En février dernier, Daniel Richard (sur la photo) et sa conjointe Diane Perras ont retrouvé cette famille pour lui offrir le cliché croqué en 2015.

Jouer les Colombo au Sri Lanka

CHRONIQUE / «Quand j’ai sorti la photo, l’homme avait l’air de se demander d’où ça venait. Il nous a rapidement invités à rentrer chez lui et à rencontrer sa famille », dit Daniel Richard de North Hatley.

La photo, c’est celle que j’avais prise en 2015 avec Gamini et sa famille, à Ella au Sri Lanka. Quatre ans plus tard, presque jour pour jour, Daniel Richard et sa conjointe Diane Perras, véritables Colombo, ont relevé le défi de retrouver la maison de ces villageois, en bordure d’une voie ferrée, pour leur offrir un cadeau qu’ils n’attendaient certainement pas.

Retour en arrière. En novembre, je racontais dans cette chronique un épisode pluvieux à Ella en février 2015. Connu parce que niché en montagne, à travers les plantations de thé, le village s’explore moins par son réseau routier que par une promenade le long de son chemin de fer. C’est comme ça qu’on arrivera à trouver Ella Rock, pour profiter d’un observatoire sur la vallée, ou qu’on marchera jusqu’au pont aux neuf arches, sur lequel passe le train.

En cherchant à voir les deux attractions dans la même journée, même si j’espérais semer les nuages qui se rapprochaient de plus en plus, j’ai perdu ma course contre la pluie. Pendant que les nuages se tordaient et s’écoulaient sans gêne, je m’étais réfugié sous un arbre.

M’apercevant, un villageois, Gamini, m’avait invité à entrer chez lui. Il avait fait valser les fleurs de plastique posées sur la table du salon et avait posé le petit meuble devant moi. Sa conjointe avait presque aussitôt apporté des bananes et des friandises. Et la jeune fille de 14 ans qui vivait avec ses parents, seule à s’exprimer un peu en anglais, m’avait griffonné son adresse sur un bout de papier.

Avant de leur dire au revoir, une fois le ciel asséché, j’avais insisté pour une photo de groupe. Je m’étais promis de l’imprimer et de leur envoyer. Mais voilà, en entrant chez moi, j’avais constaté que l’adresse s’était vraisemblablement envolée quelque part le long de la route.

À la lecture de cette histoire, Daniel Richard, qui planifiait un séjour de trois semaines au Sri Lanka, m’a contacté pour me proposer de se lancer sur la trace de cette famille à Ella. Je lui ai donc acheminé l’autoportrait croqué à la fin de l’averse. Pour guider les recherches, je n’avais qu’une photo prise à distance de la petite maison de Gamini et une autre de la voie ferrée bordée de plantes tropicales. Y’a rien comme une photo de voie ferrée et sa verdure pour ressembler à une autre photo de voie ferrée.

À l’aide de Google Map, j’ai tenté d’évaluer où se trouvait la maison rose où je m’étais réfugié et j’ai souhaité bonne chance à Daniel et Diane.

« Je me suis dit que si on voulait, on pouvait y arriver. J’ai donc dit à notre chauffeur, Francis, que j’avais une importante mission à relever quand j’arriverais à Ella », raconte Daniel.

Au restaurant de son hôtel, il a présenté ma photo aux trois serveurs qui travaillaient ce jour-là. « Il y en a un qui a reconnu le père. Il n’en revenait pas. »

Avec son chauffeur, le couple s’est rendu en voiture jusqu’à la voie ferrée avant de traverser à pied le pont aux neuf arches et le tunnel qui le précède. Au bout de quelques minutes, le long de la route, ils ont aperçu Gamini, qui se trouvait là avec son stand à crème glacée et à pâtisseries.

En 2015, cette famille vivant près de la voie ferrée à Ella, au Sri Lanka, m’avait ouvert ses portes pendant une averse qui m’avait pris par surprise.

Parce qu’à Ella, les touristes suivent la route des locomotives, le commerce est profitable le long des chemins de fer.

« Nous avons demandé à notre chauffeur de lui dire que nous avions une mission à accomplir. » C’est là que les retrouvailles croisées se sont produites.

Comme en 2015, Gamini et sa famille ont offert le thé à leurs visiteurs. Ils ont aussi sorti l’album de photos familial, ont raconté le mariage de leur aînée, et la jeune fille qui parlait anglais, maintenant adulte, a confié vouloir devenir professeure de danse.

« C’est ça qui est le fun des voyages. Ce sont les rencontres comme ça », plaide Daniel Richard.

« La jeune fille disait qu’elle se souvenait très clairement de toi. Ils ont mis la photo dans un coin, en la protégeant avec un plastique, avec les autres photos de famille. Je suis sûr que pour eux, c’était un événement important dans leur vie. »

Un bon midi, un courriel inattendu m’est apparu avec la mention « Mission accomplie ». Daniel Richard m’acheminait une photo qu’il venait de prendre avec Gamini et sa famille. À la main, il tenait le portrait qu’il était allé livrer. J’ai eu le souffle coupé quelques secondes, le temps de réaliser qu’à l’autre bout du monde, quatre ans plus tard, une famille venait de comprendre que je ne l’avais pas oubliée.

« Ça n’a pas été compliqué du tout », promet M. Richard.

Et si ce n’était pas suffisant, le couple qui voyage depuis 20 ans en est à ses deuxièmes retrouvailles croisées.

« Quand nous sommes allés en Birmanie, nous avons retrouvé le chauffeur de tuk-tuk d’une femme que nous connaissons. Elle voulait le remercier en lui envoyant de l’argent. Nous avions seulement son nom et une photo de lui », se souvient Diane Perras.

Là encore, le couple a respecté sa parole et a ramené une photo avec l’homme qu’il avait retrouvé, histoire de prouver qu’il avait atteint son but.

En plus de m’offrir en souvenir la photo prise à Ella en février, Daniel et Diane m’ont transmis l’adresse de Gamini et de sa famille. Cette fois-ci, promesse de scout, je ne l’égarerai pas. J’ai déjà amorcé l’écriture de la lettre que je leur enverrai, en espérant qu’elle se rendra à bon port.

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