3h01 a.m. pour la vie privée

CHRONIQUE / Vie privée, e-réputation, profil numérique, anonymat et vol de données; il n’est pas minuit moins une. Hé non! Il est plutôt 3h du matin plus une. C’est l’heure que tu ailles te coucher, le jeune!

Comme la menace nucléaire dans les décennies précédant ma naissance, celle de la fuite non colmatable de nos informations personnelles incite plusieurs personnes à chercher un moyen de se construire un bunker digital. Mais c’est pratiquement impossible, surtout pour monsieur et madame Tout-le-Monde. Au stade où c’est rendu, ça prend un méchant génie pour réussir à se mettre à l’abri!

S’il est louable d’essayer de combattre la dictature numérique, malheureusement, ça m’a tout l’air d’un combat perdu d’avance, faute de ressources et de pouvoir.

La catastrophe Desjardins, la tragédie Capital One, le drame Equifax, le désastre Revenu Québec, le chaos Yahoo; des scandales de comptes piratés et de profils dérobés, il y en a eu. Et il y en aura d’autres, plus graves et plus fréquents.

Dans ce contexte, je comprends la paranoïa, mais j’ai bien peur qu’elle soit inutile.

De plus, les «profils fantômes» de Facebook nous ont appris que même un voeu d’abstinence n’empêche pas les médias sociaux d’accumuler des informations sur nous.

Alors, devrions-nous cesser de nous en faire outre mesure?

Résigné à être un buffet ouvert

Moi, comme plusieurs de mes amis âgés de la vingtaine et de la trentaine, je suis résigné à être un buffet ouvert pour les entreprises affamées de données. Parce que oui, j’estime qu’il est déjà trop tard.

Je ne partirai donc pas en guerre et je vais candidement jouer le jeu. Prenez les infos que vous voulez, écoutez-moi, bombardez-moi de publicités ciblées.

Cela dit, je resterai quand même prudent quant à ce que je publie, utilise et dis, comme je le suis déjà.

La seule menace que je considère réellement, c’est la plus locale de toutes – un ami qui partage une vidéo gênante ou un ennemi qui décide de répandre des faussetés à mon sujet.

Pour le reste, je garderai l’oeil ouvert et ne me laisserai pas laver le cerveau.

Donc, si l’envie me prend, je vais me faire vieillir la face de 60 ans sur FaceApp sans la moindre crainte. Cette application a récemment été virale, tout autant que l’inquiétude qu’elle a suscitée. Certes, la bibitte russe enregistre mes photos et mes infos, mais elles sont déjà sur Facebook, Instagram et au gouvernement.

«Qu’est-ce que ça peut bien faire?»

Une lettre de la directrice générale du Centre Cyber-aide, intitulée «Données personnelles: c’est déjà foutu», a récemment retenu mon attention.

Dans une critique bien dosée, Cathy Tétreault écrivait: « [...] c’est désormais banal, divulguer ses données personnelles. On ne s’en rend plus compte, à force de passer son temps à les refiler, à droite et à gauche. Alors, un de plus, qu’est-ce que ça peut bien faire?»

Voilà l’état d’esprit de bien des jeunes – et le mien –, que cela ne lui en déplaise.

En effet, j’ai écouté plusieurs vox pop dans les jours suivants le scandale FaceApp, et les jeunes, en forte majorité, disaient quelque chose comme: «Rendu là, j’m’en fais pus.»

À risque ou non?

Les plus craintifs, ce sont surtout les personnes âgées. C’est normal puisqu’elles ne disposent pas des connaissances élémentaires pour bien saisir l’intangibilité des notions numériques – le fameux nuage au premier chef. Dans ce contexte, il est normal que PayPal soit synonyme de fraude et que PayPass rime avec vulnérabilité. C’est l’inconnu... et plus épeurant encore!

Puis viennent les plus à risque: les gens dotés d’un faible sens critique. Les messages ciblés et répétitifs peuvent les convaincre. Si le malintentionné arrive à circonscrire leur champ de vision, il pourra peut-être manipuler leurs paradigmes.

Les premiers sont des proies faciles à la fraude; les seconds peuvent se faire laver le cerveau. Le tout est un jeu dangereux.

La vraie menace

Pour ma vie privée, moi, j’arrête de m’en faire. Traitez-moi de lâche, de foireux ou de dégonflé, si vous voulez. J’encaisse!

Mais ne me traitez pas d’égoïste, car je m’inquiète pour les vulnérables et les menaces locales.

Et ce qui me fait peur par-dessus tout, ce sont les insécurités plus globales.

Le jour où la vie privée sera monnayable, où on pourra acheter les secrets de l’autre pour mieux le détruire, où le phénomène sera à maturité, je ne pense pas qu’individuellement, nous serons des cibles. Ça va se passer dans la cour des grands.

Ce jour-là, on parlera surtout des terroristes qui utiliseront les données pour recruter et pour mieux définir leurs cibles, des institutions bancaires qui seront paralysées, des informations de sécurité nationale qui seront dévoilées et des gouvernements sans défense qui seront à la merci des pirates.

C’est là-dessus qu’il faut se concentrer, à mon avis. Ces menaces-là, elles écrasent mes petits soucis de vie privée.

D’ailleurs, la DG de Cyber-aide poursuivait: «Il est temps de resserrer les mailles du filet et d’exiger plus de sérieux de la part de ceux qui détiennent nos données personnelles.»

D’abord, il faut reconnaître qu’aucune enveloppe budgétaire n’arrive à la cheville du danger. Plutôt que de se défendre jusqu’à la défaite, il faut miser sur le pouvoir législatif et pénal pour limiter la vraie menace. Ce sont là des atouts que les Géants n’ont pas.

Le Congrès américain a fait le contraire; la première puissance mondiale se targue d’être l’Eldorado des commerçants de données personnelles. Mais de l’autre côté de l’océan, des pays européens ont décidé de serrer la vis. Le Canada, lui, réfléchit.

Mais il faut faire vite, puisque c’est bientôt le last call.

Voilà un combat pour demain!

– Demain?

Oui, que voulez-vous, 3h du matin, c’est l’heure à laquelle les jeunes se couchent. À demain!