Karine Tremblay
La Tribune
Karine Tremblay

Viser l’assiette de proximité

CHRONIQUE / J’avoue, j’ai hésité avant de me lancer dans le Défi 100 % local. Celui-ci se déploie à la grandeur du Québec pendant tout le mois de septembre et invite la population à glisser les aliments d’ici dans l’assiette.

Jusque-là, la définition est attrayante, n’est-ce pas? Tout est bien, tout est beau. 

L’idée de mettre davantage encore en vitrine les délices du coin est plus qu’alléchante. C’est en réfléchissant à ce que ça impliquait que j’ai eu un léger mouvement de recul. 

J’ai passé en revue ce qu’il y aurait au menu chaque jour. 

Soir, midi, matin. 

Matin, surtout. C’est en pensant à ce qui pétrit les premières heures de ma journée que j’ai eu un mouvement de recul. Le terme « 100 % local » m’a alors semblé un peu intense. 

Le hic, l’épine, c’est que j’avais un souci avec le café (et avec le chocolat, mais c’est une autre histoire). Aux dernières nouvelles, ça ne pousse pas à Saint-Hyacinthe ni dans Lanaudière. M’en passer pendant tout un mois? Impensable. Puis j’ai relativisé la patente en me disant que la définition d’assiette locale pouvait être élastique, au moins un peu. J’ai trouvé un compromis avec le café. Oui, il s’épanouit sous les tropiques. Mais celui que je bois est torréfié ici, par une entreprise locale tout près de chez moi. Cette dimension régionale me réconcilie avec le fait de consommer quotidiennement le nectar d’une plante cultivée à des milliers de kilomètres. 

En visitant le site web de l’événement automnal (defijemangelocal.ca), j’ai eu la confirmation que j’avais bien vu : le 100 % local frappe l’imaginaire, bien sûr. Mais l’important à retenir, c’est que ce n’est pas un absolu. On n’exige pas la perfection au chapitre locavore. On incite plutôt à multiplier les petits gestes qui, lorsqu’ils s’additionnent, font une différence. 

Bref, le défi est à géométrie variable, chacun est invité à choisir l’objectif qui lui convient et qui s’inscrit de façon réaliste dans son quotidien. 

Découvrir un nouveau producteur de sa région, s’approvisionner en vins québécois, visiter un marché public, planifier un repas 100 % local sont autant de possibilités qui s’offrent aux participants. 

J’ai donc fini par m’inscrire au Défi. En me disant que notre famille de six viserait manger le max d’aliments locaux au cours des prochaines semaines. Mais c’est sans culpabilité que je dégusterai mon café... et, parfois, mon carré de chocolat!

Je partagerai avec vous mes trouvailles (et les défis alimentaires que je rencontre!) tout au long du mois de septembre. Vous avez des suggestions, des idées, des commentaires? Vous embarquez vous aussi dans le Défi 100 % local? Écrivez-moi à karine.tremblay@latribune.qc.ca

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La nutritionniste et auteure Julie Aubé privilégie l’alimentation de proximité à l’année. Elle partage ses recettes, trucs et astuces dans son livre Mangez local!, lancé au début de l’été.

Des gens et du sens

 J’ai eu envie de jaser du défi gourmand qui m’attend avec Julie Aubé, qui en connait un rayon sur l’alimentation de proximité. La nutritionniste a d’ailleurs publié cette année le bouquin Mangez local!, tout entier consacré au sujet.

« Donner des outils, c’est la raison d’être de ce livre. Je sentais qu’il y avait un désir des gens de mettre plus de proximité au menu, mais il manquait parfois l’aspect pratico-pratique. C’est la question qui revient toujours : quand je reviens chez nous avec mes sacs du marché, comment je fais pour le mettre vraiment au menu maintenant et aussi faire des provisions pour plus tard? Comme c’est quelque chose que je fais dans ma vie de tous les jours, j’avais des astuces, des trucs et des outils à partager pour inspirer les gens. »

À la clé de ce désir de faire briller les aliments du Québec dans l’assiette, il y a un souci de sens. 

« J’ai en quelque sorte développé une spécialité hors-norme, celle de rapprocher les mangeurs des gens passionnés et passionnants qui nous donnent accès à une alimentation de qualité et de proximité. J’avais envie de contribuer à retisser des liens, à créer des ponts entre nous qui mangeons et les gens qui nous nourrissent. Je pense que mieux connaître d’où viennent nos aliments, comment ils ont été produits, de quelle façon, dans quel respect de la nature et des humains, ça nous permet d’associer des histoires, des visages, des paysages à ce qu’on met dans nos assiettes. Ça contribue à donner beaucoup de sens à nos choix. Ça ajoute à notre plaisir de manger, à notre désir de moins gaspiller les aliments. Les choix d’aliments qu’on fait ne sont pas anodins. Ils ont un impact sur notre santé, mais aussi sur le bien-être des producteurs, sur la vitalité de nos régions, sur l’environnement. Tout ça est relié. »

L’alimentation locale en est une de proximité, de liens aux autres.

