Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
Il faudra continuer à voyager non seulement pour le plaisir, mais aussi pour des besoins professionnels. Copenhague, par exemple, est une mine d’inspiration pour des architectes et des urbanistes.
Il faudra continuer à voyager non seulement pour le plaisir, mais aussi pour des besoins professionnels. Copenhague, par exemple, est une mine d’inspiration pour des architectes et des urbanistes.

Voyager demain pour sortir de la crise

CHRONIQUE / L’idée paraît contrintuitive : voyager comme moyen de se relever de la crise. Mais voilà peut-être, justement, une piste qu’on pourrait avoir tendance à repousser du revers de la main avec un peu trop d’empressement. Après tout, le tourisme agit comme un fort moteur économique.

Depuis le début de la pandémie de COVID-19, les psychologues répètent que les nouvelles positives, un peu, beaucoup, donnent une pause aux neurones épuisés par le confinement. J’opte donc pour l’approche positive en reprenant un mot-clique de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) : #voyagezdemain.

On s’entend, demain, c’est une métaphore. Ça veut dire « plus tard », « quand t’auras le droit de sortir », « pas dans 20 ans (j’espère!) ». Ça veut dire que le passeport peut rester au fond d’un tiroir encore plusieurs semaines. D’ailleurs, les dernières prévisions de l’OMT laissent entendre que le tourisme mondial devrait chuter de 20 à 30 % en 2020.

Le côté positif, que je disais, me vient justement d’un document de l’OMT intitulé « Soutenir l’emploi et l’économie grâce aux voyages et au tourisme ». On y trouve 23 recommandations détaillées, élaborées avec plusieurs partenaires, dont l’Organisation mondiale de la santé, l’Association du transport aérien international et le Conseil mondial des voyages et du tourisme. On n’y dira pas, bien sûr, que le tourisme n’est pas une priorité. L’éléphant dans la pièce peut aller prendre une marche. Mais les pistes de réflexion ont de quoi envisager l’avenir avec espoir.

D’abord parce que le tourisme, c’est énormément d’emplois, directs et indirects. Dans ma ville, Sherbrooke, qui n’a ni vieille ville aux allures européennes ni équipe sportive de ligues internationales, le tourisme fait vivre environ 5000 personnes. S’il était un seul et unique employeur, il occuperait le troisième rang en importance dans la ville. Souvent, dit l’OMT, ces travailleurs sont issus des sphères plus vulnérables de la société : les femmes, les jeunes. Alors pourquoi investir aussi tôt que possible dans le tourisme? Parce que ça fait beaucoup d’huile de bras pour faire tourner la roue qu’on aura besoin de repartir. Ce sont les hôteliers, les restaurateurs, les chauffeurs de taxi, les chauffeurs d’autobus, les guides dans les musées, les artistes et bien sûr, les agents de bord, les douaniers et les interprètes.

Bien sûr, on projette que le tourisme, quand il reprendra, sera surtout local. Qu’il faudra peut-être fouiller plus profondément dans nos poches pour prendre l’avion et que la pandémie, elle nous les aura faites, les poches. Alors, voyager, vraiment? Pourquoi?

Parce que partir, proche ou loin, c’est s’exposer à la nouveauté. On peut penser à nos décideurs, à nos architectes, qui s’inspirent des façons de faire de l’étranger. Les constructions de Copenhague, de Tel-Aviv, font saliver les amoureux d’architecture. Les urbanistes ont de quoi s’inspirer en Islande, au Luxembourg, au Danemark, aux Pays-Bas, pour l’aménagement des rues, des places piétonnes, des pistes cyclables.

Voyager, c’est s’ouvrir à de nouveaux aliments, de nouvelles façons de cuisiner qui sauront peut-être nous être utiles. C’est aussi se rapprocher de l’autre, le comprendre, en avoir moins peur qu’avant parce qu’on comprend finalement qu’il ne nous mordra pas. Permettre au monde de voyager, c’est combattre la discrimination, s’ouvrir à la différence et, oui, protéger la nature en éduquant davantage à la biodiversité.

