À la vôtre

Trois expressions du sauvignon blanc

CHRONIQUE / Lorsqu’une personne affirme ne pas aimer un type de vin, un cépage ou une région viticole, je m’emballe. En fait, je pars carrément en croisade. Loin de moi l’idée de dicter ses goûts à qui que ce soit. Chacun a ses préférences et les goûts sont indiscutables… mais les idées reçues et les généralisations, elles, oui!

Quand j’étais jeune et sobre, nous jouions à un jeu lors des longs trajets en voiture. Il s’agissait d’un jeu de mots où chacun devait rebondir, à tour de rôle, sur le mot de l’autre en disant le plus rapidement possible le premier mot qui venait à l’esprit, par association d’idées. Bref, ça passait le temps et ça révélait efficacement les esprits tordus. Si je dis « sauvignon blanc », il y a fort à parier que vous pensiez à « Nouvelle-Zélande ». Une association tout à fait plausible puisque le pays en a fait son fer de lance.

Le sauvignon blanc néo-zélandais de Marlborough possède une typicité très particulière qui peut parfois diviser — des blancs exubérants aux notes d’agrumes, de buis, d’herbe coupée et d’asperges. Or, ce n’est là qu’une expression du cépage parmi tant d’autres, car l’origine du sauvignon blanc est incontestablement française. Faute de précisions géographiques supplémentaires, les deux principales régions productrices, Le Val de Loire et Bordeaux, en revendiquent la parentalité.

Dans la Loire, il permet de produire certains des plus grands vins blancs au monde sous l’appellation sancerre. En Touraine, il s’éloigne de son expression classique dans les AOC touraine oisly et touraine chenonceaux, deux nouvelles appellations depuis 2011. Une reconnaissance plus que légitime pour ces vignerons rigoureux et visionnaires qui donnent une voix unique au sauvignon blanc. Des cuvées tantôt distinguées et minérales aux notes d’abricots du côté de touraine oisly, tantôt soulignées par d’intenses parfums de fleurs, une grâce inusitée et une rondeur caressante sur chenonceaux.

Comment le sauvignon peut-il adopter des personnalités si diamétralement opposées? À cause du terroir, certes, mais aussi à cause d’une certaine molécule très odorante, la méthoxypyrazine. Également présente dans le cabernet sauvignon et le carménère, elle est la principale responsable des arômes herbacés parfois présents dans le sauvignon blanc. Lorsqu’elle se trouve en forte concentration, elle donne une impression de vin pas mûr. Or, sa teneur dans les raisins tend à diminuer au fur et à mesure que les baies mûrissent. C’est donc dire que la date de la vendange s’avère un facteur déterminant selon le style souhaité par le vigneron, tout autant que les conditions de maturation.

Côté vinif, les thiols, ces composés variétaux présents dans le raisin et précurseurs des arômes de cassis, fruits tropicaux, buis et pamplemousse, ont aussi leur mot à dire.

Tout ça pour dire qu’un sauvignon blanc n’égale pas l’autre. Voici 3 cuvées pour découvrir ou redécouvrir les différentes déclinaisons de ce grand cépage blanc.

Vins

Peut-on se parler de la couleur du rosé?

CHRONIQUE / S’il y a un vin capable de les diviser tous, c’est bien le rosé. Personne ne s’entend sur ce qu’il devrait être. Comme s’il n’existait qu’un seul type de rosé dans un océan de blancs et de rouges.

Envie de semer la bisbille dans un groupe de professionnels du vin? Parlez de rosé — ou, mieux encore, servez-en! Le débat sera furieusement engagé avant même qu’un seul d’entre eux n’ait eu le temps de tremper les lèvres dans sa coupe.

La couleur du rosé a pris une importance disproportionnée. « Pas assez rose », « trop foncé »… Eh oui! De tels propos discriminatoires persistent encore en 2018. Pourtant, on se fiche bien de la robe du blanc et du rouge. Vous avez déjà entendu quelqu’un dire : « Ce blanc est trop foncé » ou « Ce rouge est définitivement trop pâle »?

Le rosé est le seul vin qui est jugé d’après sa teinte. Les vignerons eux-mêmes semblent insister sur la couleur comme facteur déterminant du processus d’achat en embouteillant systématiquement leurs vins dans des contenants transparents. Et pourtant, certains rosés, amplement capables de se bonifier avec le temps, gagneraient à être protégés par du verre coloré.

Or, la teinte ne veut absolument rien dire — surtout avec les techniques de vinification modernes. Si la couleur n’est pas forcément un indicateur de style, elle est encore moins un indice de qualité. Jamais elle ne témoignera du rendement (rapport entre le volume de vin produit sur une surface donnée) ou de la qualité des soins apportés à la vigne.

À l’heure actuelle, la diversité du rosé s’éteint au fur et à mesure que l’hégémonie du style provençal s’impose. Depuis les années 1990, on assiste à une domination mondiale des vins rosés techniques. Obtenus par pressurage direct (raisins pressés rapidement après la récolte pour limiter le contact des peaux avec le jus), ces vins exhibent une robe pâle mousse de saumon et diffusent de délicats arômes de pamplemousses et de fraises. Un style convoité par les vignerons et réclamé par les consommateurs, qui est souvent exécuté sans trop de considération pour l’expression du terroir. Selon Elizabeth Gabay, Master of Wine et autrice du livre Rosé, ils représentent 80 % de l’offre de rosés produits dans le monde.

Dans la Loire, par exemple, ce n’est que depuis tout récemment que les vignerons font référence au terroir en parlant de rosé. C’est carrément un changement de paradigme puisque auparavant, l’idée élémentaire consistait simplement à « faire du rosé ».