« J’aime beaucoup l’expression ‘‘manger près’’. Pour moi, la proximité c’est celle avec la nature, avec les humains, avec les gens qui nous nourrissent. Manger les carottes de la ferme de Bertrand, ce n’est pas la même chose que de manger des ‘‘carottes’’. L’aliment n’est plus anonyme. On lui associe un visage. Et ça fait toute la différence. »

Dépasser les perceptions

Lorsqu’il est question de virage vers une alimentation plus locale, certains freins sont plus souvent évoqués que d’autres. Le grand classique, l’argument qui revient le plus souvent dans la bouche des gens, c’est le temps qui manque. 

« C’est surtout la perception du manque de temps, nuance Julie Aubé. Les gens ont cette impression que conserver les récoltes, c’est très long. Mais ce n’est pas nécessairement le cas, ça dépend des recettes qu’on fait et des techniques qu’on adopte. » 

Si on se lance dans une vaste opération de cannage pour pouvoir manger les délices de notre potager en février, évidemment qu’il faudra y mettre de nombreuses heures. 

« Mais si on développe certains réflexes tout simples qui s’intègrent bien au quotidien, par exemple prendre l’habitude de cuisiner un repas en double, un pour le soir et un qu’on met en banque pour plus tard, ce n’est pas tellement plus long à faire. On n’a pas à consacrer des heures supplémentaires à l’exercice : on avait déjà prévu faire un repas de toute façon. »  

Le fait qu’on a des saisons au Québec est aussi souvent perçu comme un obstacle à l’alimentation locale. 

« Encore là, c’est une perception. Effectivement, on a des saisons qui influencent le calendrier des récoltes, mais on a quand même des aliments de provenance locale disponibles toute l’année. »

On pense bien sûr aux choux, aux courges, aux légumes racines, aux oignons, à l’ail et aux pommes qui, même cueillis à l’automne, se conservent pendant plusieurs mois.  

« Les fromages, grains, viandes et œufs locaux sont également faciles à trouver 12 mois par année. Après ça, si en plus on a fait des réserves de tomates ou de fraises lorsque la saison battait son plein, on a accès à une plus grande variété d’aliments au cœur de la saison froide, on s’assure d’une certaine diversité. Mais même sans avoir fait de provisions, on peut manger local en plein hiver. »

Si on a manqué de temps pour faire nos propres réserves, on peut se rabattre sur ce que les ressources autour ont à offrir. Des agriculteurs, des artisans ou des chefs cuisiniers ont parfois des produits en réserve à vendre. 

« Peut-être qu’un maraîcher du coin a fait des conserves de betteraves ou de sauce tomate, par exemple. Ça vaut la peine de jeter un œil de ce côté-là. »

Et si l’automne qui se dessine nous donne envie de faire quelques réserves, mais qu’on a peu de temps à y consacrer, ou qu’on ne sait pas par quoi commencer, un bon point de départ, remarque Julie Aubé, c’est de réfléchir aux aliments qui nous manquent le plus en janvier. 

« Est-ce que ce sont les fraises? Les aubergines? Les poivrons? On va tous avoir une réponse différente, et cette réponse peut vraiment nous guider dans le choix de nos recettes. Si la courgette ne fait pas partie de vos favoris, inutile d’en mettre en pots. »

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Saviez-vous que…

Le Défi 100 % local entamera mardi sa 6e édition. Au départ, c’était un projet citoyen, né dans la communauté insulaire des Îles-de-la-Madeleine. Aujourd’hui, le mouvement collectif se déroule dans 14 régions de la province.


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Vous voulez lire?

Mangez local! 
Recettes et techniques de conservation pour suivre le rythme des saisons
Julie Aubé
Les Éditions de l’Homme
192 p. 

Résumé

La nutritionniste et auteure présente différentes recettes et techniques de préservation des aliments (mise en conserve, congélation, déshydratation, lactofermentation, caveau, etc.). Son approche suit le rythme des saisons en faisant le tour du calendrier. Trucs, astuces et informations adaptés pour chaque mois de l’année figurent dans le très pratique recueil.