Le bourlingueur

L’importance historique de Santiago de Querétaro

CHRONIQUE / Le site de Booking.com laissait entendre que ce serait la folie furieuse, qu’il serait difficile de trouver où loger à Santiago de Querétaro (Querétaro pour les intimes), en plein cœur du Mexique. À voir les rues piétonnes de la vieille ville grouiller de badauds à la recherche d’aubaines, j’ai cru qu’il s’agirait d’une autre de ces villes artificielles où les touristes ont pris le dessus sur la population locale.

La voiture s’est garée dans une petite rue à sens unique, entre deux rangées de bâtiments coloniaux colorés. Des fanions mexicains aux couleurs vives étaient suspendus entre les toits. Là, l’agitation du centre-ville, pourtant à cinq minutes de marche, laissait place au calme plat.

Le Bourlingueur

Visiter les pyramides... la nuit

CHRONIQUE / Les sites mythiques, la nuit, s’enrobent d’une atmosphère magique. En pleine obscurité, les bruits paraissent exacerbés. Les foules, souvent moins denses, se montrent parfois plus silencieuses. Et le mercure qui chute nous force parfois à nous emmailloter confortablement.

Tout petit, j’avais été impressionné par les puissantes chutes de Niagara. Dans cet ancien temps pas si lointain, la ville ontarienne n’avait pas encore vu pousser tous ses casinos et ses commerces d’amusement.

Au motel où il était de tradition de passer la nuit, j’avais enfilé mon pyjama en attendant que le ciel se peigne au fusain. À l’approche de l’heure du dodo, j’étais particulièrement impatient de revoir les chutes, éclairées de faisceaux colorés. Des feux d’artifice avaient même couronné la soirée. J’observais les trombes d’eau avec un œil différent, émerveillé.

Comme quoi il y a quelque chose de marquant avec la nuit.

Ainsi ai-je abordé, avec la même fébrilité, la découverte de deux des sites archéologiques les plus connus du Mexique. À la tombée du jour, à Teotihuacan et à Chichén Itzá, on propose un spectacle sons et projections sur les grandes pyramides. Les deux sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO se drapent ainsi d’une touche de modernité tous les soirs. 

Le site de Teotihuacan, à environ une heure de la ville de Mexico, est l’une des destinations les plus visitées près de la capitale. Si la cité a déjà couvert plus de 20 kilomètres carrés, on n’en visite aujourd’hui que deux kilomètres carrés. 

Choisir le spectacle de projections peut entraîner quelques problèmes de logistique. Le site ferme ses portes vers 17 h et ne laisse entrer les noctambules qu’à la tombée de la nuit. Il faudra donc trouver de quoi s’occuper si on a passé une partie de la journée sur le site. Pour les autres, comme moi, qui n’ont pu admirer la pyramide du Soleil sous l’astre du même nom, il faut se résigner à ne voir qu’une partie des vestiges.

C’est qu’on ne nous laisse pas de temps libre pour explorer, même si les deux structures les plus importantes sont couvertes par la visite. 

La foule est divisée en petits groupes et chacun se voit remettre un iPod et des écouteurs. L’histoire du site, dans un vocabulaire un peu technique à l’occasion, nous est racontée en plusieurs langues, si bien que le spectacle s’adresse à toutes les clientèles. 

On marche à un rythme soutenu sur la calzada de los Muertos (l’allée des Morts), qui était autrefois entourée de palais. Elle mène à la pyramide de la Lune. La promenade est ponctuée de dix arrêts historiques où notre imagination est mise à profit pour figurer l’allure des bâtiments autrefois érigés à ces endroits.

De retour devant la pyramide du Soleil, on nous fournit des coussins pour que nous puissions nous installer à même les escaliers faisant face à la grande structure. Une fois tout le monde bien calé dans son coussin, on synchronise tous les iPod avec la bande sonore du spectacle. Et c’est parti.

Dans le style du mapping, que l’on peut voir sur des grands bâtiments historiques partout dans le monde, on nous raconte l’histoire de Teotihuacan. Avec narration dans la langue de votre choix, s’il vous plaît.

Le bourlingueur

Playa del Carmen pour la première fois

CHRONIQUE / Playa del Carmen dort peu, ce qui n’est pas nécessairement si clair que ça quand on y arrive en début de nuit et qu’on évite sa 5e Avenue, LA rue commerciale fréquentée par tous les touristes.