Mais oui, il est bien vrai qu’il faudra tout changer, ou presque. Du moins, repenser la façon dont on explore les autres régions, les autres continents. L’OMT le dit, et c’est une vérité de La Palice pour tous les secteurs de l’économie : la crise est une occasion d’opérer une transformation.

Comment y arriver? On invite les compagnies à offrir des arrangements équitables aux consommateurs pour s’assurer que celui-ci soit pleinement protégé. Ça veut dire de lui offrir un crédit s’il le désire, mais surtout de trouver des moyens d’éviter les litiges. L’Europe et les États-Unis ont compris que protéger le consommateur, c’est s’assurer qu’il récupère l’argent des billets d’avion qu’il n’a pas pu utiliser...

Le tourisme rural ou vers des zones moins explorées pourrait être une solution dans l’avenir. Même si les déplacements sont surveillés au Myanmar, rejoindre une communauté éloignée comme celle de Loikaw constitue une belle expérience.

L’OMT suggère d’assurer une grande cohérence dans le message une fois les restrictions de voyage levées. Il faudra s’assurer que les risques ont bel et bien été éliminés et que l’information soit claire et accessible. On suggère aussi de rendre plus facile l’accès aux visas pour le tourisme temporaire. En clair, ça veut dire des visas électroniques.

Quel soulagement de pouvoir envoyer sa demande en ligne et de recevoir une lettre de confirmation qu’on peut imprimer, plutôt que d’acheminer son passeport dans un consulat qui met une éternité à répondre! L’Inde et la Turquie s’y sont mises. L’Australie, le Sri Lanka, le Myanmar et le Rwanda, entre autres, ont tous des systèmes qui fonctionnent bien.

D’autres idées tirées du document de l’OMT qui pourraient faire leur chemin? La promotion du tourisme durable, du tourisme hors saison et du tourisme en zones rurales et défavorisées.

Étrangement, tous ces thèmes sont reliés à condition de ne pas tomber dans le voyeurisme ou le syndrome du missionnaire. Déjà, la réflexion sur l’impact écologique du tourisme était bien amorcée. L’avion a été montré du doigt. Mais il y a des moyens de faire le bien tout en se rapprochant de l’autre.

Ce vocabulaire ne m’est pas étranger. On dirait que je me répète. Dépenser dans les communautés, dans les commerces locaux, c’est selon moi l’avenir du tourisme. Et remarquez bien, on peut vivre l’expérience locale même dans les grandes villes, en se donnant la peine de découvrir la vie locale.

J’ai espoir qu’on mettra l’humain au centre du tourisme de demain. Qu’on s’intéresse à son histoire, à son vécu, à son entreprise, à ses réussites. Qu’on ait envie de bâtir des liens solides, d’apprendre de nos différences et de ne pas oublier nos ressemblances.

Et pourquoi, tant qu’à viser le tourisme durable, ne pas investir dans des initiatives écoresponsables ou qui, à tout le moins, travaillent dans l’objectif de protéger l’environnement qui les entourent.

À la base, pourquoi rêvons-nous de partir? Pour nous déconnecter de nos réalités, sans doute. Mais aussi pour découvrir. Ce moment d’attente bien involontaire de notre part (ajoutez la musique téléphonique de votre choix) nous rappellera peut-être, pour ceux qui l’avait perdue, la magie de sortir de notre confort, la magie d’être exposé à ce qui ne nous ressemble pas.

Peut-être que de voyager demain, pour ceux qui le pourront, lentement, même si ce n’est pas loin, sera une façon de repartir la roue, de redonner du travail à ceux qui sont confinés chez eux. La tape qu’on donne dans le dos de l’autre finit toujours par nous revenir de toute façon.