Christian Bégin et Katherine Daoust

Curieux festin

CHRONIQUE / On pourrait dire que la Curieuse Compagnie de Christian Bégin est, d'une certaine façon, née grâce à son avatar animé. Celui qu'on voit à l'occasion dans les pubs télévisées d'IGA ou dans les pages de la circulaire hebdomadaire de la chaîne.
« Josée di Stasio, Stephano Faita, moi-même : tous les porte-parole, on a un rôle à jouer avec notre petit personnage. Le mien, depuis le début, c'est de favoriser le lien entre les consommateurs et les producteurs locaux. »
L'idée derrière le concept était belle et le contrat était lucratif. Tout était parfait... ou presque.
Entier dans son engagement, l'animateur et comédien avait envie que cette belle vision s'incarne davantage. Il souhaitait faire quelque chose de plus.
Quoi, exactement, ça, il ne le savait pas.
Ce sont des amis qui lui ont soufflé l'idée.
Pourquoi tu ne créerais pas quelque chose de concret, Christian?
L'idée de proposer en épicerie une gamme de plats tout prêts a fait son chemin.
« Les livres, les émissions de cuisine, les blogues de bouffe prolifèrent. J'anime moi-même une émission hebdomadaire qui nourrit l'envie de cuisiner des gens. Il reste que, faire à manger quotidiennement, pour une majorité de gens, c'est un peu une vue de l'esprit. On n'y arrive pas nécessairement, avec nos vies ultras chargées. D'où ce projet d'offrir des délices en boîte qui goûtent comme si c'était fait maison. »
Du premier élan à la concrétisation du projet, il y a eu des détours, des imprévus, des défis. Mais là, c'est fait. Depuis jeudi, les Curieux Produits de la Curieuse Compagnie se trouvent en épicerie. La gamme compte six plats, tous élaborés d'après les recettes de Bégin lui-même, après une série d'essais-erreurs pour parvenir au parfait résultat.
Des produits et des gens d'ici
« Ça fait deux ans que je travaille là-dessus, je suis moi-même étonné d'être rendu là », dit celui qui s'est lancé dans l'aventure avec son ex-conjointe, Katherine Daoust, designer qui sera responsable d'une éventuelle collection d'accessoires de cuisine. En partenariat avec des artisans, encore là.
Parce que les artisans d'ici, c'est un peu le coeur et l'essence de la Curieuse compagnie, qui a noué contact avec des producteurs de partout au Québec. La Ferme des Voltigeurs de Drummondville, les Épices de cru, les fermes Gaspor et duBreton, la fromagerie La Moutonnière, la Gabrielle de l'Île d'Orléans et les Canards Lac Brome font tous partie de la sélecte liste de précieux fournisseurs.
« Ce n'était pas dans mon plan de vie de me lancer en affaires. Quand j'ai choisi de le faire, je voulais y trouver un sens. Évidemment, je plonge là-dedans avec l'intention de réaliser un certain profit, c'est une entreprise, pas un organisme sans but lucratif, mais il y a toute une réflexion qui sous-tend l'esprit de la compagnie. L'idée de mettre en lumière le travail de producteurs locaux est vraiment importante. On a été très exigeants sur la nature de nos partenariats. On voulait la qualité, la traçabilité des produits, une liste d'ingrédients irréprochable. »
Tout ça a du goût. Et un coût. Il faut s'attendre à payer un peu plus cher pour une telle qualité.
« Depuis deux ans, forcément, j'observe beaucoup les gens quand je vais à l'épicerie. Je remarque qu'ils s'intéressent beaucoup plus à la liste d'ingrédients. Je les vois lire, choisir. Je fais le pari qu'on est rendu là, mais je suis conscient qu'il faut quand même expliquer ce qui justifie les coûts. Et rappeler aux gens le pouvoir qu'ils ont lorsqu'ils choisissent ce qu'ils mettent dans leur panier. Dès cette semaine, par exemple, quantité de fromages français vont débarquer sur nos tablettes. Ça peut faire mal à nos artisans d'ici... Je crois beaucoup à une forme de protectionnisme alimentaire. Il y a encore de l'éducation à faire, mais plus on va acheter local, plus les prix vont être attrayants, plus on va encourager les producteurs de chez nous. »
Reste que le test ultime, ce qui fait foi de tout, c'est encore et toujours le goût. Sortir des deniers de sa poche pour un pâté qui goûte le carton, ça n'intéresse personne. Christian Bégin voulait du bon. Au chapitre des saveurs, il n'y avait pas de place pour les compromis.
