Le poids de nos choix

CHRONIQUE / Un vent neuf souffle sur l’achat local.

Et à voir tous ceux qui s’animent et s’enflamment à l’évocation d’un possible virage québécois vers l’autonomie alimentaire, notre panier d’épicerie sera vite bleu de denrées d’ici.

Tant mieux.

La philosophie et la vision qui sous-tendent l’idée d’un panier de proximité à l’année sont séduisantes à plus d’un titre.

En avançant la possibilité d’un soutien énergétique aux entreprises agricoles qui développeraient un plan en phase avec une plus grande autonomie alimentaire, la nouvelle PDG d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, a soulevé l’enthousiasme des uns et ravivé l’espoir des autres.

Tout le monde est d’accord : un Québec souverain au chapitre alimentaire, c’est une belle visée. Un projet de grande portée. Un souhait qui est parfois tagué d’une étiquette utopique, aussi. Mais de moins en moins. Parce que les jardins sur les toits, les fermiers de famille, les artisans qui font du bon à partir de nos ressources sont autant d’exemples qui démontrent notre créativité dans la sphère alimentaire.

Les maraîchers québécois sont nombreux à nommer les possibles. À rêver d’une logique marchande revue et améliorée.

Comment passer au niveau suivant? J’ai eu envie d’en jaser avec l’analyste Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politique agroalimentaire à l’Université de Dalhousie et directeur du Laboratoire en science analytique agroalimentaire.

D’emblée, il émet une réserve, soulève des bémols. Parce que le système, tel qu’il est actuellement orchestré, a ses limites.

« Je pense que ça peut créer un malaise parce que l’économie québécoise, c’est une économie qui est ouverte. Plusieurs PME exportent et de nombreux emplois dépendent de l’exportation. C’est correct de vouloir encourager l’achat local, mais je vois poindre des limites. Parce que le Québec est bon pour produire certains produits, oui, mais pas tous les produits. »

Soit. Les bananes et les ananas ne sont pas tellement adaptés à notre climat. Le cacaoyer non plus. Et personne n’imagine la vie sans chocolat, non?

« L’autre chose qui m’inquiète un peu, c’est l’abordabilité. Dans un contexte où il y a une récession économique, et on pense que ce qui s’annonce sera une longue récession, si ce n’est pas une dépression, plusieurs consommateurs auront un budget extrêmement serré pour un bon bout de temps. »

Tout le monde est d’accord, le prix du chou-fleur, du brocoli et de tutti quanti, ça compte triple quand les sous sont rares. Le prix devient un frein même devant les meilleures intentions.

« Je prends l’exemple des marchés publics, qui connaissent une bonne cote de popularité. Ceux qui les visitent s’attendent à payer un peu plus cher, mais ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de faire ses achats dans les petits marchés chaque jour. L’affaire, c’est que le commerce international existe pour permettre à différents pays, différentes régions de contribuer au bien-être de tout le monde. C’est la base de ce système », exprime M. Charlebois.

Or, en temps de crise, et c’est normal, fait-il valoir, tout le monde veut ramener les choses à un niveau simple, à une échelle locale.

« On le voit ici, mais on le voit aussi du côté des États-Unis, avec l’administration Trump, qui tente de contrôler les chaînes d’approvisionnement en appliquant cette logique qui veut que, puisqu’on produit aux États-Unis, on ne vend qu’aux Américains. Ça, c’est dangereux. De mon point de vue, le protectionnisme peut vraiment endommager une économie qui a été lourdement fragilisée ces derniers temps. »

Mais justement, si tout le monde achète davantage localement, la logique voudrait que les prix des aliments chutent, non?

« Ça peut être avantageux pour le consommateur, et il faut certainement encourager la consommation de produits d’ici, mais il faut se rappeler que le Québec ne compte que neuf millions d’habitants. Même le Canada, avec 37 millions de population, doit aussi composer avec un vaste territoire. Les coûts de distribution sont très chers, notre climat est nordique. Il y a des éléments qui n’aident pas, quand on regarde la réalité agraire de la province et du pays, qui diffère de celle qu’on observe aux États-Unis, au Brésil ou en Europe. »

Faire mieux

Tout ceci dit et exposé, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas faire mieux, qu’on ne doit pas faire plus. Ça ne veut pas dire, non plus, qu’on ne peut pas repenser le système en place.

