La langue la plus bizarre

CHRONIQUE / Avertissement aux lecteurs qui ne connaissent pas l’anglais : j’emploierai plusieurs mots de la langue de Shakespeare dans ma chronique d’aujourd’hui. Je sais que vous tenez entre vos mains un média francophone qui devrait s’exprimer exclusivement dans cette langue ou, du moins, donner la traduction française de tout mot étranger. Mais mon envie est trop forte de répondre à une (autre) plaie de texte qui circule en ce moment sur les réseaux sociaux.

Vous avez probablement déjà vu passer ces «Bizarreries de la langue française». Ce texte regroupe une quinzaine de phrases où des mots écrits de la même manière se prononcent différemment. En voici quelques-unes.

«Nous portions les portions.»
«Les poules du couvent couvent.»
«Mes fils ont cassé mes fils.»
«Il est de l’Est.»
«Je vis ces vis.»
«Cet homme est fier, mais peut-on s’y fier?»

Jusqu’à maintenant, rien de scandaleux. Il y a, effectivement, plusieurs cas de ce genre en français et, quand on regarde de près, on se rend compte qu’ils mettent presque toujours en cause un nom et un verbe.

Contrairement à l’anglais, le français est une langue à désinences (terminaisons) : chaque verbe, selon sa conjugaison, possède deux ou trois dizaines d’orthographes différentes (six personnes par verbe, multipliées par le nombre de temps simples, auxquels il faut parfois ajouter les formes du subjonctif, plus l’infinitif, le participe passé et le participe présent). Par exemple, pour un verbe irrégulier comme «aller», on parle de 43 orthographes différentes. Les probabilités qu’une de ces 43 orthographes tombe sur la même qu’un autre mot sont donc plus grandes.

Le problème, c’est quand on se sert des «Bizarreries de la langue française» pour soulever le fait que notre langue est difficile. Plusieurs personnes qui partagent ce texte écrivent comme commentaire : « Mettons-nous à la place de ceux qui apprennent le français! »

Pardonnez-moi la grossièreté, mais «OUATE DE PHOQUE»!

Parce que s’il y a une langue où deux mots orthographiés de la même manière se prononcent différemment, Mesdames et Messieurs, c’est bien l’anglais.
Je dirais même que l’anglais est une langue où l’orthographe est rarement garante de la prononciation. C’est la reine de l’incohérence. Et il me faudra juste un paragraphe pour le prouver, pour peu que vous connaissiez quelques mots.

Ainsi, comme prononcez-vous «heat», «great» et «threat»? «Leaf» et «deaf»? «Food» et «blood»? «Horse» et «worse»? «How» et «low»? «Far» et «war»? «Heard» et «beard»? «Lord» et «word»? «Late» et «chocolate»? «Break» et «speak»? «Fear» et «bear»? «Wind» et «mind»? «Daughter» et «laughter»? «Ballet» et «wallet»? «Lost» et «post»? «Glass» et «bass»? «Load» et «broad»? «Stranger» et «anger»? «Youth» et «south»? «Some» et «home»? «Doll» et «roll»? «Science» et «conscience»? «Shoes», «goes» et «does»? «Rose», «close», «lose» et «purpose»? «Dough», «tough» et «through»?

Remarquez, les anglophones en sont très conscients. Ils ont même composé des poèmes pour souligner ces incohérences. Les plus connus sont «A Dreadful Language» et «The Chaos». Faites une recherche sur la toile, vous les trouverez facilement.

En français, la difficulté est ailleurs. Prenons le son [o] : celui-ci peut s’écrire de multiples façons : o, ô, au, aux, eau, eaux, aud (chaud), aut (saut), os (héros), ot (abricot), oc (accroc), op (trop)... Le défi, c’est de se rappeler quelle orthographe du son [o] il faut utiliser. Par contre, une fois qu’on le sait, on n’a plus à s’inquiéter : à part de très rares exceptions, aucune de ces orthographes de [o] ne se prononcera [ou], [eu] ou [ai].

Que la langue française ait une grammaire complexe, soit. Que la mémorisation des conjugaisons et des genres soit fastidieuse pour un non-francophone, soit. Mais, de grâce, n’ajoutons pas de difficultés où il n’y en a pas.

N’oublions pas non plus qu’il y a des langues où, contrairement au français, les noms changent également de terminaison selon leur fonction dans la phrase (sujet, complément d’objet direct, indirect, etc.).  

Au fait, qui a un jour décidé qu’il fallait qu’une chose soit facile pour mériter d’être apprise?

Questions ou commentaires? steve.bergeron@latribune.qc.ca.