Après avoir cofondé l’entreprise Écomestible, l’agropaysagiste Alexandre Dagenais a développé le concept de la ferme Terre d’abondance, en Estrie, où il offre notamment des services pour la création d’aménagements productifs à entretien minimum.

Des plates-bandes à croquer

CHRONIQUE / Il fut un temps où afficher un gazon vert et ras comme celui d’un terrain de golf faisait la fierté des heureux propriétaires de maison. Si pivoines et autres belles à pétales poussaient dans la plate-bande, c’était encore mieux. Mais surtout, pas de pissenlits sur l’impeccable tapis d’herbe.

Ce temps-là n’est pas encore tout à fait révolu. Mais il cède du terrain à une autre façon de voir et de penser l’aménagement paysager.

« On constate que la vague de jardins strictement ornementaux s’essouffle un peu. Il y a un certain retour à la terre, un intérêt grandissant des gens pour faire pousser chez eux des plantes comestibles qui ne feront pas qu’embellir leur environnement, mais qui pourront aussi être dégustées », note l’agropaysagiste Alexandre Dagenais. Dans le quotidien de sa pratique, celui-ci remarque que l’aménagement comestible rejoint tout particulièrement les jeunes propriétaires d’une première maison.

« Tant qu’à entretenir un terrain, ils se disent qu’il vaut mieux y faire pousser des choses utiles. »

Une vision que l’Estrien cultive, lui, depuis longtemps.

« J’ai une formation en aménagement paysager « classique », mais dès le départ, je trouvais que ce n’était pas tellement logique de ne faire que de l’aménagement ornemental. En m’intéressant aux plantes comestibles, j’ai découvert la permaculture, qui permet de créer des écosystèmes vivaces, résilients et productifs dans le respect de ce grand principe de base : prendre soin de l’humain et de la terre en partageant les surplus. »

L’aménagement comestible est de fil en aiguille devenu son fer de lance autant que le fil conducteur de sa pratique.

« Quand on pense paysagement comestible, on voit tout de suite le potager avec les plants de tomates et les concombres. C’est évidemment agréable de cultiver un jardin, mais on peut aller un pas plus loin et compléter son aménagement en misant sur la plantation de vivaces qui nécessitent peu d’entretien et qui vont durer dans le temps. »

Le petit plus? Ce n’est pas plus compliqué de cultiver un aménagement comestible qu’un arrangement ornemental. Au contraire.

« En fait, si on mise sur des vivaces adaptées à notre terrain et si on s’assure de la qualité du sol avant de les planter, l’entretien qu’on aura à faire sera minimum. »

Puisque le long week-end de la fête des Patriotes est souvent le moment de l’année où l’on visite serres et pépinières pour enfin mettre les mains dans la terre, quelques suggestions d’Alexandre Dagenais pour ajouter du comestible à notre environnement.

1. Penser aux arbres fruitiers

« Ce sont de beaux arbres qui sont non seulement magnifiques pendant la période de floraison, mais qui débordent aussi de fruits plus tard en saison. Je pense aux cerisiers, par exemple », dit Alexandre Dagenais, qui évoque aussi le traditionnel pommier, incontournable de notre paysage québécois.

« Ce qui est bien, avec les pommiers, c’est qu’il y en a de toutes les tailles, de toutes les variétés, pour tous les goûts et les besoins. Certaines pommes seront bonnes à croquer, d’autres seront parfaites pour les tartes et les compotes. Dans tous les cas, on gagne à choisir un arbre résistant à la tavelure. »  

La culture des kiwis est aussi tout à fait possible au Québec : « Les gens sont souvent étonnés d’apprendre qu’ils peuvent faire pousser des kiwis ici. C’est une variété différente de ceux qu’on connaît davantage, qui donne un fruit imberbe et plus petit, de la grosseur d’un raisin vert. »

Parmi les arbres qui sont faciles à faire pousser et auxquels on ne pense pas d’emblée, Alexandre Dagenais cite le poirier asiatique, « particulièrement résistant et généreux en fruits ».

À plus petite échelle, les fraises, framboises, bleuets et tutti quanti sont de grands favoris, mais au chapitre des petits fruits, on peut aussi sortir de l’habituel en plantant amélanchiers ou camérisiers, par exemple. « On n’y pense pas toujours, parce qu’on ne trouve pas ces fruits-là en supermarché, mais ils sont très faciles à cultiver. Sinon, j’aime particulièrement le fraisier alpin, qui pousse sans faire de stolons et qui produit tout l’été, jusqu’aux premières gelées. »

Autre coup de cœur : l’arbre-mûrier, dont le feuillage, traditionnellement, servait à nourrir les vers à soie.

« C’est un arbre qui a de belles qualités ornementales, mais qui produit également beaucoup de fruits. »

On a un coin d’ombre? Groseilles, gadelles et cassis y pousseront bien.