Le bus arrivant de l’aéroport de Cancún s’est immobilisé au terminus aux environs de minuit. Dans le porte-bagages, j’emmagasinais mes idées préconçues : Playa del Carmen, c’était certainement une ville bondée de touristes où la culture mexicaine avait été évincée. Playa del Carmen, où je passerais quatre jours en attendant le mariage de mes amis Dalia et Christophe, m’ennuyait déjà.

Le Bourlingueur

Refuser de sombrer

CHRONIQUE / C’est qu’ils ne nous donnent pas le droit, les gens, d’être déçu de rentrer de l’étranger. #lesgens. Parce qu’ils étaient tout bonnement à la maison pendant qu’on apprenait à prononcer « moussaka », nous, il faudrait qu’on rayonne de bonheur 24 h/24.

Quand on y pense, la nature humaine nous pousse à juger de ce que les autres ont le droit de ressentir. Les gens beaux n’ont pas le droit de se sentir moches. Les enfants qui réussissent bien n’ont pas le droit de stresser avant, pendant ou après un examen. Ceux qui dépriment n’ont aucun droit d’être triste si on juge qu’ils ont quoi que ce soit de plus que nous.

Le bourlingueur

Le Cupidon de Valladolid

CHRONIQUE / Les rayons du soleil me dardaient le visage à travers une fenêtre sans rideaux. Le matin s’était installé depuis une heure ou deux, à Rio de Janeiro, quand le réveil s’est imposé.

J’ai descendu les escaliers de l’auberge, un bout de rêve encore collé derrière les yeux, quand je l’ai vue passer la porte. Je me souviens avoir été impressionné, gêné un peu aussi, qu’elle ait déjà terminé son jogging matinal alors que mon pied gauche dormait encore quelque part à l’étage.

Sociable mais indépendante, Dalia essaimait les conversations avec les voyageurs présents ce jour-là. J’ai remarqué sa grande intelligence et son côté taquin à la fois. Elle m’a raconté un peu son Mexique natal avant de prendre la route pour Sao Paulo. Elle m’a promis de me refiler les bonnes adresses qu’elle y trouverait.

À Sao Paulo, où j’étais arrivé en pleine nuit, le propriétaire de l’auberge dormait beaucoup trop dur pour entendre la sonnette de la porte. Prisonnier du grand air, prenant mon mal en patience dans la nuit noire, je m’étais adossé contre la porte verrouillée. Par le plus grand des hasards, c’est Dalia qui m’a ouvert en rentrant d’une soirée qui s’était prolongée.

Nous nous sommes croisés à quelques occasions dans les jours qui ont suivi, si bien que nous nous sommes promis de garder contact.

Trois ans plus tard, une pause soleil s’imposait dans un automne qui se prolongeait. Cuba? Guatemala? Pourquoi pas le Mexique?, m’a suggéré Dalia. Établie à Mexico, elle n’avait jamais mis les pieds dans le Yucatan. Si je répondais à l’appel de Chichén Itzá, elle m’y rejoindrait assurément. 

Ainsi avions-nous rendez-vous à Valladolid, magnifique ville coloniale à moins de deux heures de Cancún. L’auberge de jeunesse était dotée d’un grand jardin et donnait sur une place publique où les groupes de musique et de danse venaient répéter.

Je farfouillais dans mes bagages, la porte de ma chambre entrouverte, quand j’ai entendu parler français. Au téléphone, l’homme confiait sa solitude à son interlocuteur. Si l’occasion se présentait, plus tard, je me promettais de lui faire la conversation.

Mais voilà, mon amie est apparue à travers les feuillages du jardin. Pour célébrer les retrouvailles, nous avons pris le bus vers Ek Balam, un site archéologique maya au nord de la ville. Le pépin, c’est que pour rentrer, le bus ne semblait pas vouloir se pointer. Nous avons attendu et attendu, dans le stationnement, sans le moindre signe d’un transport en commun.

Le Français, seul à bord d’une voiture, est apparu pendant que nous jouions à cache-cache avec l’ennui. Dalia et moi avons pensé la même chose. Tentés de lui demander son aide, nous nous sommes retenus en constatant qu’il venait tout juste d’arriver et qu’il nous faudrait encore patienter avant qu’il soit prêt à partir.

