Une fois qu'on a dépassé le sentiment de solitude, on profite pleinement du sentiment d'immensité que provoquent les routes désertes de la vallée de la Mort en Californie.

Pèlerinage dans les déserts américains

Le problème, c'est les autres. Facile! J'y vois la principale raison pour planifier chacun de mes voyages en solo. Pas de débat, pas de perte de temps, et personne qui boude trois sièges plus loin dans l'autobus parce que non, ça ne nous tentait pas de retourner au marché.
Ça c'est la théorie. En pratique, on a beau clamer être indépendant, l'être humain n'est pas fait pour être tout seul tout le temps. Alors on planifie une escapade à deux, à trois, entre amis, convaincus que nous sommes que ce sera l'aventure d'une vie. Mais après avoir lancé les beaux projets dans l'univers, il faut les réaliser. C'est là que ça devient compliqué.
Tout le monde a envie de passer trois semaines en Espagne. Tout le monde trouve exotique de planifier un mois en Inde. Bon, peut-être pas tout le monde, c'est vrai, mais les passionnés de voyage finissent par se laisser convaincre. Les récits mystiques du pays de Gandhi, les temples, les dizaines de religions, la nourriture parfumée et les traditions nous font rêver. On évoque l'Inde et tout le monde lève la main...
Mais voilà, malgré toutes les bonnes intentions de compagnons voyageurs, je finis souvent par m'envoler en solo. J'ai repoussé l'Espagne de deux ans quand un ami s'est décommandé. J'ai finalement parcouru le Rajasthan et Kerala avec mon sac à dos comme unique partenaire, même s'ils étaient des dizaines à s'être portés volontaires pour se tailler une place dans mes bagages.
Le problème, c'est les autres. Quand on a envie de partir, on part et c'est tout. Tout seul s'il le faut. Parce qu'on peut. Parce qu'on est capable. Parce que c'est parfois mieux comme ça. Et ça devient une espèce de pèlerinage.
Juste pour moi
J'avais choisi Vegas parce que le vol ne coûtait pratiquement rien. De là, la voiture de location nous mènerait en Arizona et rebrousserait chemin vers la côte de la Californie. Je dis «nous», mais la voiture de location, l'hôtel, l'Arizona et la Californie, je les ai finalement eus juste pour moi.
Il faut au moins six heures de bitume droit comme ça, à travers le désert, pour remplacer la «strip» dans le rétroviseur par le Grand Canyon dans la lunette avant. Six heures, c'est beaucoup de temps pour s'extasier devant l'infini, devant les formations rocheuses qui finissent toutes par se ressembler. C'est forçant s'extasier pendant six heures. On abandonne au bout de deux.
Six heures, c'est beaucoup de temps pour apprendre par coeur les succès de Taylor Swift ou des Lumineers qui jouaient en boucle sur la seule chaîne de radio que j'arrivais à capter. Six heures, c'est beaucoup de temps avec soi-même pour réfléchir à sa vie.
Idem pour la descente dans le Grand Canyon, qu'on ne recommande pas nécessairement aux personnes seules. Du moins, on suggère que quelqu'un sache où on se trouve et l'heure prévue du retour, au cas. J'ai compris quand l'énergie me faisait défaut à une heure du point d'arrivée...
Mettre l'esprit à l'épreuve
Le plus gros problème, avec les canyons, c'est que la descente vient en premier. C'est quand la fatigue s'est déjà accumulée qu'il faut fournir l'effort de remonter. Comme je m'y trouvais en janvier, je suis passé de la neige, aux abords du canyon, au temps presque caniculaire quelque part à mi-chemin vers la rivière Colorado. Ce n'est peut-être pas Saint-Jacques-de-Compostelle, mais la Bright Angel Trail, en une journée, sait mettre l'esprit à l'épreuve. On s'y sent tout petit au milieu de nulle part.
Parlant de l'infiniment grand, la vallée de la Mort provoque à peu près le même effet. Les routes y sont pratiquement désertes et, en été, il peut devenir dangereux de s'éloigner du pavé tellement les températures montent. On risque de s'y perdre dans tous les sens du terme.
S'il peut être romantique de s'arrêter dans les ruines d'un vieux bâtiment abandonné ou de fouler le sel du Badwater Basin, on ne connaîtra que très rarement le vrai silence comme celui d'Artists Palette. La petite route sinueuse qui s'y rend n'est pas praticable pour tous les types de véhicules. À travers les parois rocheuses qui passent du vert au violet, on doit surmonter le malaise de n'entendre rien du tout pour finalement apprécier le calme. Le défi, c'est de ne pas souiller le silence.
Et enfin, quand on sera en paix avec le fait de voyager sans compagnie, on pourra pleinement vivre le moment, bien emmitouflé, pour le lever du soleil à Zabriskie Point. La réflexion du soleil sur les dunes en fait l'endroit le plus particulier de toute la vallée. Les photos ne rendront jamais la magie du moment.
Bien sûr qu'on souhaiterait parfois partager ces moments de grand étonnement ou de contemplation, mais le problème, c'est les autres. Il ne faut pas les laisser nous priver de tout ça...
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