Qu'en est-il de la diète keto?

Perso, je suis toujours un peu perplexe face aux régimes de l’heure, à ces tendances qui gonflent comme une vague sur laquelle plusieurs surfent un temps avant de glisser vers la prochaine déferlante.

Mais voilà, la popularité de la diète cétogène ne semble pas s’essouffler. En tout cas, pas beaucoup. Quand des épiceries keto voient le jour (Option Keto, à Sherbrooke), quand des restos incluent une section keto dans leur menu (Délia Eggxtra de Sherbrooke) et quand des festivals poussent dans le paysage (Keto Fest de Québec et de Montréal, Keto Abititibi) ça veut dire qu’il y a une importante masse critique qui a joint le mouvement. Ceux qui ont adopté la diète cétogène en sont d’ailleurs de farouches défenseurs; ils parlent de celle-ci comme d’un mode de vie et jurent de son efficacité.

Devant pareil engouement, j’ai eu envie de creuser le sujet avec Karine Gravel, nutritionniste et docteure en nutrition qui, pendant son doctorat, a étudié les effets de la restriction sur les comportements alimentaires.

« Des diètes à la mode, il y en a toujours eu, précise-t-elle d’emblée. Mais maintenant, avec les médias sociaux, je crois qu’on en entend davantage parler. Souvenez-vous que dans les années 1980, on faisait la guerre aux matières grasses. Dernièrement, la diète cétogène a refait surface, mais ce n’est pas une nouveauté à proprement parler puisqu’elle a été introduite dans les années 1920. C’est un traitement médical non pharmaceutique pour l’épilepsie pédiatrique réfractaire, qui a notamment pour effet de diminuer les symptômes de la maladie. »

L’assiette keto présente aujourd’hui une bonne cote de popularité auprès de ceux qui souhaitent perdre du poids.

« La préoccupation à l’égard du poids est répandue. Les gens veulent parfois trouver LE régime qui fonctionne et vite. Ils souhaitent souvent une solution miraculeuse. »

Et la diète cétogène, quoique restrictive et assez contraignante, présente cet « avantage » d’engendrer une rapide perte de poids.

« Selon les recommandations officielles, environ 55 % de notre apport énergétique devrait provenir des glucides. L’alimentation cétogène fait passer ce seuil sous la barre des 10 % pour privilégier les lipides, donc les gras, qui constituent 75 à 80 % de l’assiette dite keto. La proportion de protéines dans le menu, elle, ne change pas et tourne autour de 15 %. »

Or, l’organisme a besoin de glucides pour fonctionner.

« Au cours des 24 à 36 premières heures d’une alimentation cétogène, il va utiliser le glycogène à sa disposition, c’est-à-dire nos réserves de glucose dans nos muscles et notre foie. Mais ensuite, en raison d’une insuffisance de glucides, les acides gras présents dans la circulation sanguine vont être transformés par le foie en corps cétoniques pour fournir de l’énergie. Ce n’est donc pas une voie métabolique habituelle, mais plutôt une adaptation du corps. »

L’hypothèse est que la dépense énergétique engendrée par le processus va favoriser la perte de poids. C’est ce qui ferait que ça fonctionne, même si, à première vue, ça parait un brin insensé et illogique de multiplier l’apport en gras pour diminuer son tour de taille.

« Cela dit, il y a un bémol. C’est vrai que les gens perdent du poids au départ, mais selon une méta-analyse, au bout d’une année de ce régime, et comparativement à un autre dont on n’a pas retranché les glucides, la différence qu’affiche la balance est minime. À peine deux livres. »

C’est un bénéfice bien mince. Auquel s’ajoutent des inquiétudes.

« On manque de recul, parce que les plus longues études scientifiques sur la diète cétogène se sont étalées sur seulement deux ans. On ne sait donc pas quels sont ses effets à long terme. Pour atteindre le pourcentage de lipides recommandés dans une journée, ceux qui veulent la suivre peuvent être invités à ingérer beurre, bacon, crème 35 % et autres matières grasses à profusion. C’est correct d’en avoir une quantité raisonnable dans son alimentation. Mais de grandes quantités de lipides saturés, ça risque de faire grimper le taux de cholestérol LDL, connu sous le nom de mauvais cholestérol, qui augmente le risque de maladies cardiovasculaires. »

C’est une préoccupation. Il y en a d’autres.

« On parle aussi beaucoup, ces dernières années, du microbiote intestinal et de son influence sur notre état de santé général. Les fibres alimentaires jouent un rôle important dans le maintien d’un microbiote en santé et elles font défaut dans une alimentation cétogène. »

Parce qu’elle exclut notamment les produits céréaliers, certains fruits et légumes et les légumineuses, la diète cétogène peut aussi engendrer des carences au chapitre des vitamines, des minéraux et des antioxydants.

« À la longue, il peut y avoir de la constipation, une perte osseuse et un risque accru de pierres aux reins. Dans de rares cas, la diète cétogène peut mener à l’acidocétose, lorsque l’organisme s’acidifie trop en raison d’un excès de corps cétoniques. »

Rien de très séduisant, finalement.

« La diète cétogène demande beaucoup d’efforts, ce qui la rend difficile à maintenir à long terme. Elle ne fait pas consensus comme, par exemple, la diète méditerranéenne. D’autres études sont en cours, mais à la lumière de ce que la science nous dit actuellement, ce n’est pas une diète à recommander. »

Lors d’un précédent entretien avec le nutritionniste Hubert Cormier, également nutritionniste et docteur en nutrition, j’avais brièvement abordé la question de la diète cétogène. En plus d’évoquer les inquiétudes qu’elle soulève au chapitre de l’apport nutritionnel, celui-ci avait remarqué qu’elle pouvait aussi mener à des compulsions alimentaires. Ce que confirme Karine Gravel.

