Entre « Sainte nuit »... et sainte paix!

Lorsqu’on parle de musique de Noël, on a droit à tout l’éventail de réactions, de l’enthousiasme débordant à la haine affirmée, en passant par l’indifférence totale. D’un côté, il y a ceux et celles qui n’attendent que la dernière décoration d’Halloween soit rangée pour ressortir leurs disques vert, blanc, rouge. De l’autre, des mélomanes hargneux passent décembre sur le qui-vive, prêts à fermer rageusement la radio ou à se ruer hors d’un magasin qui a osé mettre Joyeux Noël de la Compagnie créole. Au milieu, plusieurs, sans éprouver de dégout envers les chansons de la Nativité, ne possèdent aucun disque ou n’en écoutent tout simplement jamais. Alors que s’achève la récolte 2019 d’albums de Noël, un sondage aucunement scientifique au sein de la salle de rédaction de La Tribune révèle qu’une majorité de journalistes préfère la neutralité. Il y a heureusement quelques irréductibles qui ont accepté de témoigner de la place de la musique de Noël dans leur vie passée et présente, démontrant qu’entre passion irrépressible et aversion profonde, il y a des justes milieux, qui invitent à une écoute sélective et mesurée des opus de fin d’année. Peut-être que leurs souvenirs et appréciations vous donneront quelques idées?

Il y a ceux qui adorent la musique de Noël. Et ceux qui la détestent. Je fais partie du premier clan, du moment qu’on attend après le 1er décembre pour me pousser les airs où sapins, clochettes et renne au nez rouge ont la part belle. Chaque temps des Fêtes, invariablement, c’est la musique doudou et enveloppante des Frank Sinatra, Elvis Presley, Bing Crosby, Nat King Cole et autres crooners qui habille l’ambiance à la maison, même si ce n’est pas vraiment celle avec laquelle j’ai grandi. Parce que chez nous, on faisait le sapin sur les versions plurielles des Petit papa Noël, Minuit, chrétiens! et autres Frosty the Snowman qui se multipliaient sur vinyles. Autant de classiques qui me laissent assez froide aujourd’hui, pour tout dire. Quand j’ai envie de me draper dans la nostalgie et de renouer avec les Noëls de mon enfance, je fais plutôt sonner la trame musicale de Joyeux Noël, Charlie Brown. Rien ne me ramène autant dans le précieux cocon de mes premiers hivers que les pièces instrumentales jouées par le Vince Guaraldi Trio (Linus and Lucy, Christmas Time Is Here, O Tannenbaum). Karine Tremblay

La musique de Noël était très présente dans mon enfance. En décembre, lorsque je revenais de l’école, j’étais accueilli soit par un poste de radio qui en diffusait exclusivement, soit par un des disques de ma mère. Les plus entendus sont Christmas with Mahalia de la chanteuse gospel Mahalia Jackson, À l’église du ténor Richard Verreau et Les chorales du Québec chantent Noël. Surtout, ça voulait dire que ma mère avait passé l’après-midi à faire le sapin, emballer des cadeaux ou cuisiner beignes, petits gâteaux ou pâtés à la viande.

Après avoir été longtemps sans en écouter, j’y ai repris goût, d’abord en retrouvant ces disques de mon enfance (j’ai même débusqué le légendaire Christmas Wonderland de Bert Kaempfert et son orchestre l’an dernier, avec son célèbre Holiday for Bells). Je privilégie aujourd’hui les Noëls jazz, classiques, anciens ou avec une petite touche inattendue, tel le coquin Lit Up du groupe vancouvérois Astrocolor. Comme beaucoup de monde, le Charlie Brown Christmas est devenu une référence, mais les vieux noëls dépoussiérés par Claire Pelletier, de même que les atmosphères enveloppantes qu’ont réussi à créer Laurence Jalbert, Loreena McKennitt et Sarah McLachlan me procurent les frissons souhaités. Et Noël sans écouter Casse-noisette, ce n’est pas Noël! Steve Bergeron

Je ne suis pas un grand amateur de musique de Noël. En fait, écouter les vieux classiques du temps des Fêtes, ça me donne des boutons. Il n’y a que deux pièces qui font exception : Happy Xmas (John Lennon et Yoko Ono) et 23 décembre (Beau Dommage), mais la version de Roch Voisine. 