« Je ne connaissais pas ça, le processus d'industrialisation. C'est une chose de faire une casserole chez soi. C'en est une autre de reproduire cette même casserole à grande échelle. On a multiplié les essais. On a fait travailler du monde très fort. Nos standards étaient très élevés. Et on y est arrivé. »
Boulettes de poulet, pâté à la viande, tourtière du Lac, ragoût de boulettes, pain de viande et polpettes de porc sont maintenant sur les tablettes de tous les IGA de la province. Le maillage entre la bannière et Bégin allait de soi, il est après tout l'un des porte-parole du géant alimentaire depuis plusieurs années.
Vous l'aurez remarqué, nous aussi : les six produits ont en commun d'être tous très carnés.
« Je suis un carnivore fini! Mais comme beaucoup de monde, j'essaie aussi de réduire ma consommation de viande. Il y aura des options végétariennes dans notre éventail, éventuellement. »
Pour l'heure, il travaille sur une gamme de tartes variées, en collaboration avec des cuisiniers qui s'y connaissent. Les pâtisseries, comme le reste des produits, seront développées selon les aliments disponibles en saison.
« Mes tartes aux fraises seront offertes en été. Pendant la saison des petits fruits. Point. Parce qu'en février, des fraises du Québec, ça n'existe pas. J'ai beaucoup challengé IGA là-dessus, en insistant sur le fait qu'il y aurait une dimension saisonnière à ce que je propose. Ce n'est pas une façon habituelle de voir les choses pour une grande bannière accoutumée à répondre à la dictature du consommateur qui veut tout, tout le temps. Mais ils ont été très ouverts. Créer de l'attente, cultiver ça, il y a quelque chose de beau là-dedans. Les aliments prennent une autre valeur quand on n'y a pas accès à longueur d'année. »
Au fond, ce n'est vraiment pas une si curieuse façon de voir.
Dix ans de curiosité télé
Il y a dix ans cette année, Christian Bégin empruntait un virage inattendu. Casque de scooter dans une main, bouteille de vino dans l'autre, il débarquait à Télé-Québec, où on lui confiait les commandes d'une nouvelle émission de cuisine. Le convivial rendez-vous fait maintenant partie du panorama gourmand. Curieux Bégin est devenu un incontournable de la grille télévisuelle.
« Le quotidien des producteurs, les artisans derrière l'industrie alimentaire, c'est une réalité que je ne connaissais pas. Curieux Bégin m'a ouvert à tout ça. Ça n'a pas seulement influencé ma vie professionnelle, ça a aussi eu un impact sur ma vie personnelle. Si je reste à Kamouraska aujourd'hui, c'est un peu à cause de cette émission-là. J'ai découvert le quotidien des gens qui nous nourrissent. Toute l'abnégation que ça demande de faire de l'agriculture. J'ai un immense respect pour tous ces producteurs. »
La dixième saison s'amorce et la formule ne s'est pas essoufflée en chemin.
« Au contraire, on dirait même qu'elle s'est bonifiée avec les années. Moi, je suis toujours aussi passionné par ce projet-là, qui me propulse dans un monde que j'aime. C'est comme si, depuis 10 ans, j'étais en formation continue en cuisine, dans le cadre d'un rendez-vous convivial qui ressemble beaucoup à ce qui se passe chez nous quand la visite débarque. On jase autour de l'ilot, en faisant de la bouffe et en prenant un verre de vin. »
Les fidèles de l'émission reverront cette année plusieurs habitués du plateau télé, mais aussi de nouveaux visages. Ils voyageront aussi un brin par procuration. L'équipe s'est permis une parenthèse européenne, le temps de deux émissions.
« On a visité Paris et la Vallée de la Loire. On a découvert des adresses formidables, tout à fait dans l'esprit de Curieux Bégin. »