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La Tribune au Pérou
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Le gaz naturel qui menace la culture autochtone

René-Charles Quirion
René-Charles Quirion
La Tribune
CAMISEA (Pérou) — C’est le secteur de Camisea au début des années 2000 qui a fait en sorte que la région de Megantoni est devenue intéressante pour les autorités du Pérou.

Le vaste gisement de gaz naturel, le plus important du Pérou opéré par le consortium Gaz Camisea, a commencé à être exploité au cœur de la Selva transformant alors considérablement le mode de vie traditionnel.

Le plan d’extraction est bien visible à partir du fleuve Urubamba. Une flamme s’élève au cœur de la jungle à l’endroit où le gazoduc qui perce la forêt amazonienne traverse le cours d’eau. Plus en amont sur la rivière Camisea, les tuyaux jaunes transportant le gaz naturel sont aussi visibles au travers des arbres d’un vert luxuriant. 

Peu de gens dans le district de Megantoni veulent critiquer cette entreprise qui en est le principal moteur économique. Avant les années 2000, les habitants vivaient sans véritable contact avec le reste du Pérou.

« Depuis l’arrivée de l’entreprise, la qualité de vie des gens de Camisea s’est détériorée », soutient le dentiste du centre de santé de Camisea qui travaille dans cette communauté depuis une dizaine d’années, Milton Cáceres Mariscal.

Des emplois consentis à certains Machiguengas font en sorte qu’ils délaissent leur rôle traditionnel auprès de leurs familles.

Camisea

Situé à environ cinq heures de navigation sur le fleuve Urubamba à partir du bout de la route qui relie le reste du pays, le village de Camisea s’avère être une communauté autochtone machiguenga un peu plus développée, malgré son côté rudimentaire.

Maisons de bois à deux étages, dont certaines avec des fondations en pierres, électricité en permanence, collège, centre de santé, Camisea grouille d’activités.

Une fois la nuit tombée, les hommes se regroupent cependant autour des endroits où la Cristal ou la Pilsen, les bières péruviennes bon marché, sont vendues au litre.

« Les hommes ne vont plus chercher la nourriture dans la jungle comme par le passé. Et au lieu d’en acheter, ils dépensent l’argent dans la bière, les sucreries et même en se payant des prostituées. Les hommes reviennent ici avec des maladies transmissibles sexuellement. Quand tout le gaz sera pompé et que l’entreprise va repartir au bout de 40 ans, il ne restera que des problèmes. Pour les dirigeants de l’entreprise, ce ne sont pas les gens et leur culture qui sont importants. Ils prennent les ressources naturelles du territoire et maintiennent la population dans la pauvreté » , déplore Milton Cáceres Mariscal.

À Camisea comme dans cinq autres villages de Megantoni, une unité de sécurité a été mise en place pour maintenir l’ordre public.

Le chef de cette unité, Enclides Cabrera Villanzcencio, explique que les membres n’ont aucun pouvoir pour arrêter les gens. Leur travail consiste à faire de la prévention pour maintenir le calme et la stabilité au sein de la population.

Il reconnaît que la consommation d’alcool peut être un problème, mais il ne s’avance pas davantage en mentionnant seulement qu’il est interdit d’en vendre après 22 h.

« La consommation d’alcool est un problème social et culturel qui est présent partout dans le monde. Effectivement que ça peut mener à la violence, mais ce n’est pas nécessairement spécifique à notre district », se contente d’ajouter le responsable de cette unité de sécurité.

Redevances

Les communautés ont reçu des redevances de Gaz Camisea. Certains dirigeants en ont profité pour électrifier leurs communautés ou faire des aménagements pour éviter l’érosion des berges, alors que certains autres se sont accaparés des sommes données par la compagnie gazière sans en faire bénéficier l’ensemble des habitants.

« C’est la région la plus riche du Pérou, mais les investissements pour améliorer la santé et le bien-être de la population se font encore attendre », explique Gabriela Ruby Delgado Eriori qui travaille pour l’ONG péruvienne Ayni Desarrollo et qui est sociologue de formation.

Originaire de Camisea, Barbara Toribio Carosto, qui possède un restaurant-hôtel au cœur du village, constate effectivement que la situation de la communauté a bien changé.

« La compagnie n’appartient pas vraiment à la communauté, même si certains jeunes y travaillent », estime Barbara Toribio Corosto assise sur une chaise de bois placée entre les caisses d’oignons, d’oranges et un régime de bananes.

À la demi du match Pérou-Venezuela à la Copa America, Barbara Toribio Corosto explique qu’elle souhaite que l’entreprise d’extraction de gaz naturel ne change pas la culture autochtone machiguenga.

« Ce n’est pas tant l’argent, mais l’éducation qui va pouvoir changer les choses. Mon garçon étudie à Lima et apprend plusieurs choses. Même s’il apprend d’autres langues, je crois qu’il va garder sa langue et sa culture. J’ai confiance qu’il revienne s’établir ici », mentionne cette mère de trois enfants.

Les gens des communautés machiguengas se demandent bien ce qui se trame plus loin dans la jungle dans le nord-est du pays qui a été transformé en réserve territoriale. Seuls l’entreprise Gaz Camisea et de rares représentants de l’État peuvent accéder à ces vastes territoires.

Selon Milton Cáceres Mariscal, le lien de confiance est long et difficile à bâtir avec les communautés autochtones machiguengas du bas Urubamaba.

« Plus tu t’éloignes de la ville, plus les contacts avec l’État se font rares. Ces communautés autochtones avaient été maltraitées par le passé, alors elles sont craintives. La confiance est difficile à établir étant donné que les règles culturelles sont différentes », explique l’homme de santé.