Deux matins plus tard s’est présentée la première occasion de mélanger les accents français, québécois et mexicain. Valladolid constitue un arrêt logique sur la route vers Chichén Itzá, d’où plusieurs poursuivent vers Mérida. Les autres reviennent vers Cancún à la fin de la journée. Toujours est-il qu’il faut être prévoyant pour obtenir sa place dans un des bus qui roulent vers l’ouest parce que la demande est forte.

Au petit-déjeuner, un voyageur allemand a lancé la question : « Quels sont vos plans pour aujourd’hui? » Chichén Itzá, a répondu la France. Nous aussi, ont ajouté l’Allemagne et le Mexique. Comble du hasard, tous devaient passer la nuit à Mérida.

Christophe, seul à bord de sa bagnole louée, venait de se trouver trois compagnons de route prêts à diviser le coût du voyage.

Comme à la petite école, chacun a choisi son siège et a gardé sa place pour tout le trajet. Dalia avait hérité du fauteuil à l’avant. Quand nous nous immobilisions un contrôle routier, elle était la seule à bien savoir converser avec les gendarmes qui s’inquiétaient de la voir seule avec trois étrangers.

Les liens d’amitié se sont noués. Après la première nuit, nous avons tous déménagé au même hôtel. Le périple d’une journée s’est étiré. Ensemble, nous avons aussi visité Celestun. Puis Campeche. C’est là que le quatuor est devenu trio.

Enfin, parce que le plan initial prévoyait que je rentrais à Mexico avec mon amie, notre conducteur désigné nous a déposés à l’aéroport. Christophe aussi se rendrait dans la capitale. Mais il devait d’abord rapporter sa bagnole à Cancún.

Les adieux sont toujours déchirants. Entre Christophe et Dalia, pourtant, l’au revoir semblait moins singulier. Les yeux humides trahissaient plus que de l’amitié. Lui, comme au premier jour à Valladolid, retrouvait le poids de sa solitude.

En arrivant à Mexico, à sa mère venue nous accueillir, Dalia a lancé : « Il faut que j’apprenne le français. »

Comme prévu, Christophe s’est retrouvé à Mexico plusieurs jours plus tard. Il a retrouvé Dalia aussi. Ils se sont promis de garder le contact.

Faisant mentir les pronostics, ils ont fait les allers-retours entre le Mexique et la France plusieurs fois depuis trois ans. Aujourd’hui, sur une plage de Cancún, ils se diront officiellement oui. Comme au premier jour, à Valladolid, j’y serai un témoin privilégié.

Suivez mes aventures au
www.jonathancusteau.com

Le bourlingueur

Des envies de Jacmel... et de son carnaval

CHRONIQUE / Y’a pas que Québec qui dépoussière son carnaval, une fois l’an, au mois de février. À Jacmel, en Haïti, on profite aussi du mois le plus court de l’année pour célébrer. Dans la Perle des Antilles, l’événement est une fierté qui allume systématiquement de grandes lanternes dans les yeux de ceux qui nous en parlent. Tous les Haïtiens sauront vous convaincre qu’il faut ajouter cet événement à votre liste de vie (bucket list).

À tout le moins, depuis à peu près la troisième heure en terre haïtienne, l’an dernier, je sais que je dois y retourner en période de carnaval. La parade, la danse, les personnages en papier mâché, la musique festive, on nous promet une fiesta endiablée chaque année. Et apparemment, c’est à Jacmel qu’il faut se trouver.

Le Bourlingueur

Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous...» «L’hymne à la beauté du monde» de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.


LE BOURLINGUEUR

La deuxième chance de Thessalonique

CHRONIQUE / On a rarement une deuxième chance de faire une bonne première impression. C’est vrai pour les nouvelles villes ou même les nouveaux pays aussi. Ce premier sentiment nous mettra sur nos gardes pendant un temps ou nous poussera rapidement à vouloir en découvrir plus.

C’est un peu le talon d’Achille de l’Inde, un pays riche en traditions qu’il vaut absolument la peine d’explorer. Mais on raconte souvent qu’il n’y a pas de zone grise, en Inde : on aime ou on n’aime pas.