« Ça n’a aucun bon sens que le Québec tire de la patte dans le maraîcher. J’ai grandi dans les Cantons-de-l’Est, je connais bien la province. On a de très bonnes terres, l’énergie n’est pas chère, elle est propre et renouvelable, l’eau est potable. Il y a tout ce qu’il faut pour développer une filière serriste hors du commun. Pendant ce temps, juste à côté, en Ontario, le sol est moins riche, l’énergie est plus coûteuse, mais le secteur maraîcher explose. C’est à n’y rien comprendre! Je me demande ce que le Québec attend. Entendre la PDG d’Hydro-Québec ouvrir la porte à un support pour développer tout ça, c’est une très, très bonne nouvelle. La société d’État a beaucoup à offrir. »

La clé est dans l’orchestration de la patente. La pensée en amont, le geste conséquent. Le soutien bien pensé. Pour pousser l’élan plus loin, il faudra une action concertée, prévient Sylvain Charlebois. Une mise en commun des idées, des expertises, des visions, des recherches qui ont cours autant à l’Université Laval qu’à McGill et à Saint-Hyacinthe.

« Il faut qu’une pensée stratégique se mette en place. Ça commande de comprendre les cycles de production et de proposer des produits au bon moment sur le marché, pour qu’un consommateur québécois enclin à acheter local y ait accès. Ça prend une coordination verticale de la ferme à la table, en incluant la recherche. C’est ce qui manque au Québec. Le système est éclaté », exprime le chercheur en citant l’exemple d’une poire tardive récemment développée en Ontario, cultivée pour atteindre les marchés en novembre et « compétitionner » les poires qui arrivent d’ailleurs.

Après ça, les avenues sont plurielles.

« Le bœuf du Québec, c’est une petite filière, mais elle a tellement de potentiel! Dans le maraîcher, c’est la même affaire. Il faut faire quelque chose pour propulser tout ça. Il faut une stratégie, et il faut qu’elle soit multidimensionnelle. L’attention a été donnée beaucoup aux producteurs laitiers et aux producteurs de porc, ces derniers temps, mais il y a tellement de secteurs au Québec qui pourraient profiter d’un nouvel élan. L’ennui, c’est que chaque fois qu’un système se développe, on crée des mécanismes de mise en marché qui étouffent tout le monde. Pensons au sirop d’érable, aux produits laitiers… »

Dans tout ça, le moment me semble assez bien choisi pour rebrasser les cartes. Repenser le modèle. Prendre exemple sur ce qui se fait déjà, à petite échelle, un peu partout dans la province.

Et peut-être qu’en fait, il faut changer le paradigme. Multiplier la formule des petites échelles, justement. Retourner à la base en sabrant les intermédiaires, en cultivant le lien de proximité entre le consommateur et les producteurs agricoles de tous horizons. On est chanceux. Au Québec, ce lien-là se peut. Il existe déjà. Faut peut-être juste être encore plus créatif pour rajouter des mailles à notre tissu de solidarité agricole. Se rebrancher sur l’échelle humaine. Et ne pas sous-estimer ce que nous on peut faire, comme consommateurs.

On n’a aucun contrôle sur les quotas, les lois de l’import/export, les aléas de la météo. Mais on est le dernier maillon avant la table. On a cette possibilité de choisir. C’est déjà beaucoup. On a une part dans l’équation. Une responsabilité, même, je dirais.

Il faudra sans doute revoir notre façon d’envisager l’assiette et de composer le menu. Être davantage en fusion avec les saisons. Se rappeler que les fraises et les asperges en janvier dans les étals d’épicerie d’un pays nordique comme le nôtre, ce n’est pas tellement dans la normalité des choses.

Il faudra peut-être enfin se rappeler qu’on achète plus qu’un sac de pommes, un pain artisanal ou un fromage fermier quand on priorise ce qui a poussé tout près, ce qui a été façonné par le petit commerçant voisin.

Il faudra se dire et se redire qu’à multiplier les gestes d’achat local, on encourage une économie circulaire. On se donne la capacité de rêver un garde-manger de plus en plus québécois.

Le slogan lancé par Laure Waridel il y a déjà 15 ans pour parler de commerce équitable n’a pas pris la poussière et s’applique tout aussi bien à la consommation locale. Acheter, c’est vraiment voter.