Le palais du Parlement, à Bucarest, est le deuxième plus grand bâtiment administratif du monde.

L'héritage de Ceausescu

CHRONIQUE / Vous dites Roumanie, je pense Nadia Comaneci. Si je pousse encore, je vois Lucian Bute ou Simona Halep. On pourrait croire qu'il y a une sorte de thème qui se dégage.
Je m'attendais à une architecture communiste beige à Bucarest. J'ai trouvé une variété surprenante, comme ce théâtre romain sur l'avenue de la Victoire.
Vous me dites Bucarest, je pense communisme. J'imagine les bâtiments gris, austères, les femmes avec les fichus sur la tête. C'était l'image que je m'en faisais, image renforcée par les photos du palais du Parlement, projet de la démesure entamé par le président Nicolae Ceausescu en 1984. Le stéréotype parfait de l'Europe de l'Est.
À mon arrivée dans la capitale roumaine, j'ai pourtant trouvé une ville bien différente, animée, verte, où les boulevards sont bordés de grands arbres. Dans le centre de Bucarest, très peu de blocs de béton staliniens. On voit plutôt des façades qui rappellent la présence des peuples austro-hongrois et anglo-saxons.
Rapidement, la vieille ville m'a charmé. Particulièrement animée en soirée, elle attire assurément son lot de touristes cherchant les restaurants typiques ou les boîtes de nuit. Le secteur piéton regorge d'églises, de petits cafés et comporte même un parc pour la nourriture de rue.
Dès qu'on en sort, on aboutit à la place de l'Union, où se dressent un parc et de grandes fontaines. Des fontaines, qui, on le comprendra plus tard, bordent le boulevard... de l'Union. On raconte aux touristes qu'il répond aux aspirations de Ceausescu, qui souhaitait construire le plus long boulevard d'Europe. Il aurait demandé qu'il soit non seulement plus long, mais aussi plus large que les Champs-Élysées à Paris.
Qu'on adhère ou non au principe, les dizaines de fontaines et les larges trottoirs bordés d'arbres rendent la promenade agréable.
En remontant le boulevard, le fameux palais du Parlement s'impose, immense. Il s'agit du deuxième plus gros bâtiment administratif du monde. Seul le Pentagone est plus volumineux. Quand on veut le visiter, il importe donc de savoir de quel côté se trouvent les guichets, parce que la marche peut être bien longue.
Les mystères sont nombreux autour dudit parlement, alors que les histoires racontées par les différents guides rencontrés ne collaient pas toujours l'une avec l'autre. Le palais de la démesure a été commandé par Nicolae Ceausescu. Ça, on le sait. Il a été commandé en 1984 et n'a pas été complété avant l'exécution du président, en 1989. Si certains racontent qu'il n'est toujours pas terminé, on sait à tout le moins que plusieurs pièces sont assurément inoccupées.
On raconte donc qu'il compte environ 3100 salles sur 330 000 mètres carrés, pour une valeur de 3,3 milliards d'euros. Le nombre de pièces varie selon les sources et on imagine bien qu'on risque d'y perdre notre latin à essayer de les compter. Si 12 étages ont été érigés au-dessus du sol, on en trouverait huit sous le rez-de-chaussée. Une espèce d'iceberg, blaguait Mihaila, une Roumaine offrant un tour guidé gratuit de Bucarest.
S'il est possible de pénétrer dans le bâtiment, qui regroupe la chambre des députés, le sénat, mais aussi deux musées, il n'est permis de visiter que 4 % de sa superficie, sur trois étages, ce qui, semble-t-il, nous oblige à marcher l'équivalent d'un kilomètre.
À la mort du président, plusieurs ont souhaité la démolition de l'immense infrastructure, qui avait nécessité la destruction d'une bonne partie du vieux quartier et le déplacement de dizaines de milliers d'habitants, dont certains se seraient suicidés, incapables de concevoir d'abandonner leur maison. Une trentaine d'églises auraient aussi été déplacées.
Il aurait toutefois coûté plus cher de détruire ce legs de Ceausescu que de le terminer et de l'entretenir. On raconte que les plus vieux auraient souhaité la disparition du symbole, coûte que coûte. Les plus jeunes, dont la mémoire ne remonte pas jusqu'en 1989, année de l'exécution du couple Ceausescu, n'ont pas les mêmes préoccupations.
Le lieu comporte à tout le moins des prouesses d'architecture. On peut penser au plus gros chandelier, pesant plus de trois tonnes, aux deux immenses escaliers face à face qui devaient permettre à Nicolae et à son épouse de faire une entrée remarquée en présence de visiteurs, ou à la salle des discours, conçue avec une acoustique exemplaire. Aujourd'hui, on y tient d'ailleurs des concerts.
L'immense salle de bal peut être louée pour 8000 euros. Un des corridors, bordé de peintures chrétiennes, porte les souvenirs d'un tournage dans lequel le palais se substituait au Vatican. Le balcon, qui donne sur l'embouchure du boulevard de l'Union, devait permettre au président de faire face aux foules immenses lors de moments importants. C'est plutôt Michael Jackson qui, le premier, y a effectué une apparition, remerciant les spectateurs pour le bon temps passé à... Budapest. Oups!
Impossible de savoir si le sous-sol cache réellement des pistes de course. S'il est relié par des tunnels à la Gare du Nord, à l'aéroport, comme certaines se plaisent à le raconter. Mais la visite permet à tout le moins de mieux cerner le personnage de Nicolae Ceausescu, de comprendre l'histoire récente de la Roumanie.
Quand on en a eu assez des histoires politiques, on peut toujours se régaler de l'architecture, ou de glaces bios, le long de l'avenue de la Victoire, se prélasser dans le parc Herastrau en parcourant l'interminable promenade autour du lac, ou aller observer le changement de la garde dans le parc Carol, l'endroit le plus parfait de la capitale pour flâner et se laisser choir sur un banc de parc.
Bucarest, par son histoire et son atmosphère, a su me charmer bien plus que je ne l'aurais cru.
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