Le mâle alpha, énorme, observait calmement les visiteurs, le dos posé contre un arbre.

Une heure avec les gorilles

CHRONIQUE / Si un gorille s'élance vers vous en tapant sur sa poitrine, même s'il vous intimide, ne courez pas. Il faut s'accroupir, baisser la tête, se soumettre. »
Bosco, mon guide, livrait cette directive avant d'amorcer la randonnée qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles de montagne, quelque part dans le parc national des Volcans au nord du Rwanda. Là, c'est nous qui nous aventurons dans l'habitat naturel des animaux. Pas de cages, pas de murs, pas de barrières.
Bosco était catégorique : prendre la fuite était très dangereux. « Vous ne courrez plus. Vous volerez! » expliquait-il. Parce que le gorille, qui vous rattrapera sans aucun doute, vous donnera une toute petite poussée qui sera suffisante pour provoquer une envolée.
Voir les gorilles, c'était ma raison principale de visiter le Rwanda. Ces animaux rares, décimés par les braconniers, ne peuvent être vus que dans les trois pays qui partagent une frontière dans les montagnes des Virunga : le Rwanda, le Congo et l'Ouganda.
Les prix, toujours très élevés, varient d'un pays à l'autre. Sauf que le Rwanda, c'est la contrée de Dian Fossey, cette primatologue qui étudiait et défendait les gorilles. On nous assure par ailleurs que le montant investi dans le permis de randonnée servira à la protection de ces grands primates. C'est aussi une façon de démontrer aux braconniers qu'il y a moyen de recueillir de l'argent sans tuer les animaux.
Bref, à 7 h du matin, les détenteurs d'un permis se rassemblent au bureau d'accueil du parc. Jusqu'à 80 personnes peuvent réaliser l'excursion chaque jour, dans des groupes allant jusqu'à huit personnes, pour visiter une des dix familles de gorilles. Chaque groupe vivant dans des secteurs différents de la montagne, il faudra marcher entre 40 minutes et quatre heures pour voir les animaux.
Ma randonnée me mènerait à la famille Hirwa, un mot signifiant « chanceux ». Le groupe compte 20 gorilles, dont un mâle alpha et un bébé de deux mois. Il est aussi composé d'un couple de jumeaux, un phénomène rare dans les forêts d'Afrique de l'Est.
Nous nous sommes mis en marche à travers les champs villageois avant d'atteindre le couvert forestier. Une fine pluie s'était mise à tomber. « Il faut battre le plus gros de l'averse, sinon, les gorilles se mettront à l'abri », prévient Bosco.
Dans notre randonnée, nous sommes accompagnés de gardes armés. Pour effrayer les buffles si nous en croisons, mentionnent-ils.
D'autres guides étaient partis bien avant nous pour localiser les gorilles, question que nous marchions dans la bonne direction. À travers les sentiers boueux, les épines qui s'agrippent aux vêtements, nous suivons Bosco aveuglément. Jusqu'à ce qu'il s'arrête. Il faut tout laisser derrière, sauf l'appareil photo. À une quinzaine de mètres devant nous, une énorme boule de poil, calme et immobile, point à travers les fourrages. Nous y sommes. Nous disposons d'une heure, pas plus. Et il faut en tout temps, dans l'idéal, conserver une distance de sept mètres avec les primates.
Le premier réflexe, c'est de pointer son appareil photo. Les gorilles plus jeunes se déplacent lentement alors que le mâle alpha demeure assis bien en place, le dos posé contre un arbre. Énorme, il inspire le respect. Il reste là, à superviser les activités du groupe. S'il est mécontent, il enverra des signaux clairs. Mais pour le moment, il accepte la présence des étrangers.
Nous redescendons lentement vers le pied de la montagne, de quelques dizaines de mètres seulement. De jeunes gorilles s'amusent dans les arbres; une femelle serre son bébé contre elle. Un petit, curieux, joueur, s'approche lentement, l'air de rien. En vitesse, il pose la main sur l'épaule d'une touriste accroupie pour tirer un cliché. Et il se réfugie aussitôt dans les bras d'une femelle plus âgée.
Il ne s'écoule que quelques minutes avant qu'un mâle adolescent cherche à montrer sa supériorité. Debout, en tapant sa poitrine, il charge la même touriste, qui se réfugie derrière un arbre. Bosco, expérimenté, entame la communication avec le gorille pour lui demander de reculer.
Un brin surréaliste, le moment ne s'étale que sur cinq secondes, dix au plus. Tous, toutefois, avons figé. D'un coup, on nous rappelait que nous étions là des invités, que nous nous étions aventurés dans l'habitat naturel d'animaux qui toléraient notre présence.
Après l'incident, notre guide nous a demandé de nous regrouper. Le mâle alpha approchait. Immobiles, nous l'avons laissé passer lentement devant nous, prenant la mesure de la taille impressionnante du chef de famille. S'il se rapprochait du groupe, il s'installait quand même en retrait pour garder une vue d'ensemble.
Je ne dispose pas de photo claire du rejeton de deux mois, que j'ai pourtant aperçu au sein de sa mère. Alors que j'avais réussi à le contenir dans la lentille de mon appareil photo, je m'efforçais d'établir la mise au point quand Bosco m'a prévenu que le grand chef montrait des signes d'agacement. Il valait mieux que je m'efface.
L'heure s'est écoulée à une vitesse folle, au point où nous avons oublié que le ciel nous coulait sur la tête pendant tout ce temps. Au moment de partir, je n'arrivais pas à comprendre que des braconniers s'en prennent parfois à ces bêtes majestueuses. Qu'on leur ait coupé les mains pour en faire des cendriers, à une époque, m'apparaît complètement fou.
Je suis reparti non seulement avec des souvenirs qui ne s'effaceront jamais, mais avec la conviction qu'il faut protéger coûte que coûte ces gorilles de montagne.
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