. Entre les deux tours, le camp de Lula cherche à renforcer sa présence numérique.
La chercheuse cite notamment la mobilisation coordonnée par le député André Janones, présentée comme une «armée de Lula». L’objectif est de former les sympathisants à la diffusion des contenus et au fonctionnement des algorithmes pour accroître la portée de la campagne et mobiliser de nouveaux électeurs.
Cette stratégie soulève des questions sur le pouvoir des plateformes dans la visibilité des messages politiques. Il reste toutefois difficile d’en mesurer les effets électoraux. Une progression dans les sondages concomitante à une campagne numérique ne prouve pas que celle-ci en est la cause, précise la chercheuse.
5. Que changerait la victoire de l’un ou de l’autre?
Une victoire de Lula prolongerait ses politiques sociales, axées sur la réduction de la pauvreté et les services publics. À l’international, il chercherait à renforcer la coopération entre les pays du Sud et le rôle du Brésil en Amérique latine, selon Danielle Coenga-Oliveira.

Flávio Bolsonaro ouvrirait plutôt la voie à une réduction des dépenses publiques et à un rapprochement accru avec Washington. Les modalités des coupes annoncées restent à préciser. Il souhaite également obtenir une amnistie pour son père et les personnes emprisonnées pour la tentative de coup d’État.
Pour la chercheuse, les conséquences se mesureront surtout dans les budgets, les ministères et les politiques publiques mises en place. Spécialiste des politiques antiféministes et anti-genre, elle souligne que, sous Jair Bolsonaro, les discours se sont traduits par des changements dans l’organisation de l’État et les moyens consacrés à certaines politiques. Le retour de Lula s’est, à l’inverse, accompagné du rétablissement de structures et de budgets consacrés aux droits humains.
Au-delà des premières déclarations du vainqueur, ce sont donc les décisions qui suivront qui permettront de mesurer la direction prise par le Brésil. «On apprend avec le passé», rappelle Danielle Coenga-Oliveira.