« Pour les espaces à remplir sur le terrain, j’aime bien utiliser les arbustes de cerises de terre. Ils ont une belle ampleur et leurs fruits sont bien aimés. »

2. Oser les fleurs comestibles

Capucines, pensées et hémérocalles qui colorent la plate-bande peuvent aussi servir à enjoliver l’assiette.

« Les gens ne savent pas que leur parterre comprend probablement déjà des plantes comestibles. »

Souverains des coins d’ombres, « les hostas, par exemple, se dégustent au printemps », précise Alexandre.

Vraiment?

« Tout à fait. La jeune pousse printanière, qui ressemble à un cigare sorti de terre, est bonne à manger, précise-t-il. Et du côté des hémérocalles, il n’y a pas que la fleur qui est délicieuse, le feuillage l’est aussi, particulièrement au printemps, parce qu’il est tendre et moins fibreux que plus tard en saison. »

3. Varier les fines herbes


Elles prennent peu d’espace, mais ajoutent un maximum de saveurs à nos plats : les fines herbes sont un must sur le terrain.

Estragon, sauge, origan, ciboulette, basilic, sarriette, thym et origan ont souvent la cote, mais elles ont des cousines méconnues qu’on gagne à découvrir.  

La verge d’or odorante, par exemple, qui est une herbe vivace au goût d’estragon anisé. Très peu connue au Québec, elle trouve pourtant facilement sa place dans un aménagement paysager, assure Alexandre Dagenais, qui a multiplié les démarches pour en offrir à sa clientèle : « J’ai beaucoup cherché pour en dénicher. Lorsque j’ai vu une entreprise américaine qui vendait des plants, j’en ai commandé en quantité. C’est une herbe vraiment intéressante au goût. Et si on pense alimentation locale, c’est l’une des premières fines herbes qui ne vient pas de la région méditerranéenne ».

La chartreuse est une autre belle trouvaille.

« On l’appelle aussi menthe coq, elle est assez parfumée, à mi-chemin entre le romarin et la menthe. »

Le persil japonais, « au goût est plus doux que le persil frisé, se déguste bien en salade ».

Un conseil tout simple : les fines herbes qui ont tendance à devenir envahissantes (allo, menthes variées et origan!) gagnent à être plantées en pots.

4. Intégrer des plantes potagères annuelles

Au jardin comme tel, les tomates, carottes, laitues, concombres, haricots et pois mange-tout trouvent aisément leur place.

« On peut y aller avec ce qu’on connaît, mais c’est intéressant d’essayer différentes variétés qu’on ne trouve pas nécessairement en supermarchés. Je pense aux tomates, par exemple, qui se déclinent en divers formats et couleurs. Certaines mûrissent très lentement et se conservent longtemps, comme la variété mystery keeper. »  

Il faut avoir l’espace pour, ou alors miser sur la culture en barils, mais la pomme de terre peut aussi être un bel ajout au jardin.

« Là encore, il existe plusieurs variétés. Dans tout ça, peu importe ce qu’on cultive chez soi, le fait de faire un jardin nous amène souvent à changer nos standards et prendre un peu de recul sur la perfection de nos récoltes. La tomate de l’épicerie et celle du jardin n’auront sans doute pas le même aspect. Peut-être que celle qu’on aura cueillie sur le plant aura des petits défauts. Mais au goût, aucun doute sur celle qui aura votre préférence. »

Le secret est dans la terre

Le secret d’un aménagement prolifique et abondant est invisible à l’œil nu. L’essentiel, c’est encore et toujours la qualité de la terre.

« Il faut éviter de planter dans une terre très compactée. Le premier truc à faire, c’est de réintroduire de l’oxygène dans celle-ci et y remettre la bonne biologie, en la nourrissant avec un très bon compost », résume Alexandre Dagenais.

Vision durable et plantes rares

Après avoir cofondé l’entreprise Écomestible et y avoir œuvré pendant quelques années, Alexandre Dagenais a décidé, il y a trois ans, de plonger à plein dans le projet qu’il menait en parallèle, chez lui. Avec sa conjointe, Marie-Noël de la Bruère (qui compose d’originaux paniers médicinaux saisonniers), il a développé le concept de la ferme Terre d’abondance, en Estrie, où il offre notamment ses services pour la création d’aménagements productifs à entretien minimum.

« On dispose de 25 acres de terrain, mais présentement, on en utilise environ deux. Au cours des prochaines années, on veut créer et développer un verger diversifié sur cinq acres », dit celui qui cultive et vend toute une variété de vivaces rares, variété qu’il a d’ailleurs présentée au Jardin botanique de Montréal, ces deux dernières années.

« J’ai épluché divers sites internet, j’ai communiqué avec des producteurs d’un peu partout. Au fil du temps, je me suis constitué une belle sélection de plantes vivaces qu’on ne retrouve pas ailleurs. »

Ça vous intéresse? Cet été, les deux propriétaires ouvrent les portes de leur ferme (rue Felton, à Sherbrooke) au grand public lors de journées choisies. La première aura lieu le 16 juin. Coordonnées et infos : www.fermeterredabondance.com