L'opéra de Sydney, en Australie.

Quatre ans de nostalgie

À peine rentré de deux semaines entre les volcans et les geysers de l'Islande, je m'installe devant mon écran aussi blanc que les glaciers de Jökulsárlón. Au moment d'attaquer le clavier, ce sont presque quatre années complètes qui se sont écoulées depuis mon retour d'une aventure de six mois sur la route.
<p>Il y a déjà plus de quatre ans que je déambulais sur la Grande Muraille de Chine au cours d'un long périple autour du monde. </p>
Chaque année, c'est comme une cloche qui retentit. Comme pour les anniversaires de naissance, de décès aussi parfois, le 15 août, c'est la fin et le début de quelque chose. C'est le retour à la vie d'avant. C'est une Terre qui a complété tellement de révolutions, mais qui, en son point de départ, donne l'impression d'avoir à peine bougé.
La nostalgie revient avec ses bilans, son appréciation du temps qui nous échappe à vitesse grand V. Difficile de croire que ce 15 août 2012 devient de plus en plus flou dans le rétroviseur, que ce grand retour a été suivi d'une multitude de petits départs.
Je le confesse maintenant, en retrouvant le rythme du quotidien, en regagnant les quartiers du boulot, en recommençant à aligner les mots pour raconter l'actualité, je tentais de masquer que je m'étais un peu égaré. Il m'est arrivé de ne pas reconnaître ceux que j'avais pourtant l'habitude de croiser tellement souvent. La voix, le visage me paraissaient familiers. Les noms s'étaient envolés. En six mois seulement. J'ai dû réapprendre.
Boucler une aventure qui nous mène de Sydney à Hong Kong, de Pékin à Pétra et de Lisbonne à Rio prend du temps. Bien plus que les six mois qu'il m'a fallu pour les parcourir. Il y avait le deuil de centaines d'amitiés qui n'auront duré qu'un temps, le début d'autres amitiés, durables, qu'il faudrait nourrir, et le début d'une vie que je m'étais promis de vivre différemment.
Une grande question me taraudait tous les soirs au moment de m'allonger dans un lit que j'avais délaissé pendant une demi-année. Que fait-on quand on vient de réaliser un rêve? Ils viennent d'où, d'abord, les rêves? Comment en crée-t-on de nouveaux? Il y avait aussi cette peur de ne plus jamais m'inventer de nouveaux projets.
J'avais bâti mon périple comme s'il ne me serait plus jamais donné de traverser l'océan. Mes incontournables, la Grande Muraille de Chine, l'opéra de Sydney, les temples d'Angkor et Rio, avaient tous été inscrits à l'itinéraire. D'un seul coup, ils avaient été cochés sur ma liste qui, depuis, ne cesse de s'allonger.
Aujourd'hui, la nostalgie s'est calmée. Jamais je ne regretterai d'avoir tout empaqueté pour me lancer à l'aventure. Si j'étais convaincu que je repartirais pour un autre long périple dans les deux ans suivant le retour, j'ai plutôt opté pour les allers-retours. Mais l'envie d'errer à long terme me revient de plus en plus souvent. Le pas à franchir ne serait pas tellement grand. On ne sait jamais...
Ces quatre années m'ont délesté d'une part de naïveté, m'ont fait comprendre que le temps passe inexorablement de la même façon, qu'on passe ses journées à parler le cantonnais ou qu'on les gaspille allongé sur le futon du salon. Avec le même temps, on peut avancer ou refuser de bouger.
Avec le temps, j'ai mis de côté la peur de ne plus repartir. J'ai mis le doigt sur le vrai bonheur qui m'étreint à voyager, celui d'errer, de poser les yeux chaque jour sur une ville, un paysage, des individus que je n'avais jamais vus avant. Ce n'est pas tant de visiter le Taj Mahal ou de grimper la montagne de la Table qui est enivrant, mais bien de se sentir tout petit, là, sans savoir précisément où on est. C'est de se sentir tout petit, là, parce que personne ne nous connaît et que c'est très bien comme ça. Parce que c'est à se sentir tout petit qu'on comprend qu'il y a bien plus grand.
Avec le temps, j'ai compris que de voyager, c'est de prendre du temps pour moi. C'est d'arrêter de répondre aux attentes de ceux qui veulent nous voler nos rêves. C'est apprendre à ne faire que les compromis qui sont réellement nécessaires. C'est s'éloigner de ceux qui ont besoin d'entendre le son de leur propre voix pour confirmer qu'ils sont en vie et se rapprocher des voix de ceux qui méritent d'être entendus.
Avec le temps, le malaise de rester en place s'estompe un brin, mais la joie de repartir, elle, ne se dilue jamais.
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