Ces deux chansons me ramènent en enfance, alors que ma mère et mon oncle avaient travaillé durant plusieurs mois pour fouiller les archives familiales et transférer sur VHS de vieux films de leur enfance, dans les années 1960, jusqu’à ceux du début des années 2000. Ils avaient fait un montage des meilleurs moments pour le présenter à la parenté le 25 décembre et, dans le segment « Noël », je me souviens particulièrement de ces deux chansons, que j’ai tout de suite appréciées. Je les ai écoutées et réécoutées toute mon enfance et mon adolescence jusqu’à aujourd’hui.

Si je tente d’éviter tous les autres morceaux de Noël, je ne peux m’imaginer le temps des Fêtes sans ces deux chansons que j’essaie — difficilement — de gratter sur ma guitare. Tommy Brochu

J’étais très jeune quand, pour la première fois, j’ai eu conscience, à la messe de minuit, que mon grand-père Louis Martel entonnait son Minuit, chrétiens! au jubé de la petite église de Piopolis, répercutant l’émotion dans toute l’assistance.

Je suis né dans une famille de chanteurs. Mon père a fait partie, pendant toute sa vie, de plusieurs chorales. Il aurait pu faire une carrière, à la suite de Fernand Gignac et de Michel Louvain... Il a essayé de nous transmettre sa passion, ses sept enfants, en nous réunissant aux Fêtes dans le salon familial, pour nous habituer à interpréter, à plusieurs voix, les plus belles mélodies : Sainte nuit, Dans une étable obscure, D’où viens-tu, bergère? Il devait composer avec l’indiscipline des plus jeunes et comptait sur moi, son aîné, pour entraîner les autres.

Plus tard, dans le commerce familial à Cookshire, les adolescents que nous étions devenus étaient chargés de la tâche agréable de placer les vinyles de Noël sur le tourne-disque, pour mettre de l’ambiance des Fêtes dans le magasin. Nous avions nos airs préférés et certains artistes revenaient souvent…

Encore aujourd’hui, j’écoute des CD de Noël… J’en possède des dizaines pour décembre, un mois toujours rempli de très bons souvenirs. Ronald Martel

Quand j’entends Sainte nuit, je me revois assez jeune, sept ans peut-être. Je faisais partie d’une chorale d’église, parce que j’aimais chanter et être entourée. Mais très tôt, j’ai été sensible au sort des humains, surtout ceux qui vivent dans la rue et qui n’ont rien. Quand j’entends cette chanson, je deviens super triste, parce qu’elle me place dans la peau de ces personnes. C’est peut-être pour ça que Noël me touche moins aujourd’hui : c’est une période que je trouve injuste, même s’il y a moyen d’aider.

Je n’ai pas de souvenir particulier de disque de Noël dans mon enfance, mais ce qui me rejoint le plus, c’est le vieux répertoire jazz de Noël, comme Ella Fitzgerald, et les crooners comme Bing Crosby, Frank Sinatra ou Nat King Cole, à cause de la chaleur et de l’authenticité des voix. J’aime beaucoup Diana Krall aussi. Et je préfère nettement un concert de Noël à un disque. Quand ça devient trop pop, je trippe moins. Ça me rappelle trop le magasinage. Ça s’entend assez vite, les artistes qui font un album de Noël pour relancer une carrière et non parce qu’ils aiment vraiment ça. Michelle Boulay, photographe, propos recueillis par Steve Bergeron

La musique de Noël fait partie intégrante de nos préparatifs. C’est un incontournable, peu importe le style. Dans la famille, chacun a ses classiques, alors nous avons fait une liste de lecture ajustée annuellement. Pas de critère de sélection, de rythme, de groupe ni de langue. Ça va de Last Christmas de Wham! pour les filles à Happy Xmas de John Lennon pour mon gars, jusqu’à la célèbre Les cloches du hameau de la famille Dion, la favorite de ma blonde.

