On devient las des adieux. Il faut s'arrêter, refuser quelques échanges, parfois, pour accepter de tourner la page sur des amitiés fortes mais éphémères.

Ces adieux qui se passent trop bien

Il n'y a rien comme tomber amoureux. Ces papillons dans l'estomac, cette irrépressible envie de sourire, ce sentiment d'invincibilité, ils sont partout quand on prend la route. On aime des lieux, des gens, avant même de les rencontrer parfois, en sachant trop bien qu'il faudra s'en séparer plus tôt que tard.

Il y a ce mécanisme qui nous permet d'accepter, avant même de partir, qu'on passera un temps donné à l'étranger. Même si l'envie de revenir est tapie très loin au fond de notre tête, on sait déjà qu'il nous faudra rentrer.

Ceux qu'on ne voit pas venir, ce sont ceux qui voleront notre coeur, au sens large, et qui ramèneront dans leur coin de pays une partie de nous. C'est là toute la beauté du dépaysement, des visites au-delà des frontières.

Les pays ne sont faits ni de terre, ni d'eau. Ni des gratte-ciel qui leur donnent un air urbain, branché. Ils ne sont ni drapeau, ni homme d'État. Ils ne sont ni pluie, ni soleil. Ils ne sont surtout pas billets de banque ou frontière.

Les pays, ils sont ceux qui les parcourent autant que ceux qui les habitent. Ceux qui font vibrer leur sol des pas qui les maintiennent en vie. Ceux qui y dansent sans penser à demain, qui y débarquent par pure curiosité, qui ne seront de passage que le temps de dire au revoir.

Les pays, ils sont ceux que l'on veut bien rencontrer. Ils sont nous aussi.

J'ai engagé la conversation avec elle, une Française, dans les couloirs d'une auberge de jeunesse de San Francisco. Je l'ai retrouvée le lendemain dans le lobby, où notre duo s'est transformé en trio. Lui, Autrichien, a quitté en offrant de nous guider si nous visitions son coin de pays.

Je ne l'ai pas pris au sérieux. J'ai tenté le coup quand même plusieurs mois plus tard. Nous avons déambulé dans Vienne, partagé des schnitzels et passé la soirée dans un club underground de l'Autriche. Malgré l'océan entre nous, j'ai su que j'avais un nouvel ami. Une amitié durable qui, dans la dernière année, nous aura menés en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Afrique, et qui nous fera bientôt nous retrouver en Amérique du Sud.

Si notre amie française ne nous a pas encore rejoints, elle voyage avec nous par procuration. Ce n'est qu'une question de temps avant que le trio soit à nouveau réuni.

Il y a aussi tous ceux qu'on croise quand on s'absente pour une éternité. Ils deviennent notre vie sociale, nos amis, notre famille à la fois. On développe un deuxième sens pour savoir, dès la première poignée de main, si nous nous entendrons. On arrive à se défiler ou on tient mordicus à partager un repas. On s'ouvre à une vitesse folle, comme si nous avions fait la petite école.

Parce que. Parce que c'est comme ça. Parce qu'on est tous l'étranger de quelqu'un d'autre. Parce qu'on a sur le dos tout ce qu'il faut pour vivre un jour à la fois. Parce qu'on a choisi que la vie ne se limitait pas au modèle du 9 à 5. Parce qu'on a au fond du coeur la même envie de déguerpir, de découvrir, de s'émerveiller.

Voyager, c'est un amoncellement de moments magiques. Et ce sont dans les moments magiques que les liens se tissent le plus rapidement. En montant dans le train au troisième jour d'un voyage de six mois autour du monde, j'ai eu envie de pleurer. J'ai eu envie de rester aussi. Je laissais derrière moi trois nouveaux amis que je ne reverrais peut-être jamais. Les trois premiers de plusieurs centaines. Des adieux essentiels pour pousser en avant un rêve que je ne pouvais plus étouffer.

Je me souviens d'un adieu au coin d'une rue, dans le quartier de Kings Cross à Sydney. On s'était croisés plusieurs fois dans la semaine précédente. On s'est serré la pince. Content de t'avoir connu. À une prochaine fois!

Et on a marché dans des directions opposées. Plutôt que de me retourner, j'ai songé à la vitesse avec laquelle on venait de tourner la page.

Il y en aurait tellement d'autres. Cet Américain qui avait combattu en Irak, ce Canadien né au Sri Lanka, qui ne cherchait que quelqu'un à qui se confier, cette Suédoise qui a promis de me rejoindre un de ces quatre dans un train russe...

On devient las des adieux. On veut s'arrêter, serrer ces gens tellement fort, les remercier d'être là. On est devenu quelqu'un pour tellement de gens qui, pourtant, n'auront connu qu'une fraction de tout ce que nous sommes.

Les pays, ils sont ceux qui les parcourent autant que ceux qui les habitent. Ils sont ceux qu'on voudrait ramener à la maison. Ils sont ceux à qui on a dit adieu sans savoir si on les reverrait un jour. Ceux qui seront toujours les meilleurs amis du monde. Ceux avec qui on passe trois jours dans toute une vie mais pour qui on sauterait dans le prochain avion s'ils nous le demandaient. Ceux avec qui les adieux se sont passés un peu trop bien...

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