Normand Baillargeon

Nourrir la réflexion

CHRONIQUE / Normand Baillargeon le dit d’entrée de jeu, dans la mise en bouche de son nouveau livre tout comme en entrevue : s’il a mitonné le bel ouvrage À la table des philosophes, c’est un peu beaucoup à cause de Ricardo.

C’est que Normand Baillargeon ne cuisinait à peu près pas. Jusqu’à ce qu’il reçoive un abonnement au magazine Ricardo en cadeau. Les mets joliment imprimés sur papier glacé lui ont peu à peu donné envie d’apprivoiser bols et casseroles. Le philosophe a commencé à concocter quelques plats. Il y a pris goût. Il a fait siennes les recettes du chef Larrivée.

Lorsqu’il a appris que le maître québécois du repas fait maison était invité au micro de l’émission Dessine-moi un dimanche, à Radio-Canada, le réputé penseur s’est demandé de quoi il pourrait bien parler dans sa chronique de philosophie cette semaine-là.

Il a réfléchi, fouillé et trouvé. Ça allait de soi, ou presque : il causerait de nourriture, d’alimentation, de cuisine.

« J’ai retracé un amusant passage d’un ouvrage d’Emmanuel Kant. C’est un philosophe très austère et j’ai pourtant trouvé dans l’un de ses livres un chapitre où il évoquait l’art de recevoir. C’était complètement surréaliste, c’était un peu comme si Guy Lafleur avait écrit un article sur la physique quantique. »

Le philosophe a alors réalisé qu’il y avait peut-être un filon à creuser. Et un livre à écrire.

« Ça semble peu courant de marier bouffe et philosophie, mais dans le monde philosophique anglo-saxon, la “philosophy of food” est une discipline répandue, qui soulève toutes sortes d’enjeux », exprime celui qui, en dix chapitres, aborde diverses thématiques liées à l’alimentation, sous l’angle philosophique.

La cuisine est-elle un art comme les autres? Faut-il manger local? Doit-on adopter le végétarisme? De quoi sera faite l’assiette du futur?

Autant de questions, et bien davantage encore, auxquelles le vulgarisateur d’exception s’intéresse dans l’ouvrage superbement illustré d’images et d’œuvres diverses, puisées dans différentes époques. De page en page, il présente le point de vue de moult philosophes sur le geste quotidien, nécessaire et commun à tous, de manger. Kant, Platon, Singer, Rousseau, Locke, Descartes, Sartres et Thoreau sont quelques-uns des nombreux penseurs cités.

On a l’impression que nos questionnements contemporains sont très modernes. Mais plonger le nez dans ce qui animait les théoriciens d’hier, c’est réaliser que nos préoccupations d’aujourd’hui sont loin d’être aussi neuves qu’on le croit.

« Il y a 2400 ans, les philosophes pythagoriciens, par exemple, étaient végétariens et ils avaient tout un argumentaire en faveur de l’éviction de la viande animale. Jean-Jacques Rousseau, lui, pensait déjà à l’alimentation locale versus l’alimentation globale », souligne l’ancien professeur de philosophie à l’UQAM et auteur de nombreux livres et articles (dans le Voir et Le Devoir, notamment).

Ce qui a changé, au fil du temps, c’est peut-être le fait que l’alimentation, au sens large, préoccupe les consommateurs à grande échelle.  

« On sent un certain sentiment d’urgence. L’omniprésence du sujet alimentaire est réelle, on n’a qu’à penser au nombre d’émissions culinaires, de livres de cuisine, de magazines sur le sujet et de chefs cuisiniers superstars pour en prendre conscience. On est bombardé d’infos sur la nourriture. »

On ne sait parfois plus à quelle fourchette se vouer tant les questions alimentaires sont plurielles, parfois contradictoires, souvent un peu embêtantes. Parce qu’on peut bien vouloir manger avec sa tête, de façon réfléchie, il reste que ce qu’on met sur la table a aussi une dimension affective. Tel aliment nous rappelle la cuisine de grand-maman. Tel autre est associé à un tendre souvenir d’enfance. L’expérience gustative fait appel à tous nos sens et ce faisant, elle laisse son empreinte.

« Manger, c’est aussi s’inscrire dans la culture », acquiesce Normand Baillargeon.

De page en page, Normand Baillargeon présente le point de vue de moult philosophes sur le geste quotidien, nécessaire et commun à tous, de manger. Kant, Platon, Singer, Rousseau, Locke, Descartes, Sartres et Thoreau sont quelques-uns des nombreux penseurs cités.