Pour ma part, rien n’égale 23 décembre. On ne s’entend pas si notre préférée est la version originale de Beau Dommage ou la reprise de Vincent Vallières et Mara Tremblay, mais il reste que ce classique québécois résonne dans la maison de la décoration du sapin jusqu’à deux jours de Noël. Il ne se passe pas un 23 du 12 sans qu’elle joue à deux, trois ou même quatre reprises. Depuis deux ans, la nouvelle pièce des Trois Accords, Noël est arrivé, s’est ajoutée à nos hymnes du temps des Fêtes. René-Charles Quirion

La voix du mythique Bob Walsh me vient immédiatement à l’esprit quand on me parle de musique de Noël. L’album Christmas, lancé par le bluesman du Québec en 2003, est rapidement devenu une pièce de grande valeur chez les Rondeau. En fait, dans la famille, on désignait plutôt l’artiste sous l’affectueux nom de « Robert Walsher », après qu’un cousin l’eut si cocassement débaptisé. 

Le plus étrange, c’est qu’à l’époque, la musique de Bob Walsh était beaucoup trop « adulte » à mon goût. Aujourd’hui, même si la nostalgie a sa part de responsabilité, je me risque plutôt à dire que ce disque est tout ce que l’on veut pour (de la musique de) Noël. L’ambiance se feutre dès les premières notes avec des classiques comme Blue Christmas d’Elvis et — celle que je préfère par-dessus tout — The Christmas Song de Nat King Cole. Mais elle laisse rapidement la place à ce que Walsh savait le mieux faire : groover avec son inégalable maîtrise vocale et de puissants ensembles musicaux. 

Certains auront peut-être descendu l’album du grenier le 15 novembre 2016, lorsque le chanteur et guitariste est décédé, mais pourquoi ne pas profiter chaque année de l’anniversaire de sa disparition pour donner le coup d’envoi aux Fêtes? Jasmine Rondeau

La rareté a ceci de bien : elle laisse des souvenirs précieux. Chez nous, il y avait peu de galettes à mettre sur le tourne-disque, dont quatre ou cinq de Noël. En écartant les chants de messe trop ennuyants, il ne restait plus que Noël à la campagne, de la famille Larin, et Chantons Noël, de Michèle Richard. Alors pour tourner, ils ont tourné!

D’emblée, celui de la famille de Cornwall, paru en 1969, a mieux vieilli. Il faut reconnaitre que le père, Joe Larin, qui a écrit toutes les paroles et les musiques, maitrisait parfaitement le genre. La lettre au père Noël, Le réveillon du jour de l’An, Oublions l’an passé et surtout Noël à la campagne (la p’tite jument) sont devenus des classiques. 

Réécouter Chantons Noël avec Michèle demande plus d’indulgence. On s’étonne d’abord de l’absence de son père violoniste Ti-Blanc, célébrité à l’époque. Même le nom « Richard » n’y est pas — Michèle n’avait que 

14 ans à l’enregistrement de ce tout premier album, en 1960. Voilà pourquoi on la croit quand elle chante Je veux une poupée pour Noël, et on lui pardonne la voix un peu trainante qui donne un caractère tristounet.

Mais ces airs sentent toujours la tourtière, le ragout de pattes et la dinde. Parce que sur la table de cuisine, c’était l’abondance! Serge Denis

La musique de Noël a occupé une place particulière dans mon cœur dès mon jeune âge. En tant qu’élève à l’école du Sacré-Cœur, lorsque décembre pointait enfin son nez et que les flocons commençaient à tomber, la préparation du spectacle de Noël amenait chez moi une fébrilité rarement égalée. Autour de nos pianos, avec nos violons à la clavicule et avec nos livres de chant à la main, nous entonnions comme de petits anges les mélodies qui ont été au centre des célébrations de nos ancêtres, parfois depuis des siècles. 

Les chansons telles Quel est l’enfant?, L’enfant au tambour, Sainte nuit ou Les anges dans nos campagnes me mettaient les larmes aux yeux par leur sincérité, et le font toujours. Ces chansons résonnaient particulièrement en moi, car elles représentaient, à mon avis, la vraie nature de Noël, soit le rassemblement en famille et la célébration de la Nativité, contrairement à la consommation de masse. 

Mais, ne voulant pas faire preuve de snobisme, je concède que Michael Bublé est un excellent interprète des chansons anciennes et nouvelles de Noël et que sa version d’Ave Maria est un véritable bijou. Maxence Dauphinais-Pelletier