À Brasov, en Roumanie, j'ai rencontré plusieurs jeunes voyageurs partis pour plusieurs mois.

Sans attache et sans destination

CHRONIQUE / Brasov, Roumanie, quelque part au sous-sol d'un pub irlandais. Visiblement, ou « audiblement », le karaoké, ça ne fait pas à tout le monde. Mais la musique, moins tonitruante que dans les bars du vieux Bucarest, laisse l'espace pour les conversations entre voyageurs presque inconnus les uns des autres.
- Tu voyages pour combien de temps, demande le jeune homme rencontré à l'auberge, la vingtaine encore timide, la peau du visage encore lisse comme celle d'une pêche.
- Deux semaines, que je réponds.
Silence sur fond de karaoké.
Le jeune voyageur me dévisage deux secondes, la bouche et les yeux bien ronds.
- Oh! Deux semaines?
Silence numéro deux.
Il s'attendait à un chiffre en mois ou en années, pas en semaines. Je l'ai pris de court. Justement parce que deux semaines, il trouve que c'est vachement court.
Oui, certains d'entre nous voyagent pendant leurs vacances régulières, essaiment les aventures de courte durée, responsabilités professionnelles obligent.
J'applaudis la candeur. J'applaudis l'esprit d'aventure. J'en vois de plus en plus pour qui la norme est de s'évader sur une longue période pour rentabiliser une jeunesse qui s'effrite grain de sable après grain de sable. Ils bourlinguent avant de s'installer derrière un bureau qui leur insufflera plus de sédentarité pour les prochaines décennies. J'en vois plus, ou je ne les rencontrais simplement pas avant. Ou je ne fréquente pas assez les lieux chers aux autres voyageurs de l'éphémère. Mais il est vrai que l'internet, les TripAdvisor et les réseaux sociaux facilitent grandement les explorations longue durée.
Tout sur Instagram donne envie de s'évader. Les sites de covoiturage, de taxis, les agrégateurs de vols, les sites des compagnies nationales de trains rendent la planification plus rapide et plus flexible. Quand le bus ne passe pas, on a au bout des doigts l'horaire du train ou le prix des hôtels prêts à nous dépanner pour la nuit. Partir sans attache, sans destination, paraît du coup beaucoup moins effrayant.
Ces jeunes-là, à Brasov, s'enlignaient pour parcourir la Bulgarie, la Hongrie, la Serbie, la Croatie et prévoyaient passer les mois qui suivraient quelque part entre leur brosse à dents et trois t-shirts usés, lovés bien au creux de leur sac à dos. Ils dormiraient jusqu'à midi s'ils avaient exagéré la veille et reporteraient le départ pour la prochaine escale d'une journée. Ils modifieraient l'itinéraire parce que les meilleurs DJ du monde se réunissaient à huit heures de là, dans une ville où tous les hôtels affichaient complet depuis des mois.
Le mononcle en moi, lui, se rongerait les ongles en manquant un bus qui passe pourtant aux 15 minutes. Il rentrerait se coucher à heure raisonnable de peur de rater une partie du pays qui lui était confié pour deux courtes semaines. Mais il dépenserait sans que plane l'inquiétude d'atteindre le fond du tiroir et de devoir rentrer prématurément. Parce qu'en planifiant bien, on risque peu de balancer toutes ses économies dans un voyage de courte durée. Pour une année sur la route, on s'emporte beaucoup plus facilement et le compte en banque se vide à grands coups de courants d'air.
La joyeuse ironie, c'est que je passerais la semaine qui suivrait avec un autre de ces tourdumondistes, 33 % plus jeune que moi, qui a enfilé sa casquette et déployé ses voiles pour suivre le vent pendant toute une année. Quoique quand le vent souffle, on ne met pas toujours les freins comme on l'avait prévu. L'année pourrait bien se prolonger.
Le jeune Louperivois m'a interrogé sur mon propre tour du monde, déjà vieux de cinq ans. J'ai échangé mes réponses contre des récits de la Namibie, du Botswana, des contrées où je ne me suis pas encore posé. C'est ce qu'il y a de beau, néophytes et voyageurs expérimentés se trouveront toujours sur un pied d'égalité : on n'aura jamais tout vu et on pourra toujours en apprendre de ceux que nous croiserons.
J'ai revu comment le temps ralentit en voyage, comment chaque apprentissage nous fait faire un pas de géant, comment, à force d'abaisser nos barrières pour nous acclimater à la nouveauté, on finit par abandonner complètement ces protections que l'on dresse trop souvent inutilement. J'ai revu comment décider de passer du pays A au pays B devenait aussi simple et routinier que de planifier le repas du lendemain.
Avec un de ces tourdumondistes, j'ai entre autres visité Iasi, dans le nord-est de la Roumanie. - La Tribune, Jonathan Custeau
Ensemble nous avons visité Cluj-Napoca, ragé une similiseconde contre les agences de location qui ne disposaient plus de voiture, volé vers Iasi tout en prenant le temps. Le temps! Le temps dont je ne disposais pas avec autant d'abondance, mais qui s'est arrêté quand même.
L'an dernier, j'avais passé toutes mes vacances d'hiver dans le même contexte, en Birmanie, avec un ami qui répondrait « absent » pour au moins toute une année. De Bagan à Yangon, en passant par Mandalay et Loikaw, j'ai revu qu'on en vient à repousser le rythme effréné que nous impose le quotidien. J'avais trouvé quelqu'un qui appuierait avec moi sur les freins pour me forcer à me caler dans le moment présent.
Dans les deux cas, je suis rentré à mes occupations alors que pour eux, traverser les frontières, arriver dans une nouvelle ville, élaborer le plan C parce que le plan A et le plan B ont échoué, ne seraient plus que des banalités pour plusieurs mois encore.
Il n'en fallait pas beaucoup plus pour que je me mette à reluquer à nouveau mon passeport, à rêver de tous ces pays que je n'ai pas encore visités et à évaluer la possibilité de les enfiler de mois en mois sans date de retour. Et si je commençais par la Namibie, le Botswana?
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