À Ella, au Sri Lanka, marcher sur le chemin de fer est l'un des moyens de passer d'un endroit à un autre. À quelques mètres de la voie ferrée, une chute qui paraissait inoffensive est passée bien près de prendre la vie d'un touriste sous mes yeux.

La seconde qui fait tout basculer

Une seconde, parfois deux, c'est tout ce qui peut faire la différence entre une anecdote de voyage bien corsée et une catastrophe. Entre les sueurs froides et un séjour à l'hôpital. Un hasard. Un hasard qui m'a toujours protégé, mais qui obsède un brin le voyageur en moi depuis l'accident dont a été victime Marie-Hélène Fortier, en Finlande, et l'événement tragique qui a coûté la vie à Clinton Munkittrick en Thaïlande.
Il suffit d'être parti une fois, n'importe où, pour connaître l'enivrement que procure le voyage. On abandonne les soucis en étant bien convaincus qu'on reviendra la tête chargée de souvenirs. Sauf qu'à force de grignoter les kilomètres, d'ajouter des tampons au passeport, on accumule aussi les risques, souvent conscients et calculés. La plupart du temps, il ne se passe rien. Des fois, on est au mauvais endroit au mauvais moment.
Il n'est pas de mon intention de juger ou de commenter les malheureux événements qui ont bouleversé les périples de Marie-Hélène Fortier ou de Clinton Munkittrick. On n'en connaît que très peu sur les circonstances des accidents. Ç'aurait pu être moi. Ç'aurait pu être n'importe quel voyageur. Je suis monté souvent dans la voiture d'inconnus, d'amis de passage. Je me suis tenu un peu trop proche des vagues sur des plages où le courant laissait craindre le pire. Rien ! Que le hasard qui frappe sans discrimination.
Une vie s'est presque envolée sous mes yeux à Ella, dans les montagnes du Sri Lanka. J'ai à peine eu le temps de cligner des yeux. Il aurait été trop tard si seulement un Sri-Lankais n'était pas intervenu à vitesse grand V.
Là, la plupart des touristes voudront grimper le mini-Pic d'Adam ou Ella Rock, deux montagnes qui promettent une vue imprenable sur la vallée et sur les plantations de thé.
En simple, on nous recommande de suivre le chemin de fer, comme le fait la population locale, et de nous enfoncer dans les plantations jusqu'à trouver la route menant au sommet. À moins d'avoir un sens de l'orientation infaillible, il nous faudra probablement un guide pour nous y retrouver.
Pas de guide pour moi. Je me débrouillerais. Quoique, de loin, j'arrivais à suivre un couple qui s'était payé un peu de la sagesse locale. Une sagesse qui leur permettrait de rentrer tous les deux bien en vie.
Tout juste à l'écart du chemin de fer, où je n'avais par chance pas rencontré de train, nous nous sommes arrêtés tout en haut d'une chute au débit plutôt faible. L'eau ruisselait à peine sur un plateau rocheux avant de plonger d'une falaise. À l'écart sur un rocher, j'observais l'horizon quand j'ai entendu hurler. Un homme s'était approché du filet d'eau, avait perdu pied et glissait lentement sur la pierre rendue luisante. Il se débattait pour chercher un endroit où s'accrocher. L'abîme approchait. Le guide, qui ne portait que de vulgaires sandales, n'a pas hésité. Sautant lui-même sur la surface glissante, il est parvenu à pousser le malheureux vers la sécurité.
De mon monticule, trop loin pour avoir le temps de réagir, j'observais avec impuissance. Tout s'est passé très vite, même si ces secondes où la catastrophe tirait vers elle une innocente victime ont paru durer de longues heures. Un instant, l'immensité du paysage. Un instant, l'immensité d'un désastre qui fait oublier tout le reste.
Pendant que les amoureux s'enlaçaient pour atténuer l'effroi, qu'ils réalisaient tout à coup qu'ils auraient pu être arrachés l'un à l'autre, sans préparation, sans le moindre signe annonciateur, je me trouvais bien idiot d'avoir pensé m'aventurer là tout seul. Personne ne m'aurait vu tomber...
J'ai pourtant pris des dizaines de risques, en me laissant conduire à motocyclette, sans casque, dans les campagnes du Cambodge ou dans les villes de l'Inde. J'ai d'ailleurs été victime d'un accident mineur. Quand le bolide entre en collision avec une autre motocyclette, bien sûr qu'on y pense. Bien sûr qu'on se dit : j'aurais dû exiger un casque. Mais on a joué les probabilités. On a fait comme tout le monde. On a de la chance, souvent.
En Birmanie, je me suis pris une pelletée de sable en pleine gueule en tombant de ma motocyclette électrique. J'étais pratiquement arrêté déjà. J'en ai pourtant vu avec le bras en écharpe, avec les genoux bien enveloppés, des genoux qui ne pliaient plus, parce que leur engin s'était renversé sur l'asphalte, à grande vitesse. Idem vers Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, où les touristes sous-estiment souvent les routes qui louvoient dans les montagnes. On m'avait vivement déconseillé de m'y aventurer sur deux roues.
À bord des voitures qui filent à toute vitesse, quand les conducteurs désignés se foutent bien de la signalisation et des lignes doubles, en Inde, au Maroc, en Tunisie, on ferme les yeux et on joue encore les probabilités. Quand les bus filent à vive allure en Chine, au Pérou, on avance sans garantie.
Le mieux que l'on puisse faire, c'est de s'informer, de connaître les risques, de faire confiance à son instinct. De refuser une situation qui nous semble trop risquée. C'est de donner des nouvelles, souvent, pour qu'on sache où nous trouver si un pépin survenait. C'est de dire aux gens qu'on les aime avant de les laisser partir, même s'ils promettent qu'ils ont l'intention de rentrer.