Daniel Bonin et Maryse Sauvé, les inspirants propriétaires qui ont mis le projet sur pied en 2018, sont tous deux non-voyants.

Je craque pour toi mon coco de cane [VIDÉO]

CHRONIQUE / Puisque c’est la fin de semaine où à peu près tout le monde célèbre la Saint-Valentin, je vous amène à la rencontre d’un couple d’exception qui, avec cœur, passion et détermination, a fait éclore une entreprise avicole vraiment pas banale.

C’est la jolie boîte hexagonale qui a d’abord attiré mon attention, au hasard d’un reportage au CVA Estrie. Son contenu était intrigant. Des œufs de cane, ça ne court habituellement pas les comptoirs d’épicerie, non? Normal, ai-je appris. À la canne blanche est la toute première entreprise au Québec à en faire la commercialisation. C’est une particularité de la petite ferme agricole de Stukely Sud. Mais ce n’est vraiment pas la moindre, ai-je encore appris. 

C’est que Daniel Bonin et Maryse Sauvé, les inspirants propriétaires qui ont mis le projet sur pied en 2018, sont tous deux non-voyants. 

« Tu peux écrire aveugles. C’est le bon mot, celui qu’on utilise », me disent Daniel et Maryse d’entrée de jeu, lorsque je les rencontre au cœur des installations qu’ils ont eux-mêmes bâties. En maniant le marteau et l’égoïne, oui.  

« Je fais de la plomberie, je suis capable de passer les fils électriques, j’ai moi-même posé le bardeau sur toute la maison, avec des échafauds », souligne Daniel. 

Autour de nous, ça cancane fort. Au sens littéral : 350 graciles volailles nous entourent.  

Le pas assuré, main dans la main, le couple se promène d’un enclos à l’autre en me racontant à quoi ressemble son quotidien agricole. 

« Je ramasse les œufs à quatre pattes. Maryse, elle, promène son pied à plat sur le sol », explique Daniel. 

Au fil de la balade et de la conversation, j’apprends 1001 choses. Que les canes sont aussi nerveuses qu’elles sont adorables, qu’elles ne mangent ici que du grain, que leur plumage est doux comme de la soie et que la couleur de celui-ci influence la teinte des cocos.

Mais ce qui me marque surtout, c’est la grande délicatesse avec laquelle Daniel et Maryse prennent soin de leurs petites bêtes. 

« Quand on a imaginé notre entreprise, c’était clair qu’on voulait bâtir un ranch avicole écoresponsable où le bien-être animal était non négociable. »

L’idée de faire l’élevage des canes est venue lorsque l’une des deux filles de Maryse lui a offert une première cane. 

« Peut-être parce que mes enfants venaient de quitter le nid, je ressentais un vide à combler. J’ai eu un vrai coup de cœur pour cet oiseau-là. Et j’ai réalisé que je pouvais faire ça, élever des canes, même si je n’avais aucune expérience dans ce domaine », dit celle qui était auparavant massothérapeute.

« Je travaillais dans un spa, mais lorsque j’ai eu mon chien-guide, j’ai perdu mon emploi. Apparemment, les clients pouvaient avoir un chien Mira, mais pas les employés. »

Daniel n’avait pas davantage de connaissances agricoles, lui qui détient un baccalauréat en droit. 

Les deux ont pourtant plongé dans le projet tête baissée. 

« On était ignorant, peut-être même un peu innocent, résume Daniel avec humour. Mais on était ensemble et c’est tout ce qui comptait. »

Ensemble. Le mot revient souvent pendant l’entretien. Il est pesé, ressenti. Maryse et Daniel sont complices dans les petites choses comme dans les grands projets depuis 10 ans maintenant. 

« On s’est rencontré chez Mira, une journée où ni l’un ni l’autre on ne devait être là », se souviennent les amoureux. 

Ils ont jasé, se sont rappelés, se sont recroisés... et ne se sont plus quittés. 

En 2012, après s’être dit oui pour la vie, ils se sont bricolés un costaud voyage de noces d’un mois en Europe. Seuls tous les deux. Et sans chien guide. 

« Même ma famille se demandait ce qu’on allait aller faire là-bas puisqu’on ne voit pas, se souvient Maryse. Mais c’est simple : on voulait aller vivre des ambiances, goûter des choses nouvelles, se plonger dans l’atmosphère de lieux historiques. On a visité le château de Léonard de Vinci, là où il est décédé. On est aussi allé en Suisse, on a vécu les changements d’altitude en montagne, on s’est rendu auprès du lac Léman. Tout ça était hallucinant! » 

À Touraine, où les nouveaux mariés avaient réservé un tour guidé des châteaux, l’Office du tourisme était à ce point impressionné par leur visite qu’il les attendait avec des cadeaux et une brochette de journalistes intéressés à raconter leur histoire. 

