Ricardo Larrivée

Ricardo, un chef de coeur

CHRONIQUE / Le printemps est fleuri de reconnaissances pour Ricardo Larrivée. Le chef que tout le monde appelle par son prénom a reçu un doctorat honorifique de l’Université Laval, la semaine dernière, en compagnie de sa conjointe, Brigitte Coutu. La veille, leur magazine remportait la médaille d’or aux Prix du magazine canadien dans la catégorie Art de vivre. Des honneurs qui coïncident avec les 20 ans de télévision de l’animateur aux 450 000 fans sur les réseaux sociaux. En plus de prendre pôle et parole dans l’important chantier québécois du Lab-École, d’avoir boutiques, produits de cuisine et cafés-restos à son nom, le roi du bien manger pilote toujours une quotidienne diffusée à la grandeur du pays. Entretien avec un homme d’affaires et de famille convaincu que la recette pour un monde meilleur passe au moins un peu par ce qui se mijote autour de la table. À l’école comme à la maison.

C’est un mardi comme un autre, il est tout près de 15 h. Le mercure est à la hausse. La température appelle les 5 à 7 sur la terrasse. Ricardo, lui, est en route pour le Marché Jean-Talon où, avec ses confrères Martin Juneau et Stefano Faita, il va multiplier les tests de goût pour trouver la « deuxième meilleure sauce à spaghetti au monde ». Deuxième meilleure parce que « tout le monde le sait, la meilleure, c’est toujours la nôtre », résume-t-il en riant.

L’activité gustative couronne un concours chapeauté par la Tablée des chefs, organisme cher au cœur du cuisiner puisqu’il investit dans l’éducation alimentaire des adolescents via le programme des Brigades culinaires.

« Depuis un an et demi, la moitié de mon temps est consacré à l’éducation culinaire chez les jeunes et, dans une moindre mesure, aux causes qui soutiennent le combat contre le cancer du sein. Mon grand objectif, c’est que le gouvernement décide un jour d’abolir les subventions pour tous les organismes qui s’occupent de l’éducation culinaire comme la Tablée ou le Club des petits déjeuners parce qu’il décide de prendre ce volet-là en charge, parce qu’il choisit d’investir dans l’éducation, d’en faire une priorité. »

Pareille implication donne le ton et la mesure. Ricardo s’investit là où il voit des possibles, là où on peut collectivement rêver de mieux, faire davantage.

« Il y a deux semaines, je donnais une conférence à des banquiers, au Portugal. Une grande partie de mon discours portait là-dessus : la façon dont tu agis, ce que ta compagnie devient, c’est un reflet de ce que tu es. Et ce que tu es, ça part souvent de ton enfance. Une grande partie de notre vie adulte sert à combler des vides laissés par nos premières années. Après ça, quand tu as cette chance-là d’être bien ancré dans ta vie, tu as la responsabilité morale de trouver une façon de redonner. Comment tu le fais, ça n’a pas d’importance, tu y vas avec tes moyens physiques et économiques. Moi, j’ai 50 ans, et j’ai été choyé. Il y a eu des bouts moins l’fun dans mon parcours, mais j’ai toujours réussi à voir le bon côté des choses. Somme toute, j’ai vraiment une belle vie. »

Penser au suivant est donc un élan naturel. Une évidence, presque, pour le créateur de saveurs. Ses recettes tapissent le web, mais plus que les secrets de sa lasagne ou de son gâteau au citron, ce qui m’intéresse, c’est sa vision.

REPENSER LA MISSION

« Lorsqu’on a fondé notre compagnie, on faisait des recettes, un magazine, rien de nouveau. Quand Brigitte a eu le cancer, ça a été une onde de choc. Notre plus jeune avait deux ans, on voyait notre vie complètement chamboulée, on ne savait pas ce qui allait arriver. Du meilleur au pire, tous les scénarios étaient possibles. Ça nous a forcés à nous poser la question : pourquoi on fait ça? Pour qui? Pour combien de temps? »

Ricardo Larrivée et sa conjointe, Brigitte Coutu

L’option d’embrasser un tout autre défi professionnel a été mise sur la table. Le couple a réalisé qu’il avait encore de l’appétit pour nourrir la boîte à idées culinaires. Mais différemment.

« Sans Brigitte, rien de tout ça n’existerait. Elle m’a dit : on continue, mais on va le faire pour du monde comme nous autres, pour des gens qui sont fatigués des fois, des gens qui manquent d’imagination, de confiance en eux ou de temps lorsque la semaine déborde. »

Le tournant a marqué un nouveau départ.

« Cette mauvaise passe dans la vie nous a donné une raison d’être. Personnelle, mais surtout professionnelle. À partir de ce moment-là, l’entreprise a eu du succès. »

Un succès qui ne s’exprime pas seulement en revenus et profits, mais qui passe aussi, surtout, par la reconnaissance.

DES RECETTES QUI SAUVENT LA VIE

« Les gens se sont mis à nous dire : « “vous nous sauvez la vie de temps en temps” ». À un moment donné, c’est devenu : « “vous nous sauvez la vie tout le temps” ». Si tous les jours on réussit à prouver au monde qu’on est gagnant comme société à cuisiner et à manger ensemble, ça n’a pas de prix. »

Ensemble. Le mot revient souvent parce que le cœur de la patente est là. La fondation sur laquelle repose toute l’entreprise tient dans ces huit lettres accolées.