« Dans mes recherches, comme dans ma pratique, je travaille à améliorer la relation que les gens ont avec la nourriture. On voit que, plus on tente de contrôler son alimentation, plus on risque de perdre le contrôle, éventuellement. Une saine alimentation ne suppose pas qu’on doive tout calculer comme le commande la diète cétogène. Notre alimentation ne devrait pas nous empêcher de manger avec les autres et d’avoir du plaisir à se retrouver à table. »

Dans la mire scientifique

En dépit des critiques qu’elle s’attire, la diète cétogène retient l’attention de certains scientifiques.

Professeur-chercheur à l’Université de Sherbrooke et au Centre de recherche sur le vieillissement, Stephen Cunnane étudie le vieillissement du cerveau et l’effet des cétones sur celui-ci.

« C’est un champ de recherche auquel je m’intéresse depuis 25 ans. Présentement, on se penche sur les effets que la cétose peut avoir sur les personnes qui ont la maladie d’Alzheimer avec un déclin cognitif léger. Pour l’heure, aucun médicament n’empêche la progression de la maladie, mais peut-être que l’alimentation est une voie à explorer », souligne le chercheur.

Celui-ci explique qu’avec les années, la capacité qu’a le cerveau d’utiliser les glucides pour bien fonctionner peut décroître.

« Les cellules sont en quelque sorte affamées parce qu’elles n’arrivent pas à utiliser leur carburant habituel. Dans pareil cas, on peut venir à la rescousse énergétique du cerveau en ajoutant des TCM (triglycérides à chaine moyenne) à l’alimentation. Parce que si le cerveau n’arrive plus à métaboliser les sucres, il n’éprouve pas le même problème avec les gras, d’où l’intérêt de la diète cétogène », expose M. Cunnane.

Avec son équipe, et appuyé par un partenaire corporatif, celui-ci explore la possibilité de développer un supplément sous forme de breuvage.

« On veut comprendre quels sont les bénéfices probables qu’on peut retirer d’une diète cétogène ou d’un supplément alimentaire riche en TCM. On veut aussi savoir quelles en sont les limites. Peut-être qu’un supplément serait un peu moins efficace que le régime alimentaire, on ne sait pas, mais dans tous les cas, il serait plus facile à intégrer dans le quotidien de personnes malades et vieillissantes qu’une diète cétogène. On étudie aussi l’impact de l’activité physique. Le fait d’être actif semble augmenter les effets positifs des cétones. »

Ailleurs, l’alimentation riche en cétones est aussi sous la loupe de recherches qui sur d’autres maladies telles que le Parkinson, le diabète de type 2, la sclérose latérale amyotrophique, certains cancers.

« Cela dit, ce n’est pas miraculeux, ce n’est pas une panacée, mais c’est une sphère de recherche en émergence, qui mérite d’être creusée », explique M. Cunnane.

À sa boutique Option Keto de Sherbrooke, Maxime Marchand propose plus de 1000 produits qui conviennent à l’alimentation cétogène. Dans son inventaire, il compte une vaste sélection d’huiles. L’entreprise compte offrir un service de boutique en ligne dès janvier 2020.

En forte demande

Option Keto a ouvert ses portes à Sherbrooke il y a trois mois à peine. 

« C’est la première épicerie du genre au Québec. On répond à un réel besoin. D’ailleurs, notre chiffre d’affaires est trois fois et demi plus élevé que les prévisions qu’on avait faites. Dès janvier, on veut offrir une boutique en ligne. Et on prévoit implanter des succursales dans d’autres régions du Québec d’ici la fin de 2020 », explique Maxime Marchand, copropriétaire et directeur général de la boutique spécialisé en alimentation cétogène.

Plus de 1000 produits différents sont offerts sur les tablettes de l’entreprise. 

« Ça permet aux clients de tout trouver à un même endroit. On offre aussi un service d’accompagnement et on démarrera bientôt un groupe de soutien. Cela dit, nous ne sommes pas des professionnels de la santé. Nous recommandons d’ailleurs aux gens de voir un médecin avant de se lancer et de s’assurer d’avoir un suivi médical, si besoin est », exprime l’entrepreneur, qui a lui-même adopté l’alimentation cétogène il y a près d’un an.

Il a l’habitude d’entendre des voix s’élever dans les médias pour décrier ce type de diète. Il n’en fait plus de cas. 

« D’abord parce que j’ai moi-même constaté les effets positifs de cette diète sur ma santé. À la boutique, on a l’occasion de jaser avec les clients. On reçoit tellement de témoignages positifs! Des gens atteints de fibromyalgie, de diabète et de maladies auto-immunes, par exemple, qui ont vu une grande amélioration de leur état. Certaines personnes ont adopté ce mode alimentaire depuis plusieurs années, elles ont eu le temps d’en mesurer les impacts.

Même son de cloche du côté du restaurant Délia Eggxtra de Sherbrooke, qui offre un menu et des plats préparés keto depuis avril dernier. 

« La demande est forte. Environ 15 % de ma clientèle commande dans le menu cétogène. Dès janvier, j’aurai une boutique en ligne et je proposerai des boîtes livrées à domicile avec des plats tout prêts et des produits d’épicerie. Je fais de la consultation à domicile, mais je proposerai aussi bientôt des cours de cuisine keto. Et dès l’été prochain, j’offrirai un service de food truck keto », résume la propriétaire de l’établissement, Marie-Noëlle Dumas.