Les trains sont parfois tellement pleins au Sri Lanka que le meilleur endroit pour se poser est souvent l'embrasure de la porte.

Confessions d'un nomade

CHRONIQUE / La maxime a fait le tour du web et a trouvé une forte résonance chez les voyageurs. « Collect moments, not things. » Collectionnez les moments plutôt que les choses. Et tant qu'à saupoudrer nos vies de belles paroles, on ajoute que le voyage est la seule chose qu'on achète qui nous rend plus riche.
Le problème avec ce voyage qui nous rend plus riche, c'est justement qu'on en garde rarement quelque chose de tangible. On finira probablement par égarer le porte-clé en coquillage qu'on aura rapporté. On oubliera peut-être même des grands pans du trek en Thaïlande ou des 22 heures passées dans le train en Inde. On oubliera des moments, même s'ils auront laissé des marques qui nous auront changé sans que nous nous en apercevions.
Parce qu'on change un peu pour chaque personne qui nous sourit, qui nous tend la main ou qui nous prend des sommes astronomiques d'argent parce que nous ne sommes pas prudent. On change chaque fois qu'on ouvre un peu notre coeur, qu'il nous fait mal, le coeur, parce que le train siffle et qu'il faut partir, parce qu'il nous lève, le coeur, et qu'on se bouche le nez pour avaler je ne sais quelle bestiole.
On change pour chaque nuit passée sur une planche de bois en guise de matelas. On change à ne plus en pouvoir de manger le même riz blanc collant. On change à apprendre à utiliser les toilettes turques. On change à être malade à 10 000 kilomètres de notre maison, de notre lit, des bras réconfortants de quelqu'un qui nous dorlotera.
On change à tomber amoureux pour une journée en sachant très bien que ça ne se peut pas. On change à manquer d'air dans une foule compacte qui veut toute le même siège d'un vieux train au Sri Lanka. On change à manquer d'air à cause de l'altitude qui ne nous fait pas au Pérou. On change à pleurer dans les bras d'un étranger qu'on ne croit pas quand il murmure que tout ira bien.
On change parce qu'on arrête de prendre des photos. À collectionner les moments, j'en suis venu à chercher l'équilibre entre l'appareil photo et le moment présent. Je voudrais tout documenter, mais éviter de vivre ma vie à travers une lentille qui ne rendra jamais tout ce que mes yeux ont vu. Pour illustrer cette chronique, je rage souvent de ne pas trouver le cliché représentant la scène que j'ai en tête. Parce que je ne l'ai pas immortalisée. Parce que j'ai préféré vivre. Parce que je n'ai pas voulu tout mettre sur pause pour rapporter quelques pixels fades.
Mais dix ans après avoir bouclé mon premier baluchon, je le confesse, je pars chaque fois avec la même angoisse. Là où je vais, ils ne parlent pas ma langue. Et si je tombais malade? Il paraît qu'il y a des quartiers dangereux et qu'il ne faut pas sortir la nuit. Et si je n'apportais pas les vêtements adaptés à la bonne saison? Saurai-je me débrouiller dans les transports?
L'angoisse, elle me tenaille toujours un brin, même vingt, trente, quarante pays plus tard. Et elle est bien réelle. Je lance tout dans mon sac à dos, toujours en me basant sur la même liste, toujours en craignant un oubli gigantesque, toujours en finissant par admettre que j'ai transporté trop de bagages.
C'est à l'aéroport que je reprends mon souffle. Là, je me sens à la maison. Je connais les procédures, les corridors, les restaurants. J'ai mes petites habitudes. Je m'y suis approprié ma petite bulle à moi.
Vrai que l'expérience finit par nous rattraper. Les réflexes, même si on en doute, s'aiguisent de plus en plus. Mais la première journée, c'est toujours comme si c'était la première fois. Les problèmes de conversion de la monnaie, les taxis payés trop cher, ce sentiment de devoir gravir une montagne devant chaque problème de communication, ils reviennent sans cesse.
Surtout, oui, on change à affronter l'inconnu, à se faire confiance, à trouver des solutions insoupçonnées, à se faire des amis pour la vie, mais une partie de ces acquis demeurera toujours derrière nous quand nous reprendrons l'avion. L'adrénaline qui nous pousse en avant finira par se dissoudre dans le vent qui nous soulèvera pour nous ramener à la maison.
On change pour chaque pas dans une dune ensablée, pour chaque coucher de soleil sur un nouvel horizon, pour chaque nouveau fruit qu'on goûte, pour chaque promenade de trois heures en tuk-tuk avec deux autres passagers sur une toute petite banquette, pour chaque autobus qui mettra huit heures à franchir 100 kilomètres... On change à voir les souks à Amman, à gratter le ciel en dessous de Kyoto, à sentir Rio battre au coeur de Janeiro, comme le chante Zaz, mais moi, j'ai toujours le même sentiment de l'imposteur. C'est comme ça chaque fois. Je me sens comme si je n'étais jamais parti.
Et c'est tant mieux, parce que le nomade imposteur ne tiendra jamais le reste du monde pour acquis.
Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com