« Manger en famille, c’est là où tu apprends la démocratie, la politesse, le partage, la vie en société. La table, ça devrait être un lieu sans jugement, un endroit où tu peux affirmer des affaires, essayer des idées, partager un moment, une conversation. Et toutes ces choses-là nous rendent meilleurs, plus forts, parce qu’on a pu exprimer une pensée, une émotion, et qu’elle a été entendue. Tout se passe autour de la table. »

L’alimentation est un épicentre, un liant social autant qu’une assise. À toute échelle. Et l’éducation est la clé de voûte. Prévenir plutôt que guérir, comme dit l’adage.

« Ce n’est pas normal que dans notre société, on passe 70 pour cent de nos taxes et impôts dans le système de santé. Si on investissait ces sommes-là dans l’éducation, on diminuerait d’autant ce qu’on doit consacrer à la santé. Parce que l’éducation aurait fait le travail en amont. J’ai décidé que mes dix prochaines années, elles allaient s’arrimer à ce combat-là, peu importe le parti politique en poste. Personnellement, je ne suis pas quelqu’un qui se chicane sur la place publique, mais je n’ai pas peur de prendre le téléphone et d’appeler le monde directement, de discuter, de faire mon lobby, de poser des questions et de m’assurer qu’on s’en va quelque part. »

La destination est importante, mais la façon d’y arriver compte plus encore.

« Dans une entreprise comme dans une famille, tu ne peux pas aller plus vite que le plus petit. Sinon, tu te retrouves tout seul. Pour avancer, il faut trouver une manière de se rejoindre tout le monde à la même place, en même temps. Cette façon de voir, je l’applique dans ma vie personnelle comme professionnelle. »

LASAGNE ET ÉLISABETH II

La conversation prend mille tournants inattendus. On jase politique, vie de famille, bonnes adresses torontoises, reine d’Angleterre, agriculture urbaine, traditions de Noël, projets porteurs de cour d’école. Tout ça. J’apprends que la lasagne est le plat trait d’union par excellence, celui qui rallie le cœur de tous les Canadiens, sondages à l’appui. J’apprends aussi que si d’aucuns les considèrent à la tête d’un empire, Brigitte et Ricardo, eux, voient les choses autrement. À travers la mirette de l’échelle humaine.

« Je dirais qu’on dirige une grosse PME, qui s’appuie sur un noyau fort de 100 employés, 200 si on compte les pigistes et les contractuels. Avant de travailler chez nous, les gens doivent lire et signer une feuille de valeurs. Des petites choses qui peuvent sembler banales, mais qui ne le sont pas. Si tu n’aimes pas manger en équipe, par exemple, tu vas probablement être malheureux avec nous. »

Cette idée du « ensemble », encore une fois. Un socle, un essentiel qui a des racines dans l’enfance.

« Brigitte a grandi dans le public, dans le dépanneur familial. À huit ans, elle connaissait la ville de Joliette au complet. Toute son enfance, elle a vu ses parents bosser comme des esclaves du matin au soir, sans jamais prendre de vacances. Pour elle, c’est un naturel de travailler avec les autres. De mon côté, c’est l’inverse. J’ai eu des parents malheureux qui auraient dû divorcer bien avant, un père qui avait des problèmes d’alcool, une mère qui manquait d’estime d’elle-même. Un autre monde, complètement, mais qui m’a poussé exactement sur le même chemin que Brigitte. Moi, je ne voulais pas reproduire ce pattern-là, je ne voulais pas emprunter le même chemin que mes parents. J’avais le goût d’avoir du fun avec ma femme, j’avais envie que mes filles aient confiance en elles, qu’elles se dépassent, qu’elles se tiennent debout et avancent sans peur. »

La compagnie, c’est un prolongement de cette idée-là où le goût du bonheur est alimenté au quotidien.

« Quand je vois une business qui va mal, je me dis c’est le propriétaire ou les actionnaires qui vont mal. Parce qu’une organisation n’est rien d’autre que le reflet des gens qui y travaillent. »

Dans la bâtisse de Saint-Lambert où l’appétissant se réinvente de saison en saison sur papier glacé, l’esprit de clan est un moteur. Un essentiel ingrédient dans l’équation. La compagnie a beau avoir grossi au fil des ans, pas question de sacrifier le côté familial de l’entreprise.

« Notre bâtisse, par exemple, on ne l’a pas pensée et construite pour faire des magazines, on l’a pensée et construite pour les gens qui font le magazine. »

Et c’est toute la différence du monde.

Ce qui a changé depuis les débuts du magazine?

« Du côté de notre équipe comme telle, on a développé des liens avec les universités, l’INAF et l’ITHQ pour arrimer le savoir avec la pratique, pour se moduler à ce que disent les récentes recherches en nutrition. Et ça, c’est un réel plaisir. On a par exemple diminué la quantité de sucre dans nos desserts. Il y a un pouding au chocolat qu’on a refait en enlevant une tasse de sucre, et cette nouvelle version est tout aussi bonne, sinon meilleure, que l’originale. Du côté de la population, je remarque que les perceptions ont changé. Ce n’est pas tant qu’on mange plus de ci ou de ça, mais les Québécois sont beaucoup plus ouverts qu’avant à goûter à différentes affaires. Le tofu, par exemple, ça ne fait plus peur à grand monde. Les gens ont aussi davantage de connaissances. Et la génération qui a 12 ans en ce moment est vraiment formidable. Et intéressée par la cuisine. Ce sont ces jeunes-là qui nous écrivent 80 pour cent du temps, et ce sont souvent des garçons. »