Vignoble

Vins d’Argentine : la folie des hauteurs

CHRONIQUE / Tout juste rentrée d’Argentine, je n’ai qu’un sujet sur les lèvres : les vins d’extrêmes altitudes. Un concept poussé à des limites vertigineuses par les Argentins. Préparez-vous à voir vos notions du terroir passer au niveau supérieur. Acrophobes, s’abstenir!

On entend souvent parler de la latitude comme indicateur du climat (certains vignerons se plaisent d’ailleurs à rappeler qu’ils sont sur le même parallèle que Bordeaux), mais plus rarement de l’altitude. Or, l’élévation peut sévèrement modifier le climat. Si une variation d’un kilomètre au nord ou au sud a un impact plus ou moins grand sur la vigne, 1000 mètres en altitude changera dramatiquement son comportement — et conséquemment, le vin.

De tous les pays qui produisent du vin d’altitude, l’Argentine est celui qui cultive le plus d’hectares de vignes en élévation et qui s’investit le plus dans la recherche. Certains gravissent les Andes pour y planter leurs pics et leur tente, d’autres leurs vignes et leur vignoble. 

Pour donner un peu de perspective, en Bourgogne (France) comme au Piémont (Italie), les vignes sont plantées à tout au plus 300 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 500 mètres dans le Bierzo (Espagne) et à 800 mètres dans le Priorat (Espagne). « En Argentine, on commence à parler de haute altitude à partir de 1500 mètres «, explique Joaquin Hidalgo, journaliste vin argentin. Le plus haut vignoble au monde se trouverait d’ailleurs là, dans Salta, à 3100 mètres d’altitude —

Altura Maxima (littéralement hauteur maximale), un projet du domaine Colomé impliquant du sauvignon blanc et du malbec.

La vigne subit un stress constant pour de multiples raisons liées au climat. D’abord, la température qui chute de 1 degré chaque 155 mètres de montée linéaire, déformant de ce fait la notion de latitude en tant que variable-clé. Ensuite, second facteur très important : l’héliophanie. Plus hautes sont les vignes, plus la lumière du soleil sera pure. Chaque 1000 mètres, les radiations solaires s’intensifient de 15 %. Stressés par l’augmentation des UV, les raisins épaississent leur peau pour se protéger, augmentant du même coup leur concentration en polyphénols, responsables de la couleur et des tanins. Enfin, la pression atmosphérique diminuant avec l’altitude, la plante en état de stress intense ralentit son métabolisme. Non seulement le plant est-il plus petit, mais il produit aussi moins. 

Et dans le verre? Comment dire. C’est incomparable. Les rouges sont tout à la fois : mûrs, intenses, dotés d’une acidité vive avec des tanins puissants, parfois rudes, et des robes très soutenues. Les blancs sont structurés, intenses et, bien sûr, tout aussi frais. Bref, ce sont des vins de climats froids avec la maturité des climats chauds à cause des radiations solaires. Uniques.

L’altitude génère une succession de microclimats et de terroirs à Salta (au nord) et à Mendoza (vers le centre) permettant de cultiver une large palette de cépages, du pinot noir au malbec sur de petites zones géographiques. À voir l’engouement des Argentins, leur ambition des grandeurs n’est pas près de s’essouffler!

Mendoza, Cabernet-Malbec Réserve, Trivento (SAQ : 13 657 888 — 15 $ + 500 Inspire)

Mendoza, Cabernet-Malbec Réserve, Trivento (SAQ : 13 657 888 — 15 $ + 500 Inspire)

Les baies proviennent de deux vignobles de Mendoza : à 870 m (Vallée de Uco) et à 1050 m (Luján de Cuyo). Voilà qui est à l’image de la nouvelle vague argentine de vins faciles à boire, au bois et aux tanins mieux intégrés. Le duo gambade bras dessus, bras dessous, avec d’une part, le malbec qui apporte des tanins souples et des notes de fruits rouges, et d’autre part, le cabernet qui souffle des notes d’épices, de la structure et des tanins plus fermes. 

Vallée de Uco 2013, Colleccion, Cuvelier Los Andes (SAQ : 12 921 878 — 26,55 $)

Vallée de Uco 2013, Colleccion, Cuvelier Los Andes (SAQ : 12 921 878 — 26,55 $) 

Propriétaire à Saint-Julien et Saint-Estèphe, la famille Cuvelier perpétue la tradition bordelaise dans les conditions désertiques des Andes. Les astres sont alignés pour produire ce remarquable second vin. Agriculture biodynamique, vignes à 1000 mètres d’altitude, fermentation menée sous l’action des levures indigènes et absence de collage et filtration. « En travaillant en biodynamie, je sais que mon arrière-petit-fils pourra travailler cette terre », raconte Adrian Machon, œnologue de la maison. C’est droit, structuré, tannique et un brin austère. Il sera sage de donner au vin de 3 à 4 ans de repos ou de le passer en carafe avant de servir.


Tupungato 2016, Malbec Estate, Sophenia (SAQ : 13 274 271 — 19,90 $)

Tupungato 2016, Malbec Estate, Sophenia (SAQ : 13 274 271 — 19,90 $)

Ce malbec s’adresse à ceux qui veulent un 1200 m bien senti. Ce n’est pas à vous donner le vertige, mais voilà qui est imposant de structure et de puissance tannique. Le clou de girofle conjugue ici avec la framboise dans ce jus costaud, mais bien fait, qui n’est décidément pas fait pour les tendres!

Caroline Chagnon a été invitée par Wines of Argentina.