Quand on grimpe pour visiter l’église Abuna Yemata Guh, dans le nord de l’Éthiopie, on peut se permettre de se poser en altitude pour observer le paysage.

Les églises perchées de Tigré

CHRONIQUE / Le ciel se nimbait doucement de rose pendant que la camionnette filait sur la route à deux voies. Les hameaux de trois, cinq, douze maisons de fortune défilaient sans qu’on leur porte attention. Toute la journée durant, nous avions été ballotés au rythme du bitume et des chemins de terre irréguliers.

Justement, le bolide bifurquait et s’enfonçait entre les cactus. Les sièges tanguaient plus qu’ils ne l’auraient fait sur n’importe quel navire. Vitesse tortue vers la falaise, jusqu’à ce que les freins soient appliqués. À partir de là, il faudrait marcher.

Nous arrivions à l’église Petros We Paulos, quelque part au sud d’Adigrat, au nord de l’Éthiopie. La région de Tigré, à la frontière de l’Érythrée, est connue pour ses églises aménagées à flanc de falaise, dans les montagnes ou dans les grottes. Chacune vaut les efforts qu’on mettra pour l’atteindre. Et sans guide, impossible de s’y retrouver et impossible d’y avoir accès.

Des enfants, immanquablement, se sont élancés à notre rencontre. Argent? Bonbons? Stylos? Ils demandent parce qu’on leur a déjà donné, dans le passé. Ils demandent parce que certains touristes adorent jouer à « sauver les pauvres africains ».

Les chiens n’aboyant pas contre le soleil qui avait amorcé sa chute quotidienne jouaient les intimidateurs avec les touristes que nous étions. Quelques aboiements, mais une conviction qui manquait un peu de nuances pour être crédible.

« Attendez ici », a demandé notre guide avant de s’élancer à travers champ pour avertir le moine agissant comme maître des clés.

On apercevait l’église, en altitude, sur la gauche. À droite, une pile de bois faisait office d’escalier. On aurait dit qu’il s’était effondré et qu’on l’avait abandonné à son sort. C’est pourtant par là qu’on nous a guidés pour nous encourager à grimper. 

D’en haut, la plaine se révélait sans gêne pendant que le ciel finissait de rougir. La plaine, calme jusqu’au fond de l’horizon, étalait toutes ses largesses.

En prenant soin de ne pas se cogner le coco sur le trop bas cadre de porte, où ma tête irait s’échouer de toute façon, on pénètre dans la vieille église où seule la lueur des chandelles nous permet d’apprécier les fresques du plafond. La pièce, grande comme la distance entre la paume d’une main et la moitié du petit doigt, recèle pourtant de trésors artistiques impressionnants.

Sous la lueur de la lune, pendant que le froid commençait à nous cajoler, nous avons emprunté le même amoncellement de bois pour redescendre vers la voiture.

Dans l’église Abuna Yemata Guh, un moine manipule une bible datant apparemment du 5e siècle.

Le lendemain, une aventure encore plus trépidante nous attendait. La steppe se cabrait d’énormes formations rocheuses le long de routes qu’on aurait crues sorties de l’Arizona ou du Nevada. La région située entre Adigrat et Mékélé, c’est la Monument Valley de l’Éthiopie.

C’est toujours quand le dodelinement de la camionnette se fait plus violent qu’on peut commencer à s’énerver. L’aventure souffle doucement dans la poussière que soulèvent les roues du véhicule.

Voyez la montagne rocheuse, là? L’église se trouve à peu près à mi-chemin du sommet.

C’est qu’Abuna Yemata Guh, l’église en question, est une grotte à 2500 mètres d’altitude. La paroi pour s’y rendre monte à la verticale par endroits. La base, déjà, est heureusement bien plus élevée que le niveau de la mer.

Après une courte ascension à pied, un mur se dresse devant nous. Un couple russe, corde et harnais en soutien, fait le chemin inverse. Corde et harnais qu’ils ont loués... On nous invite donc à grimper... sans filet de sécurité.

Parce qu’il s’agit d’un site sacré, il faut d’abord retirer les chaussures. Ce ne sont toutefois pas les pieds nus qui posent les plus grands problèmes alors que les prises pour les mains sont souvent glissantes. Avec la grâce d’un éléphant, je me suis hissé sur un plateau en hauteur, non sans un peu d’aide de nos guides. Bien plantés derrière moi, ils s’assuraient à chacun de mes gestes que j’utilisais les bons appuis.

Du dernier promontoire avant d’arriver à l’église elle-même, une grotte au balcon naturel présentant une vue magistrale sur la vallée, nous apercevions un passage étroit, une dizaine de mètres plus haut. La falaise d’un côté, le vide de l’autre, le chemin d’une trentaine de centimètres de largeur était la seule voie pour atteindre le lieu de prière.

Vous n’êtes pas certain de souffrir de vertige? Il suffit de se tenir bien droit sur cette corniche pour valider votre peur des hauteurs. Coupable!

Mais en levant les yeux, en faisant fi de potentielles phobies, on s’imprègne des plus beaux paysages que l’Éthiopie peut offrir. Et à l’intérieur de l’église, une bible datant apparemment du 5e siècle peut être consultée par un des moines qui nous accueillent.

Être croyant ou pas importe peu : le simple fait d’avoir aménagé une église dans un lieu aussi difficile d’accès me laisse pantois.

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