C’est qu’il faut parfois un temps d’adaptation, si nos sens sont sursollicités parce qu’il y a tant à voir, à entendre et à sentir. Tout nous paraît nouveau, si bien qu’on sera émerveillé... ou tenté de succomber à la panique. Laisser le temps au temps devient parfois la meilleure façon de changer ses perceptions.

Mais encore faut-il avoir le temps.

Quand j’y repense, je me congratule d’avoir offert un peu de temps à Thessalonique, au nord de la Grèce. La ville moderne, un brin branchée, figurait sur ma liste des incontournables pour une raison obscure. Juste un feeling, une impression que je m’y plairais.

Thessalonique partait avec deux prises. Même si la Grèce m’a offert des rencontres exceptionnelles, ça ne clique toujours pas avec le pays lui-même. Difficile de dire pourquoi. Les paysages magnifiques, la nourriture qui donne envie de se gaver sans arrêt, le soleil qui brille continuellement ne suffisent pas. Je ne connecte pas.

Et ce jour-là, j’arrivais de Kalambaka, village où j’avais égaré mon appareil photo. Je chiquais de la guenille en silence dans mon train de ne pas avoir eu plus de temps pour tenter de le retracer. Quand le train s’est vidé pour un transfert qu’on ne m’avait pas annoncé, je n’ai lâché ma guenille que pour pousser un soupir de mécontentement. Je suis passé à un cheveu de rester coincé au milieu de nulle part.

À mon arrivée à Thessalonique, le bus a sillonné la rue Egnatia, un grand boulevard achalandé un peu terne. Les bâtiments modernes construits à la suite de l’incendie majeur de 1917, parfois un peu austères, m’ont fait plisser le nez.

J’ai inspiré profondément avant de me diriger vers la Tour blanche, le plus célèbre monument de la ville, qui a autrefois agi comme une prison. Érigée en bordure du golfe de Thessalonique, elle propose une vue magnifique sur le boulevard de bord de mer qu’elle domine.

Très touristique, le lieu est entouré de vendeurs de bracelets qui usent de leur charme pour améliorer leurs ventes. Le stratagème de plus en plus connu dans les grandes villes d’Europe consiste à amorcer la conversation de façon très amicale. Le marchand attache ensuite un bracelet autour de votre poignet et ne tarit pas d’éloges pour dire à quel point il vous fait bien avant d’exiger une rétribution pour l’objet qu’il vient de vous offrir.

On nous sollicite aussi toutes les cinq minutes pour nous proposer un tour de bateau, quand ce ne sont pas deux musiciens de rue qui se battent pour occuper le même espace sur la promenade.

Des fois, on a juste envie qu’on nous foute la paix.

J’ai commencé à me réconcilier en soirée, quand le centre de la ville s’est animé sous un ciel obscurci. Les restaurants, les terrasses aux fumets appétissants et l’ambiance décontractée et festive m’ont plu. C’est sans compter les vestiges historiques éclairés d’une lumière blafarde.

Surtout, en remettant les compteurs à zéro, en invitant le sourire au jour deux de la visite, j’ai compris pourquoi plusieurs considèrent Thessalonique comme leur coup de cœur en Grèce.

Thessalonique m’a plu à cause d’Ano Poli, autrefois le quartier turc, qui compte des églises et des monastères inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Ses maisons à colombage ont survécu à l’incendie de 1917, même si le feu avait pris naissance dans ce quartier à flanc de colline. Le vent avait alors poussé l’élément destructeur vers la mer en épargnant ce vieux quartier.

En faisant travailler les mollets pour gravir les rues escarpées, on finit par s’offrir une vue panoramique sur toute la ville. On atteint aussi les vieux remparts et une ancienne prison érigée dans un édifice ottoman. La prison, qui a fermé ses portes en 1989, sert aujourd’hui de lieu d’exposition pour des œuvres d’art originales.

Thessalonique a aussi fini par me charmer avec sa promenade de front de mer qui s’éloigne du centre-ville. Les badauds se rassemblent avec raison près de la sculpture des parapluies de Georges Zongolopoulos. L’art, rassembleur, enjolive une promenade autrement très bétonnée. Il s’agit aussi probablement d’un des plus beaux endroits pour observer le coucher du soleil.

