Avec un groupe d'amis, à Athènes, j'ai réinventé l'histoire de la Grèce antique.

Le vertige du tour du monde

CHRONIQUE / J'ai raté l'anniversaire le mois dernier, pour la première fois. Voilà cinq ans (et un mois), je partais faire le tour du monde. Chaque année, je revis le même pincement, le même vertige, comme l'anniversaire du début et de la fin de quelque chose. Chaque année, sauf cette année.
<p>Le long de la Great Ocean Road, dans un arbre le long du stationnement d'un camping, j'apercevais mon premier koala. </p>
Je me suis remémoré l'anniversaire en réalisant qu'un ex-collègue venait de partir pour son propre tour du monde. Le 15 février, comme moi. Un mercredi, comme moi. Le vertige a tambouriné à la porte mais n'a pas osé s'imposer, sauf à distance.
Je sais, j'en parle sans arrêt. J'en parle comme si c'était la fin du monde. J'en parle comme si je refusais de laisser ces souvenirs s'éloigner dans le rétroviseur. La vérité, c'est que j'en ai fait une école de la vie, un rite de passage comme un embranchement dans la route où il me fallait choisir une direction.
La vérité, c'est qu'en montant dans l'avion à Burlington en février 2012, avec un vertige plus grand que l'altitude de l'appareil qui volait vers Newark, j'étais forcé de vivre au jour le jour. Six mois de voyage, six mois d'inconnu, c'était beaucoup trop. C'était comme essayer d'imaginer la distance entre la Terre et la Lune. Pas capable.
Quand j'y repense, les souvenirs se bousculent comme dans les vidéos nostalgiques qui résument une vie en 60 secondes. Et en vérité, je n'ai rien accompli du tout. J'ai erré pendant 183 jours. J'ai marché sur des chemins souvent battus à profusion avant mon passage. Mais je me suis planté les pieds là où je souhaitais les planter. J'ai tracé une suite de pas qui, elle, n'avait jamais pris cette même direction. Une suite de pas dans laquelle personne d'autre ne marcherait jamais.
Quand ces flashs s'empilent dans un coin de ma tête, je me vois fermer les yeux, dans cet avion vers Newark, pour combattre les effets combinés du rhume et de l'altitude. Les tympans voulaient m'exploser. Ironiquement, six mois plus tard, les mêmes symptômes me torturaient au jour du retour. Quand la boucle se referme...
Quand ces flashs s'empilent dans un coin de ma tête, je revois Romain, Julien et Viviane, à San Diego, qui accueillaient à bras ouverts un voyageur dont la confiance n'avait pas encore atterri aux États-Unis. Je revois Hisai qui s'amusait des simagrées que les Maoris me forçaient à imiter à Rotorua, en Nouvelle-Zélande.
J'ai aussi les souvenirs de cette araignée qui avait mordu une Française à Melbourne, en Australie, la laissant avec une énorme blessure. Quelques jours plus tard, dans un arbre le long du stationnement d'un camping, j'apercevais un koala endormi alors que je nourrissais les perroquets sauvages.
Je me souviens des gratte-ciel gris touchant un ciel gris à Hong Kong, cette serveuse qui m'a offert une fourchette après m'avoir observé me débattre un moment avec des baguettes, ce moment où, pour la Journée de la Terre, les lumières de la ville se sont éteintes...
Je revois mon arrivée au Japon, mon incapacité à comprendre comment payer les billets de métro, ma déception en réalisant que le château de bois d'Himeji était fermé pour restauration. Je repense à cette auberge de jeunesse, la seule à offrir encore des lits pendant une semaine achalandée, où je dormais dans un grenier austère avec d'autres voyageurs tellement sympathiques. Ensemble, nous avions goûté les sushis d'un populaire restaurant d'Osaka.
Comment oublier l'envolée de chauve-souris à Battambang au Cambodge, les rizières de Sapa au Vietnam, la fois où j'ai nourri un bébé un tigre près de Chiang Mai ou celle où un chien agressif m'a foutu une trouille d'enfer à Ayutthaya en Thaïlande?
Mes traces se sont effacées dans le désert de Wadi Rum, en Jordanie, et j'ai peut-être oublié aussi comment nouer un turban sur ma tête, mais la nuit passée à regarder les milliers d'étoiles dans un ciel dégagé demeurera pour toujours gravée dans ma tête.
La rafale d'images me rappelle un groupe d'amis rencontrés en Grèce, avec qui j'avais réinventé l'histoire de l'Antiquité, le banc de parc où j'ai déprimé à Vilnius en Lituanie, les pâtisseries de Lisbonne, au Portugal, ou le coucher de soleil sur Rio de Janeiro, vu du Pain de sucre.
C'est fou de s'imaginer qu'on peut condenser tellement de beau en si peu de temps. C'est fou de réaliser qu'à trop de beau, on finit par en oublier. C'est fou de penser qu'il suffit d'évoquer le vertige pour que remontent des souvenirs pas trop bien enfouis.
Aussi, j'ai compris qu'on pouvait réaliser un rêve. Qu'on pouvait entasser l'Australie, la Chine, le Cambodge, le Brésil et le Portugal dans le même rêve. J'ai compris au retour qu'il faut laisser le temps à un rêve de décanter, mais qu'un autre finira toujours par se pointer.
J'aurais cru qu'il me faudrait moins de deux ans pour tout plaquer, pour repartir, pour prendre la décision de ne plus revenir. Je suis parti. Je suis reparti. Mais je suis revenu, au jour le jour. De temps à autre, le vertige revient me hanter pour me redonner le goût de sauter.
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