Au cimetière du mont Sion, à Jérusalem, la tombe d’Oskar Schindler est recouverte de cailloux.

Salut Schindler

CHRONIQUE / Quand La liste de Schindler a été projeté sur les écrans, en 1993, j’étais un peu jeune pour connaître l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Oskar Schindler m’était totalement inconnu et je n’ai compris que partiellement l’ampleur des réalisations de cet industriel allemand.

Pour être honnête, j’ai probablement attendu quelques années après sa sortie pour voir le long-métrage. Le fait qu’il soit en noir et blanc m’avait un peu agacé. Trop jeune pour comprendre, que je disais.

La trame narrative, l’ampleur du drame illustré autrement que par des soldats qui se tirent dessus, avait tout de même planté le début de quelque chose : une incompréhension de l’être humain. En même temps, je comprenais au moins qu’à petite ou grande échelle, comme Oskar Schindler, on peut résister et refuser de participer à une guerre qui nous paraît injustifiée. 

Pour la petite histoire, Oskar Schindler s’était porté acquéreur en 1939 d’une usine d’outils et d’émail à Cracovie. Il y avait engagé plus de 1000 juifs issus du ghetto de Cracovie et leur assurait une protection pour éviter qu’ils soient transférés vers le camp de concentration d’Auschwitz. Son usine a ensuite été transférée à Brnenec. Une liste de 1200 prisonniers juifs nécessaires au fonctionnement de l’usine avait été rédigée.

J’ai rapidement été convaincu qu’il ne fallait jamais oublier.

Il y a une dizaine d’années, à mon arrivée à Varsovie, j’ai donc marché sur les anciens murs du ghetto. Il reste bien peu de vestiges des années 1940 dans la capitale polonaise. Je m’étais néanmoins posé dans un parc pour regarder la vie suivre son cours là où l’horreur avait pourtant frappé. Le passé n’a pas été oublié. Il est encore là, dans l’air, aux coins des rues où des monuments rappellent la résistance pendant la Grande Guerre.

Quelques jours plus tard, même pèlerinage à Cracovie, où j’ai cherché l’usine d’Oskar Schindler. J’ai traversé la place des Héros du ghetto, qui compte 70 chaises vides symbolisant les objets laissés derrière par les prisonniers déportés. À quelques pas de là, j’ai traversé une voie ferrée abandonnée qui, on s’en doute, a probablement mené plusieurs prisonniers vers les camps de la mort. Je suis aujourd’hui de plus en plus convaincu que l’usine devant laquelle je me suis recueilli ensuite n’était pas celle de Schindler.

La place des Héros du ghetto, à Cracovie, symbolise entre autres les objets laissés derrière par les prisonniers partis pour les camps de concentration.

À Auschwitz II, j’ai reconnu la porte d’entrée du camp de concentration, percée d’une ouverture pour laisser passer les convois ferroviaires. Les trains pouvaient s’immobiliser tout près des chambres à gaz. 

J’ai revu La Liste de Schindler à mon retour de Pologne. J’y ai revu des lieux que j’avais visités. J’ai trouvé les images dures, les symboles poignants, comme si j’avais rencontré les personnages de cette histoire pendant mon périple en Europe de l’Est. Le noir et blanc ne me dérangeait plus, m’apparaissait même nécessaire.

L’an dernier, à Jérusalem, j’avais ciblé trois incontournables : le mur des Lamentations et le dôme du Rocher, le musée de l’Holocauste, Yad Vashem, et la tombe d’Oskar Schindler.

Un après-midi, au mont des Oliviers, j’ai observé un temps la vieille ville avant d’essayer de repérer le cimetière catholique du mont Sion, où Schindler est enterré. La distance pouvait être parcourue à pied, mais à mon arrivée devant la porte de fer forgé du cimetière, j’ai constaté que les heures de visites étaient terminées.

La priorité du lendemain venait de s’imposer.

Si le lieu figure dans les guides de voyage et est situé entre autres à proximité de la tombe du roi David, le cimetière était pourtant calme et exempt d’autres touristes. Pas le moindre visiteur.

Il faut descendre d’un palier pour trouver la tombe d’Oskar Schindler. Ce jour-là, elle était couverte de petits cailloux. Me sont revenues les images du film de Spielberg. À la fin, les survivants de l’usine de Schindler défilent dans ce même cimetière pour déposer une pierre sur sa tombe.

Moment d’émotion. Ces pierres étaient soigneusement étalées pour éviter de couvrir l’épitaphe. Ces boules de roc, à elles seules, avaient tout un pouvoir d’évocation. Elles représentaient le respect, la gratitude aussi, pour les accomplissements d’un homme qui a su faire une différence. 

Peut-être la charge émotive varie-t-elle selon notre intérêt pour l’histoire de l’Holocauste. Je me suis retrouvé là, les pieds scotchés au sol, les yeux accrochés aux lettres qui formaient le nom Schindler. Magnétisme sans nom. Là, on ne s’efforce pas de prendre une minute de silence pour montrer notre respect. On garde le silence parce que ça s’impose, parce qu’on comprend, tout simplement.

Je n’aurais pas cru rester planté là aussi longtemps. J’aurais offert mes hommages, peut-être aurais-je posé mon propre petit caillou parmi les autres, et je m’en serais allé. J’ai pourtant été chamboulé pendant une partie de la journée. 

Au grand musée de l’Holocauste, le Yad Vashem, quelques heures plus tard, j’ai retrouvé l’histoire d’Oskar Schindler dans une section réservée à tous ceux qui avaient aidé les juifs à éviter les camps de concentration.

On se souvient d’Oskar Schindler, mais les Justes comptent des dizaines de bienfaiteurs de l’Albanie, l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, la Belgique, la France, la Grèce et bien d’autres pays européens. Leur histoire est d’ailleurs racontée sur le site internet du Yad Vashem.

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com