La solidarité dans chaque bouchée

CHRONIQUE / L’essai de Laure Waridel a popularisé il y a plusieurs années l’idée qu’Acheter, c’est voter. La phrase est simple et imagée; elle résume parfaitement l’idée qui sous-tend le commerce équitable et l’économie responsable. C’est-à-dire que nos choix de consommation ont un impact. En optant pour un aliment équitable plutôt que pour un autre qui ne l’est pas, on fait une différence. Elle est réelle. Et importante.

Parce que c’est ce samedi la Journée mondiale du commerce équitable, regard sur ce que peuvent nos gestes et notre coup de fourchette.

 « En choisissant équitable, non seulement on contribue à ce que les travailleurs du Sud aient accès à de meilleures conditions d’emploi, mais on permet aussi aux générations futures de rêver et d’accéder à un avenir meilleur. Ceci parce qu’il y a des primes équitables. Ce montant supplémentaire est redonné aux coopératives, lesquelles réinvestissent dans leurs installations ou dans la communauté », explique Fouzia Bazid, chargée de projet à L’Association québécoise du commerce équitable.

L’une des coopératives de cacao avec lesquelles travaille Camino a, par exemple, utilisé cet argent pour changer sa machinerie de façon à pouvoir mieux faire sécher les fruits du cacaoyer, en adoptant les principes de l’agriculture durable. 

« En raison des changements climatiques, les sécheresses et les fortes pluies se succèdent. Ces investissements ont permis à la coop d’assurer la transformation de ses récoltes futures. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres. Certaines coops travaillent de concert avec les femmes agricultrices pour les aider à développer leurs compétences entrepreneuriales, d’autres investissent dans les infrastructures, les routes, les systèmes d’aqueduc. D’autres, encore, vont engager un médecin ou des professeurs pour enseigner aux enfants du village. Chacune voit selon les besoins de sa communauté. Du côté des consommateurs, l’implication est minime. On opte pour un produit plutôt qu’un autre. C’est tout. Mais en sortant quelques sous de plus lorsqu’on achète notre café ou notre chocolat, par exemple, on contribue à créer des changements positifs ailleurs sur la planète. »

Le concept d’une plus juste rétribution pour les travailleurs du Sud qui vendent leurs produits au Nord a fait son apparition dans les années1940, sous l’influence des communautés religieuses qui œuvraient sur le terrain.

« Mais à l’époque, c’était des initiatives éparpillées. L’idée a pris de l’ampleur peu à peu, après la vague d’indépendance qui a eu cours en Afrique et en Amérique latine. Les premières certifications ont émergé dans les années 1980, mais c’est 20 ans plus tard que le mouvement a véritablement pris son essor et que des acteurs importants sont entrés en jeu. »

En alimentation, trois certifications sont ici reconnues et conseillées par l’Association québécoise du commerce équitable. Fair-Trade, la plus courante, Fair For Life, qui apparaît peu à peu sur le marché, et SPP (pour Symbole des petits producteurs) « La seule certification qui vient directement des producteurs du Sud. Au Québec, on la voit beaucoup dans le domaine du café », précise Mme Bazid.  

Le logo de l’une ou de l’autre vaut son pesant d’or. Parce que la certification est un système de garantie assurant au consommateur que le produit qu’il achète respecte les principes du commerce équitable. 

« C’est-à-dire qu’il existe une entente avec les agriculteurs des coopératives afin que les travailleurs exercent un travail décent pour un salaire décent. Un prix minimum est garanti et plusieurs critères humains et environnementaux sont respectés. En achetant équitable, on a l’assurance qu’il n’y a pas eu d’exploitation ou de travail d’enfants », explique Fouzia. 

Celle-ci insiste aussi sur le respect de l’environnement qui est aussi en jeu. 

« La certification est le fruit d’un système très rigoureux qui vient également avec la promotion d’un environnement sain, dit-elle. Les cultivateurs n’emploient pas d’OGM et adhèrent à un mode de production durable qui protège la biodiversité et la nappe phréatique. Si on demande des produits équitables, si on en achète, on vient donc changer beaucoup de choses dans le marché international. On modifie les normes en plus de poser un geste citoyen qui change la vie de familles complètes, de différentes communautés. »

Ça vous intéresse?
assoquebecequitable.org

L’équité au supermarché

Quelques aliments équitables faciles à glisser dans notre panier :

LE CAFÉ

Le café a toujours été l’emblème du commerce équitable parce que le mouvement a commencé à grande échelle grâce à ce produit au Québec, mais aussi ailleurs dans le monde. On le retrouve aisément maintenant, même dans les grandes chaînes de supermarchés et de restauration. 

LA BANANE    

« C’est le fruit le plus consommé au Canada. On trouve davantage de bananes équitables en supermarchés maintenant qu’il y a quelques années, notamment grâce à l’importateur québécois Equifruit. Celui-ci commence aussi à introduire aussi l’ananas dans son inventaire. On devrait en voir davantage au cours des prochaines années » , dit Fouzia Bazid.