Mais, revenons à nos 50 nuances de rose. Une robe pâle n’est pas automatiquement synonyme de légèreté et de délicatesse. L’habit ne fait pas le moine, comme dirait l’autre. Le meilleur exemple serait le terrasses du larzac 2016 du Château La Sauvageonne appartenant à Gérard Bertrand. Parfaitement doré, il ne donne pas du tout l’impression d’être un rosé. En fait, il pourrait aisément se faire passer pour un blanc. Plus pâle que pâle, il se révèle pourtant puissant, structuré et d’une étonnante complexité. Qui plus est, il est le fruit d’un assemblage de cépages blancs et noirs vinifiés en barrique — vermentino, mourvèdre, viognier et grenache.

Je vous imagine froncer des sourcils. Des raisins blancs dans le rosé? En France, il est interdit de mélanger vin blanc et vin rouge pour faire du rosé, exception faite de la Champagne, mais il est tout à fait possible de mélanger raisins blancs et noirs.

À la vôtre

Quoi de neuf avec les vins du Québec?

CHRONIQUE / Ce n’est plus vrai qu’il faut être fou pour planter de la vigne au Québec. La qualité des vins a considérablement augmenté depuis les dernières années. Ce progrès provient, entre autres, d’une épuration du domaine viticole. « Pour les vignerons qui excellent, faire du vin ce n’est pas juste un passe-temps ou une deuxième carrière. Ce sont des gens sérieux qui veulent en faire un métier », lance Louis Denault, vice-président du Conseil des vins du Québec. Ces vignerons possèdent une connaissance pointue de la vigne grâce à un parcours riche en voyages et en formations à l’étranger.

DES CHANGEMENTS CLIMATIQUES PROFITABLES POUR LA VIGNE

Chaque région viticole est confrontée à ses propres contraintes météorologiques. Aucune culture n’est parfaite, quelle qu’elle soit. Suffit de regarder du côté de Bordeaux et Cognac, où de violents orages de grêle ont durement frappé les vignes dernièrement, pour réaliser que nos difficultés ne sont pas si pires que ça. S’il avait le choix de planter n’importe où dans le monde, Louis Denault, aussi propriétaire du Vignoble St-Pétronille sur l’île d’Orléans, choisirait le Québec, sans hésitation. « Il y a eu cinq jours de gel ce printemps et personne n’a perdu de vignes. Il suffit d’être bien préparé et bien équipé. »

Le Québec connaît actuellement un réchauffement climatique sévère — un levier qualitatif colossal pour la production de vin. En 10 ans à peine, les degrés-jours (somme des températures moyennes journalières à partir de la base de 10 °C entre le 1er avril et le 31 octobre) ont fait un bond immense. « Sur l’île d’Orléans, nous sommes passés de 940 à 1140 degrés-jours. Une augmentation de 200 degrés-jours! À ce rythme, il est à prévoir qu’en 2030 la température de l’île sera comparable à celle que connaît actuellement la Montérégie », raconte Louis.

VERS UNE NOUVELLE IGP

Le Québec possédera son appellation Indication géographique protégée (IGP) Vin du Québec dès la prochaine vendange. Il s’agit d’une première reconnaissance qui devrait être suivie d’un découpage en sous-régions viticoles. Des géologues se pencheront alors sur le Québec pour définir des régions viticoles liées à la géologie des sols et à de vrais terroirs. « L’un des problèmes au Québec, c’est que les vignes sont souvent plantées au mauvais endroit. Avec une IGP, les sites seront d’abord examinés, puis approuvés par un agronome. On ne pourra plus planter partout », explique le vigneron de Ste-Pétronille.

Somme toute, bien qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir, le meilleur est à venir pour nos vignerons, d’autant plus qu’il reste encore des terres vierges, archisaines et pleines de minéraux. Selon Louis, il ne serait pas surprenant que de gros joueurs y décèlent un potentiel et viennent s’installer, comme on a pu le constater en Argentine, en Californie, ou plus près de chez nous, en Colombie-Britannique.

Vins

D’un océan à l’autre : 2 vignobles canadiens à découvrir absolument

CHRONIQUE / Il se fait des cuvées extraordinaires au Canada, et ce, d’une rive à l’autre. Nos quatre régions viticoles sont certes jeunes, mais on trouve des vignobles d’une étonnante maturité dans chacune d’elles. En voici deux qui s’illustrent particulièrement bien, de part et d’autre du pays, en Nouvelle-Écosse et en Colombie-Britannique.

BENJAMIN BRIDGE, NOUVELLE-ÉCOSSE

L’offre de vins en provenance des Maritimes est très restreinte à la SAQ. En fait, elle se limite à quelques cuvées du domaine Benjamin Bridge, un prodigieux vignoble qui prend place dans la vallée de Gaspereau, dans la baie de Fundy.

La vigne y jouit d’un environnement de croissance aussi unique que puisse l’être la baie de Fundy dans le monde. Comme les plus grandes marées du monde ont lieu ici (jusqu’à 16 mètres — l’équivalent d’un édifice de 4 étages!) il y a plus d’eau qui passe dans la baie que dans tous les cours d’eau douce du monde réunis. Cette affluence d’eau produit l’effet d’une pompe, en soufflant de l’air modéré sur la vallée, tempérant continuellement la région, hiver comme été.  

Ce scénario climatique aussi atypique qu’exceptionnel se prête idéalement à l’élaboration de mousseux méthode traditionnelle — comme en Champagne. Les chefs d’orchestre, le viticulteur en chef, Scott Savoy, et l’œnologue, le Québécois Jean-Benoît Deslauriers, révèlent brillamment l’immense potentiel du terroir grâce à des pratiques biologiques et peu interventionnistes donnant lieu à des mousseux distinctifs, tendus et élégants —
incontestablement parmi les meilleurs du pays.