Jonathan Custeau
Santiago de Okola, un village sur les rives du lac Titica, nous force à voyager plus lentement, à voir un autre visage de la Bolivie, et à investir directement dans les communautés locales.
Santiago de Okola, un village sur les rives du lac Titica, nous force à voyager plus lentement, à voir un autre visage de la Bolivie, et à investir directement dans les communautés locales.

Une école pour apprendre à voyager

CHRONIQUE / J’ai toujours cru que le voyage s’apprenait sur le tas, à force d’expérience, sans préparation aucune. On saute, on retient son souffle, on se ferme les yeux, et voilà, on apprend à nager. Pas besoin d’école, si ce n’est que l’école de la vie. On se trompe, on fait quelques bourdes en Europe et en Asie, sans personne pour nous dénoncer, et on s’améliore pour la prochaine fois.

Oui mais… C’était avant que Vaolo, une jeune pousse propulsée par la Fondation Village Monde, ne lance l’Académie des explorateurs. Vaolo, c’est une plateforme qui vise à devenir la référence du voyage d’expérience hors des sentiers battus. Ces fameux sentiers battus, qu’on déteste parfois sans savoir pourquoi, ont tendance à étouffer sous le poids du surtourisme.

Pour faire ça court, l’Académie vise à recruter 20 jeunes entre 18 et 35 ans pour huit jours de formation dans la Forêt Montmorency, la plus grande forêt d’enseignement et de recherche universitaire au monde. À la clé pour les 20 chanceux qui auront été sélectionnés après avoir soumis leur candidature, au plus tard le 18 mars, une exploration de deux mois dans un pays de la francophonie.

Mais apprendre à voyager, sincèrement, comment on fait? C’est apprendre le savoir-être, m’explique Joanie St-Pierre, responsable de l’Académie des explorateurs Vaolo. Autrement dit, c’est faire un pas de côté, un pas en arrière même, pour ralentir et se demander comment on peut réellement entrer en contact avec l’autre, avec l’étranger, pour qu’il n’en soit plus un. Pour qu’il ne soit plus un étranger, certes, mais pour qu’il nous accueille et que nous ne jouions pas les chiens dans un jeu de quilles.

Apprendre à être, c’est connaître l’histoire des explorations passées, s’interroger sur la place des femmes et des peuples autochtones, apprendre des techniques d’agriculture durable, apprendre à gérer le silence, à établir un contact par le jeu. C’est se donner des outils pour ne pas se recroqueviller sur la peur qui nous habite quand le choc culturel nous grimpe sur les épaules et qu’il fait deux fois notre poids.

L’idée m’a séduit. Et j’ai dit oui quand on m’a demandé d’y être un formateur. Pareil comme Mylène Moisan, du Soleil, ou Mylène Paquette, la navigatrice inspirante. On y croisera aussi, entre autres, Guillaume Vermette, clown humanitaire, Pierre-Yves Lord, animateur de l’émission Les Flots, et Emmanuel Daigle, guide de treks en haute altitude. Je l’avoue, j’ai eu le goût de m’inscrire pour apprendre à voyager. Pour savoir tout ce que je sais que je ne sais pas.

« Nous nous sommes inspirés de la Course autour du monde, dans une ère où les blogueurs et les influenceurs ont pris beaucoup de place. L’idée, c’est de recadrer un peu. On parvient à faire des rencontres du fait d’être totalement là. Alors que le tourisme de masse est de plus en plus important, il faut changer notre manière d’aller vers l’autre », résume Joanie St-Pierre.

Ça passe par des questions sur l’éthique. Est-ce qu’on se demande encore s’il est approprié de prendre des étrangers en photo? Quel impact avons-nous quand nous choisissons les pays d’Asie du Sud-Est pour faire la fête à petits prix sur des plages qu’on a complètement dénaturées?

Devenir explorateur, c’est devenir un vecteur de changement, dit Joanie St-Pierre. Devenir un vecteur de changement en racontant l’histoire des gens derrière les endroits qu’on visite. « Avant de voyager ailleurs, prenons le temps de réfléchir ici. »

C’est un peu ce que je réponds, chaque fois qu’on me pointe comme pollueur invétéré qui ose prendre l’avion en ces temps de changements climatiques. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas changer nos habitudes, mais tout est question d’équilibre. Que le voyage peut favoriser le développement de communautés, non pas en agissant en colonisateur, mais en dépensant dans des hébergements, des restaurants, des expériences qui permettront aux populations locales de gagner leur vie. Et à leur tour, tout à coup, ils auront les moyens de pousser la lourde pierre du changement.

Visiter une communauté de Madidi, dans l’Amazonie bolivienne, m’a démontré encore davantage l’importance de protéger cette mine d’or de biodiversité.

Lors d’un passage à Madidi, dans la jungle de la Bolivie, c’est précisément parce que j’ai pu voir les énormes figuiers, entendre chanter les singes hurleurs et dormir dans la pénombre sans pollution lumineuse que j’ai pu réaliser l’importance de joyaux comme l’Amazonie. Là, on projetait de construire un énorme barrage qui menaçait d’inonder des villages, mais aussi des pans entiers d’une forêt plusieurs fois centenaire. Peut-être le tourisme peut-il témoigner de l’importance de préserver certains milieux et lutter contre des changements trop radicaux aussi. Peut-être convaincre des gouvernements que la conservation est plus lucrative que la destruction.

Le voyage, c’est plus que le carbone de l’avion. C’est s’ouvrir à la différence et resserrer les maillons d’une chaîne qui devra, tôt ou tard, être assez forte pour que nous travaillions tous au changement. Ça ne veut pas dire de multiplier les vols inutiles. Mais qu’il y a dans le dosage des bienfaits à investir dans le contact avec l’autre.

« Oui c’est un privilège de voyager, mais notre façon de faire n’est pas logique », plaide Joanie St-Pierre. « L’objectif de l’Académie, c’est de développer une conscience, une communauté aussi, et après, ce sera aux explorateurs de voir ce qu’ils feront avec. L’idée c’est de voyager mieux, d’apprendre à être vrai, de voyager plus lentement. »

Quand je pense aux visites de gorilles au Rwanda, qui ont permis de convaincre certains braconniers qu’un primate valait plus cher vivant que mort, j’ai envie de croire que les impacts positifs du voyage changent le monde.

Quand je pense aux plages bondées de Montañita, en Équateur, où le taux d’alcoolémie des touristes frôle l’indécence, j’ai envie de changement, de croire qu’on peut voyager de façon plus durable.

Et quand je pense à Santiago, qui vivait sur les rives du lac Titicaca, à Santiago de Okola en Bolivie, je réalise que le contact humain, même avec quelqu’un qui ne parle pas ma langue, nous montre la vie d’une tout autre manière.

Je voyage parce que je rencontre l’autre dans son pays, mais que je le rencontre aussi dans chaque voyageur qui me partage son bout du monde, sa réalité, sa vision, même s’il n’est pas chez lui. J’aime profondément les voyageurs parce qu’ils se rendent vulnérables, parce qu’ils ont soif de l’autre plus que d’eux-mêmes. Et si on me dit qu’il existe une école qui rassemble ces gens-là, pour en faire des voyageurs encore plus compétents, je retournerai volontiers sur les bancs d’école.