Le rituel entourant le repas est précieux, vanté, recherché.

« Prenons une famille nucléaire typique. Peut-être que la journée s’est mal passée au travail pour l’un des deux parents. Peut-être que l’un des enfants a vécu des difficultés à l’école. L’heure du souper est une bulle où tout le monde se retrouve ensemble, elle vient installer un nouveau tempo. »

Reste que. Entre les vœux pieux et la réalité du 5 à 7 quotidien, il y a parfois une marge.

« C’est quand même paradoxal qu’au moment où une telle place est accordée à l’alimentation dans la sphère publique, plusieurs d’entre nous ont à peine le temps de s’asseoir pour manger. »
On est souvent un peu à la course, à la table comme dans les autres sphères de notre vie.  

« Or, le repas est aussi une expérience sociale et collective. Un chapitre que j’aime tout particulièrement, c’est celui du bouddhisme zen. J’y ai notamment fouillé le rituel du thé, que je ne connaissais pas tant que ça. J’aime aussi cette vision de manger en pleine conscience, en savourant chaque bouchée, en profitant pleinement du moment. »  

Alimenter la conversation

La discussion, toujours intéressante, prend différents chemins. Tendances contemporaines et alimentation de demain s’invitent dans la conversation, qui s’ancre autant aux grandes idées philosophiques qu’aux considérations pratico-pratiques de l’art culinaire.

Il n’insiste pas sur le sujet, mais le philosophe est flexitarien et a banni la viande de son menu.

« Je suis de plus en plus convaincu que c’est une excellente idée de ne pas manger de viande », dit-il simplement, en précisant qu’il n’a pas voulu que ses propres points de vue teintent le propos du livre.

« Je n’ai surtout pas la prétention de dire aux gens comment il faut manger, je n’ai pas voulu imposer mes propres positions. Ce que je souhaitais, surtout, c’était nourrir la réflexion, sans dogmatisme, sans faire la morale. Pour que chacun se fasse sa propre idée. C’est pour ça, entre autres, que j’ai intégré une section à la fin de chaque chapitre où je suggère des lectures pour aller plus loin ainsi que des exercices à faire entre amis, autour de la table. »

Sa réflexion à lui a bien sûr été alimentée par ses recherches et ses lectures. Par exemple, il ne fait plus le marché comme avant.

« Je n’avais jamais réfléchi au fait que les supermarchés sont des machines à nous faire consommer. Lorsqu’on y entre, on avance dans une boîte qui nous incite à acheter. Dès le premier pas à l’intérieur, on est assaillis par de bonnes odeurs. Ce n’est pas pour rien que les comptoirs de prêt-à-manger sont à l’entrée. »

Les paniers format mammouth sont un autre élément-clé.  

« Des études ont montré que plus les paniers sont gros, plus le consommateur a tendance à acheter. Comme ces énormes paniers sont plus difficiles à manipuler dans de petites rangées, plutôt que de faire demi-tour, on marchera l’allée au complet, en augmentant ainsi les probabilités de glisser quelques articles de plus dans nos achats. »

La façon dont les aliments sont disposés, à hauteur des yeux ou pas, la rotation des denrées sur les tablettes, l’abondance des étals de fruits et légumes en début de parcours : tout est savamment pensé. Et orchestré.

« Maintenant, chaque fois que je vais en épicerie, j’y songe. Je suis plus critique qu’avant par rapport à tout ça autant qu’au jargon des fameuses étiquettes nutritionnelles. »

À ce chapitre, on aurait peut-être tout intérêt à s’inspirer de l’Amérique latine.

« Au Chili, de grosses mentions en noir apparaissent sur les produits qui sont riches en gras saturés, en sucre ou en sodium, par exemple. Ce qui fait que le consommateur sait qu’il achète un produit qui n’est pas nécessairement sain, en dépit de la pub pour ce même produit qui, peut-être, met en scène une svelte jeune fille. »

Je souris à l’évocation de l’anecdote. J’ignore si on verra pareille initiative dans le paysage agroalimentaire d’ici. Mais je sais que le livre de Normand Baillargeon traînera souvent, et beaucoup, dans le décor de ma cuisine. Et que je bouquinerai dans ses pages avec appétit. Parce que comme l’écrivait Étienne de la Boétie : « J’aime ce qui me nourrit, le boire, le manger, les livres. »

Vous voulez lire?
À la table des philosophes
Normand Baillargeon
Flammarion
208 p.