 Thessalonique fait la démonstration que les deuxièmes chances nous permettent parfois de changer d’idée.
CHRONIQUE-separateurs:      

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com

Le Bourlingueur

Salut Schindler

CHRONIQUE / Quand La liste de Schindler a été projeté sur les écrans, en 1993, j’étais un peu jeune pour connaître l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Oskar Schindler m’était totalement inconnu et je n’ai compris que partiellement l’ampleur des réalisations de cet industriel allemand.

Pour être honnête, j’ai probablement attendu quelques années après sa sortie pour voir le long-métrage. Le fait qu’il soit en noir et blanc m’avait un peu agacé. Trop jeune pour comprendre, que je disais.

La trame narrative, l’ampleur du drame illustré autrement que par des soldats qui se tirent dessus, avait tout de même planté le début de quelque chose : une incompréhension de l’être humain. En même temps, je comprenais au moins qu’à petite ou grande échelle, comme Oskar Schindler, on peut résister et refuser de participer à une guerre qui nous paraît injustifiée. 

Pour la petite histoire, Oskar Schindler s’était porté acquéreur en 1939 d’une usine d’outils et d’émail à Cracovie. Il y avait engagé plus de 1000 juifs issus du ghetto de Cracovie et leur assurait une protection pour éviter qu’ils soient transférés vers le camp de concentration d’Auschwitz. Son usine a ensuite été transférée à Brnenec. Une liste de 1200 prisonniers juifs nécessaires au fonctionnement de l’usine avait été rédigée.

J’ai rapidement été convaincu qu’il ne fallait jamais oublier.

Il y a une dizaine d’années, à mon arrivée à Varsovie, j’ai donc marché sur les anciens murs du ghetto. Il reste bien peu de vestiges des années 1940 dans la capitale polonaise. Je m’étais néanmoins posé dans un parc pour regarder la vie suivre son cours là où l’horreur avait pourtant frappé. Le passé n’a pas été oublié. Il est encore là, dans l’air, aux coins des rues où des monuments rappellent la résistance pendant la Grande Guerre.

Quelques jours plus tard, même pèlerinage à Cracovie, où j’ai cherché l’usine d’Oskar Schindler. J’ai traversé la place des Héros du ghetto, qui compte 70 chaises vides symbolisant les objets laissés derrière par les prisonniers déportés. À quelques pas de là, j’ai traversé une voie ferrée abandonnée qui, on s’en doute, a probablement mené plusieurs prisonniers vers les camps de la mort. Je suis aujourd’hui de plus en plus convaincu que l’usine devant laquelle je me suis recueilli ensuite n’était pas celle de Schindler.

LE BOURLINGUEUR

L’art de (trop) faire confiance

CHRONIQUE / On a l’habitude de réserver des hôtels, des randonnées, des tours guidés sur internet. Des billets d’avion même. Sans toujours savoir à qui on a affaire, on établit notre niveau de confiance en fonction de la qualité du site internet. La plupart du temps, le reçu qu’on nous délivre servira de pièce à conviction si l’expérience tourne au vinaigre.

À l’étranger, pourtant, les critères de confiance varient selon le pays. On pourra tout réserver avant de partir, avec une agence de voyages de confiance ici. Vrai qu’on met ainsi toutes les chances de notre côté. Si on agit davantage sur un coup de tête, il faut accepter les mésaventures.

En Inde, la simple idée de négocier mon billet de train à la gare cacophonique de Delhi me décourageait. Beaucoup trop de passagers, de badauds aussi, qui traînent là dans l’espoir de je ne sais quoi. Et il y a ceux qui voudront absolument porter votre bagage ou vous indiquer sur quel quai attendre votre train. Ils y gagnent leur pitance, mais dans la foule qui nous assaille, il devient facile de s’égarer.

Je me suis donc tourné vers une agence locale aux prix vraisemblablement exorbitants.

Là, on n’a pas réservé que mon laissez-passer pour le train. Le propriétaire de l’agence m’a convaincu de planifier tout mon voyage. Cinq ans plus tard, je me demande encore pourquoi j’ai accepté, même si tout s’est bien terminé.

Je suis parti pour un mois de découverte, délesté d’une bonne somme d’argent, en espérant que les hôtels qu’on me promettait et les billets de train qu’on devait me fournir me seraient réellement livrés. À part un itinéraire et un numéro de téléphone, rien ne me garantissait les services achetés. Par exemple, pour certains trajets, il fallait attendre d’être sur place pour pouvoir mettre la main sur un billet.