« Ils ne croyaient pas à ça, deux aveugles qui voyagent si loin de chez eux », note Maryse.

« Mais à deux, on a cette force », renchérit Daniel.  

Une force tranquille et complice qui leur permet d’accomplir ce que d’autres jugeraient impossible. 

« La vie, on ne l’a pas eu facile. Quand je suis devenu aveugle à 20 ans, à cause d’un glaucome, je ne voulais plus sortir de chez moi. J’avais honte. J’ai appris à composer avec mon handicap. Maintenant, 35 ans plus tard, je n’ai plus ces freins-là, évidemment. »

Mais c’est la société qui impose ses limites. 

« Avant de lancer notre entreprise, on a essayé de travailler. Je suis avocat de formation et malgré toutes les démarches que j’ai faites, je n’ai jamais pu entrer dans un cabinet. J’ai œuvré dans mon domaine en aidant des gens qui n’avaient pas les moyens de se payer un avocat, mais comme ils n’avaient pas d’argent, justement, c’était difficile d’en vivre. À un moment donné, Maryse et moi on a épluché les pages jaunes et on a contacté tous les organismes où on pensait pouvoir donner un coup de main, en se disant qu’en plus, ils pouvaient avoir droit à des subventions. Partout, on s’est fait dire non. »

Aucun n’a ouvert la porte ne serait-ce qu’à une période d’essai.  

« Les gens ne voient pas au-delà du handicap, c’est difficile de se tailler une place quand personne ne te laisse ta chance. J’avais proposé à une école de travailler à la cuisine de leur cafétéria. On m’a répondu que c’était impossible parce qu’il y avait des couteaux. J’ai quand même élevé mes deux filles toute seule en cuisinant trois repas par jour, je sais utiliser des couteaux comme tout le monde. Mais il n’y avait aucune ouverture. Nulle part. Tout ça pour dire que l’entreprise qu’on a démarrée, c’était un peu l’aventure de la dernière chance. »

Le couple n’a reçu aucune subvention pour lancer son projet.

Daniel Bonin et Maryse Sauvé, les inspirants propriétaires qui ont mis le projet sur pied en 2018, sont tous deux non-voyants.

« On a demandé un prêt agricole. Comme n’importe qui d’autre. »

Il y a eu des pépins en cours de chemin. De petits soucis insignifiants comme de gros imprévus qui auraient pu tout faire échouer. 

Maryse et Daniel n’ont jamais baissé les bras. 

« À deux, on forme une solide équipe. Et on a eu un soutien incroyable. Pour vrai, tout ça, c’est avant tout une histoire d’amour, de cœur et de passion, qui a généré de grands gestes de générosité autour de nous. »

Des voisins, tout autant que des inconnus, sont venus leur prêter main-forte. Les élans de solidarité combinés à la persévérance du couple Sauvé-Bonin ont permis à la canardière de prendre forme. Aujourd’hui, entre 200 et 225 œufs sont ramassés chaque jour et suscitent l’intérêt de plusieurs grandes toques. Le Manoir Hovey, le Ripplecove et le Paladin sont quelques-unes des bonnes adresses estriennes où on peut déguster des œufs de cane. Ailleurs dans la province, l’appétit est là aussi. Stéphane Modat du Château Frontenac, Jérôme Ferrer du Européa et Normand Laprise du Toqué! et du Beau Mont ont déjà passé des commandes. D’autres pourraient emboîter le pas, notamment Martin Picard, du Pied de cochon. 

Bref, ils sont nombreux à craquer pour le coco de cane. L’avenir s’annonce beau. Maryse et Daniel ne voient pas, soit. Mais on peut dire qu’ils ont de la vision pour dix.

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L’œuf de cane, en quelques mots

« On le connaît peu, parce qu’il ne fait pas partie de notre garde-manger habituel, mais c’est un vieux nouveau produit : j’ai découvert au fil de mes recherches qu’anciennement, il était très prisé par les rois de France! Au goût, il n’est pas si différent de l’œuf de poule, mais il se tient mieux. Le jaune tire sur l’orangé, le blanc est plus consistant, il se tient mieux. C’est un œuf qui fait des merveilles en pâtisserie. Au surplus, il est plus riche en protéines et en vitamines A, E et B12 », révèle Maryse. 

On peut se procurer les œufs directement à la ferme, au CVA de l’Estrie et dans certains marchés fermiers. Le petit plus écoresponsable qu’on aime : lorsqu’on ramène l’emballage, on économise 50 sous sur la prochaine demi-douzaine qu’on achète.

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C’est une erreur d’orthographe qui a donné le si joli nom À la canne blanche. « Au départ, je pensais à la première cane que j’ai eue, qui était blanche. J’ai fait une erreur en écrivant le mot avec deux n. J’ai réalisé après coup que notre nom d’entreprise avait ainsi une double signification. On a gardé À la canne blanche », précise Maryse.

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