D’autres fruits pourraient venir gonfler l’offre. 

« Je pense aux avocats ou aux oranges, par exemple. C’est tout à fait plausible qu’on ait éventuellement davantage de choix. » 

LE CACAO

« Le chocolat, un peu comme le café, est très ancré dans l’idée du commerce équitable. On a aisément accès à du chocolat chaud, des barres de chocolat et du cacao en poudre qui sont certifiés équitables, même du côté de grandes compagnies qui n’œuvrent pas nécessairement dans le domaine, mais qui offrent une gamme certifiée en s’approvisionnant auprès de producteurs équitables », explique Mme Bazid. 

LE SUCRE

Le sucre équitable qu’on trouve au pays provient d’Amérique du Sud, où existent différentes coopératives équitables. 

LE THÉ

Plusieurs producteurs ont leur certification équitable et plusieurs compagnies offrent une variété de thés équitables. 

LES ÉPICES

« Deux bannières œuvrent au pays. On a les épices Cha’s qui sont disponibles dans plusieurs épiceries et celles d’Umano, une entreprise de Sherbrooke qui est bien ancrée au Québec », indique Mme Bazid.

Le commerce équitable a plusieurs visages. Alice Nignan est l’une des 5000 productrices de karité membre de la fédération Nununa au Burkina Faso.

Au cœur des coops 

Après avoir fait le tour de la planète et visité quantité de coopératives issues du commerce équitable, le photojournaliste Éric St-Pierre a écrit trois livres sur le sujet. Le plus récent, Le tour du monde équitable, publié aux Éditions de l’Homme, mettait en lumière la réalité vécue dans une quinzaine de pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.  

« J’ai commencé à voyager dans les années 1990 avec l’idée d’aller documenter un enjeu du Sud. C’était important pour moi, mais je ne voulais pas seulement imager des problèmes, je souhaitais aussi proposer des solutions. »

Le commerce équitable était une avenue prometteuse. Pour les producteurs qui empruntaient ce virage, mais aussi pour les consommateurs à qui on donnait le pouvoir de créer un mouvement social. Éric St-Pierre a voulu creuser le sujet, raconter la vie de ceux et celles qui travaillent la terre, qui sont à la base de la chaîne commerciale. 

« Ça prenait des compagnies qui embarquent dans le mouvement. Il y a eu des start-up, mais il y a eu aussi des entreprises existantes qui ont fait le choix du commerce équitable, tantôt pour ne pas manquer le bateau, tantôt parce que les valeurs prônées par ce modèle les rejoignaient. »

En 20 ans, cette vision d’un commerce plus juste a implanté des racines solides dans le paysage mondial. 

L’idée qui pouvait sembler utopique au départ a fini par s’imposer comme une évidence.  

« Je me souviens qu’en 1998, lors de la première rencontre avec les dirigeants de Van Houtte, on passait pour des pelleteurs de nuages. Ils n’étaient pas contre la vertu, bien entendu, mais ils ne voyaient pas comment on pourrait appliquer nos beaux principes à travers les lois du marché. » 

Quelques années plus tard, le matinal nectar équitable était proposé dans les bistrots de l’enseigne. 

« Et aujourd’hui, tout leur café est équitable. Quand des grandes entreprises font ces choix-là, tout le monde y gagne. » Ici comme ailleurs. Sous le chaud soleil de l’hémisphère sud, sur différents continents, Éric St-Pierre a récolté de belles histoires qui illustrent la portée de l’achat solidaire.  

« Chez les producteurs, il y a une fierté qui se ressent. Un sentiment d’appartenance qui se crée, aussi. Je l’ai constaté partout, et très souvent : le commerce équitable est un précieux agent de transformation. » 

 Au Chili, au Bangladesh, en République dominicaine, en Afrique : partout on lui a répété que demain s’annonçait plus heureux pour la relève. 

« J’ai recueilli trop de témoignages pour que ce soit anecdotique. C’est arrivé plusieurs fois que des femmes ou des hommes m’ont dit : ‘‘moi, je suis analphabète, mais ma fille étudie pour devenir médecin, mon fils poursuit son parcours académique pour être ingénieur.’’ Ces récits montrent qu’une nouvelle génération profite du fait que celle qui l’a précédée a vécu dans de meilleures conditions. Et que ces meilleures conditions-là permettent un réinvestissement dans l’éducation. »

Le vin équitable, bientôt sur la table? 

Dans la liste des produits alimentaires qui pourraient bientôt occuper davantage le marché, il y a les boissons alcoolisées. 

« Je pense au vin équitable, qui devrait se frayer un chemin en SAQ d’ici quelques années. Il existe déjà des gammes qui sont certifiées », note Mme Bazid. 

Le Chili, l’Argentine et l’Afrique du Sud produisent d’excellentes bouteilles, assure Éric St-Pierre, qui précise qu’on pourrait s’inspirer du Manitoba, où on trouve déjà 26 marques de vins équitables.