En solo, à chacune des gares où j’arrivais, que ce soit à Véranèse, à Agra ou à Jaipur, un chauffeur de tuk-tuk m’attendait. C’était ça l’entente. Mais encore fallait-il faire confiance à l’homme qui me disait : « Je vous attendais. Je vous emmène. » Une simple vérification, à savoir qui l’envoyait ou le nom du voyageur qu’il attendait, suffisait souvent à me rassurer.

L’agence locale a finalement livré la marchandise. Quand le bus m’a déposé dans une ville au sud du pays, à une vingtaine de minutes de Varkala, ma véritable destination, il y avait quelqu’un au bout du fil pour trouver une solution. À mon retour à Delhi, l’agent en question m’a remboursé le taxi que j’ai pris ce jour-là, m’a payé le repas pour se faire pardonner et m’a même conduit à l’aéroport.

À Hanoi au Vietnam, j’avais placé la paranoïa à 8 sur une échelle de 10. Les vraies agences locales étaient souvent copiées. Rien n’empêchait une compagnie d’utiliser le même nom, avec une variante graphique mineure, et à s’installer dans la même rue que l’originale. Certains accrochent même une fausse adresse devant leur porte pour tromper les touristes.

À travers les agences Ocean Star, Oceans Star, Ocean Stars et The Ocean Star, difficile de savoir laquelle est réellement celle qu’on nous avait recommandée. Toutes offrent en théorie les mêmes produits, montrent les mêmes photos pour une croisière dans la baie d’Halong ou les rizières de Sapa.

Vous seriez peut-être tenté d’opter pour la moins chère, pour économiser. Ou alors pour la plus chère, en gage de qualité. Quand on paie le voyage, qu’on nous remet un reçu qu’on est incapable de lire, et qu’on nous promet de passer nous prendre à l’hôtel, on se croise les doigts.

Là encore, j’ai toujours fini par arriver là où je souhaitais aller, mais... Dans la baie d’Halong, le type de bateau utilisé pour une croisière variait selon l’agence qui nous servait. Si tous les clients avaient réservé sur un même grand bateau à voiles, certains se sont retrouvés sur de petites embarcations alors que d’autres se prélassaient sur d’énormes bateaux de croisière.

Idem pour les trajets en train. Pour le même produit annoncé, certains, comme moi, ont passé la nuit dans une cabine de base avec six couchettes. Quand un passager descendait, un autre prenait sa place sans que les draps ou les oreillers ne soient changés. Les autres avaient droit à une cabine climatisée et comprenant quatre couchettes... dans un autre train.

En Éthiopie, à Bahir Dar, on nous propose des visites dans des monastères ou des randonnées dans les monts Simien. Le propriétaire de l’hôtel a rapidement expliqué ses forfaits aux prix généreusement élevés.

Une promenade en ville a permis de comparer les prix, de trouver moins cher et de réserver avec un homme à qui il fallait payer tout le forfait à l’avance. Quelques heures plus tard, on comprenait que toutes les compagnies consultées travaillaient ensemble et se partageaient les profits.

Pour les monts Simien, une voiture nous prendrait à Gondar, une ville plus au nord, et nous y emmènerait. Très vite, j’ai réalisé que j’aurais bien peu de recours si ladite compagnie me plantait là, devant mon hôtel de Gondar. Je ne reviendrais certainement pas à Bahir Dar pour me faire rembourser.

Ma randonnée qui devait durer une demi-journée a plutôt été limitée à deux heures. Le chauffeur s’est pointé en retard, prétextant avoir oublié de faire le plein. Sur la route, nous nous sommes arrêtés plus d’une heure dans un café où les randonneurs s’agglutinaient. Le temps de régler la paperasse, disait le chauffeur. Sauf qu’en arrivant au parc national, nous avons constaté qu’il n’avait jamais acheté les permis qu’il devait nous obtenir.

De perte de temps en perte de temps, nous avons finalement pu nous joindre à un groupe qui commençait sa marche dans les montagnes. Deux heures plus tard, on nous annonçait qu’il fallait partir. Comme prévu, quelque part au nord de l’Éthiopie, il n’y avait nulle part de bureau de plaintes pour nous dédommager...    

Suivez mes aventures au www.jonathancusteau.com