Cinq ans plus tard, j’ai profité du passage éclair de mon amie à Cologne, en Allemagne, pour rattraper le temps perdu.

Sur la route avec Chrissy

CHRONIQUE / Varkala, sud de l’Inde. La grande plage de la petite ville touristique était bondée d’étrangers. À l’écart, dans un secteur encore boisé, aux derniers jours d’un mois au pays de Gandhi, je regardais le temps passer sur la terrasse de mon auberge de jeunesse tout aussi bondée.

C’était le genre d’auberge où on avait construit sans tout raser. Outre le bâtiment principal, où des dortoirs avaient été aménagés, de petits bungalows paisibles avaient été érigés entre les arbres.

Ce jour-là, je détonnais. Les jeunes Australiens, début vingtaine tout au plus, découvraient la vie sud-asiatique dans de grandes exclamations couvrant le bruit ambiant. Ils étaient campés là pour Dieu sait combien de temps, comme si l’endroit leur appartenait.

Je perdais toute envie de socialiser.

Je l’ai vue passer la palissade avec une fraîche naïveté. Elle arrivait seule, les cheveux courts bouclés tombant un tantinet sur ses lunettes de soleil, son sac en bandoulière. Elle faisait au moins la mi-vingtaine, n’affichait pas d’emblée les caractéristiques pour qu’on l’accueille dans la fiesta australienne. Nous nous sommes reconnus entre « inadaptés ».

J’ai dit bonjour et Chrissy s’est assise sur la terrasse. Tout juste arrivée d’Allemagne, n’ayant vu de l’Inde que la route de l’aéroport à Varkala, elle amorçait un premier vrai périple à l’international. Pour apprendre le voyage en solo, elle avait placé la barre au firmament en commençant. Allô le choc culturel.

Mais son dépaysement avait été planifié, réfléchi. Après avoir testé la température de l’eau sous les palmiers dans l’État du Kerala, elle s’offrirait de la méditation, de la spiritualité à la sauce indienne.

Je l’ai laissée arriver, construire sa propre bulle, et je suis parti sur la promenade longeant la mer. En marchant vers le nord, on croise des dizaines de boutiques de toutes sortes avant d’atteindre un secteur que le développement n’a pas encore touché. Les plages y sont vierges, si ce n’est un groupe d’adolescents batifolant avec Marie-Jeanne avant de se jeter à l’eau. Pour manger, on s’installe sous une gloriette bâtie par des villageois. Seul repas au menu : le poisson fraîchement pêché.

Dans une des boutiques de fortune, j’ai acheté un roman avant de me diriger sous un palmier pour grignoter une histoire neuve en collation. C’est là que j’ai croisé Chrissy de nouveau.

À Varkala, il n’y avait vraiment que la plage et la promenade pour divertir les étrangers, à moins de vouloir s’offrir des soins thérapeutiques dans les grands hôtels. Tout indique qu’on reverra donc forcément les mêmes visages au cours de notre séjour.

Nous avons choisi un palmier sous lequel nous installer et j’ai troqué « Les cerfs-volants de Kaboul » pour une conversation philosophique sur le sens de la vie. Entre les moments de silence à regarder les bateaux de pêcheurs prendre le large, à écouter les vagues se briser devant nous ou à observer les passants sur la promenade derrière nous, nous avons palabré, exploré les motivations profondes du voyage, résumé le sens que nous donnions à nos vies.

La vie à deux est-elle une nécessité? a interrogé Chrissy à propos de la vie en général. Pris au dépourvu, j’ai cité librement une chanson de Burt Bacharach que j’avais entendue à la télévision : si tu te réveilles heureux chaque matin de découvrir la même personne à tes côtés, la vie à deux prendra son sens. Plus cliché que ça, tu meurs.

Chrissy a croisé ma route à Varkala, en Inde, quelque part en 2014. Sous les palmiers, nous avons réfléchi avec philosophie au sens de la vie.

Nous étions loin de Socrate et Platon. Mais nous réfléchissions en même temps que nous discutions.

Nous avons visité une boutique d’art local, débattu du prix juste pour des dessins d’artistes, et nous sommes repartis chacun avec notre propre représentation d’un arbre de vie.

Ce soir-là, nous avons choisi un restaurant au hasard, commandé une portion de curry au poisson frais et goûté un dessert immense, le « hello to the queen », composé entre autres de crème glacée, de biscuits et de sauce au chocolat. Ça faisait des semaines qu’on m’en parlait. Et nous sommes retournés à l’auberge, où nous avons poursuivi la conversation sur la même terrasse qu’en matinée.

J’ai revu le Canada dans les jours qui ont suivi. Chrissy m’a envoyé des photos de l’Inde. Et nous avons pris des nouvelles par intermittence, grâce à la magie d’internet.

Elle a fini par me raconter comment elle avait trouvé celui qu’elle apercevait tous les matins en ouvrant les yeux, comment elle avait choisi de quitter sa vie en ville pour travailler sur la route, à distance, comme les contrats de son travail de graphiste le permettent.

Chrissy n’a plus d’adresse fixe depuis trois ans. Elle est retournée à Varkala, où les hôtels dominent de plus en plus la promenade où nous nous étions arrêtés. Et elle a bien l’intention de marier son prétendant, qui voyage avec elle depuis tout ce temps.

Par le plus grand des hasards, mon amie repassait dans sa ville natale, Cologne, alors que je m’y trouvais en août. Nous avons visité le quartier hipster d’Ehrenfeld, où l’art mural m’a enchanté. Nous avons loué des vélos jusqu’à la plage et pris des trottinettes électriques jusqu’à son restaurant favori.

Cinq ans avaient passé. Rien n’avait véritablement changé.

Un mois plus tard, alors que Chrissy amorçait une tournée de sept mois loin de l’Europe, elle s’est offert un détour d’un week-end à Montréal. Parce que j’y étais. Elle a adoré le marché Jean-Talon et le Vieux-Port.

Rien n’avait véritablement changé.

Nous avons recommencé à philosopher, réfléchi sur ce que les cinq dernières années nous avaient apporté.

Nous avons résolu que nous nous reverrions. À son mariage ou ailleurs. Et j’ai eu envie de raconter son histoire, pour ce que tous ces gens qui s’imposent comme des incontournables peuvent changer dans nos vies juste parce qu’on les a rencontrés.

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