Le travail qui rend malade

Le monde du travail a bien changé en 30 ans. Il est en pleine mutation et l’organisation du travail subit des transformations majeures. Avant les années 80, on parlait peu de cibles de ­performance, de reddition de compte et de facteurs de risques psychosociaux. Aujourd’hui, ce sont des réalités que vivent un nombre croissant de travailleuses et travailleurs au quotidien.

Course à la performance et à la productivité, prolifération des horaires atypiques et transposition de la méthode Lean dans la plupart des secteurs d’activités ont ouvert la porte à la complexification des tâches, à la surcharge et à l’intensification de la cadence de travail.

L’État n’échappe pas à cette mouvance. En éducation et en santé et services sociaux, les organisations implantent des approches de gestion issues du secteur privé en fixant des cibles de performance. Les commissions scolaires, par exemple, ont comme objectif de chiffrer la hausse de la diplomation. Les hôpitaux, quant à eux, doivent établir des coûts moyens pour chaque intervention et sont financés en fonction de ces coûts, sans tenir compte des caractéristiques propres à chaque milieu ou à chaque patient et qui font varier l’intensité et le temps d’intervention. On nivelle par le bas.

Ces approches de gestion mettent l’accent sur la réduction des coûts et non pas sur la qualité des services. Même le vocabulaire utilisé change. Les bénéficiaires des services publics ne sont plus considérés comme des « usagers », mais comme des « clients ». 

Pour être certains que les cibles de performance sont atteintes, on oblige les gestionnaires à rendre des comptes, ce qui a deux conséquences : le personnel doit accomplir davantage de tâches administratives afin que les gestionnaires puissent justifier -l’atteinte de leurs cibles. Ce -faisant, ils contrôlent davantage le travail en versant dans la microgestion, obligeant leur personnel à changer de méthodes afin -d’atteindre les résultats. 

Le personnel y perd son autonomie et arrive difficilement à offrir une qualité de service propre à en retirer de la satisfaction sur le plan professionnel. Les compétences ne sont plus reconnues. Pour les gestionnaires, il s’agit d’un problème d’adaptation, étant convaincus que, s’il le voulait vraiment, leur personnel serait à la hauteur et offrirait un service de qualité au meilleur coût possible. 

Sonia Ethier, présidente Centrale des syndicats du Québec

Combinés à une baisse constante de ressources, ces modes de gestion ont des conséquences importantes sur les conditions d’exercice. La surcharge de travail, l’intensité et la complexité des tâches provoquent du stress, de l’épuisement professionnel, des symptômes de dépression et d’anxiété et même de la violence et du harcèlement psychologique. Ce qui explique la hausse fulgurante des congés de maladie en santé et en éducation.

Pour se prémunir, les travailleuses et travailleurs du secteur public rencontrent des thérapeutes ou se font prescrire des anxiolytiques et des antidépresseurs. D’autres prennent des congés. Plusieurs abandonnent carrément leur profession, croyant que leur milieu de travail ne leur offrira jamais des conditions acceptables qui respectent leurs valeurs.

Les études le montrent clairement. Il s’agit d’un problème d’organisation du travail et non pas de performance individuelle. Les méthodes de gestion issues du secteur privé, que l’on persiste à imposer, ne prennent aucunement en compte les particularités du secteur public. Un établissement d’enseignement ou un point de services en santé ne peut pas être géré comme une chaine de montage. De plus, et c’est connu, il n’y a pas suffisamment de personnel pour répondre à la demande sans cesse croissante.

Devant la détresse et les difficultés vécues dans les milieux de travail, les membres de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) ont adopté des orientations misant sur l’action collective lors de leur Congrès de juin 2018, étant persuadés que ce n’est pas par des gestes individuels et isolés que nous parviendrons à des résultats concrets et à des changements durables. 

Il faut d’abord comprendre ce que nous vivons pour mettre le doigt sur ce qui ne va pas. Il faut mettre en place des actions pour changer nos milieux de travail. Il faut faire en sorte que les services publics retrouvent leur humanité et redeviennent des services pour les citoyennes et citoyens et
non des services marchands empreints d’une vision strictement comptable. 

L’organisation actuelle du travail rend malade. 

Ensemble, nous avons le pouvoir d’agir, maintenant.

Sonia Ethier, présidente
Centrale des syndicats du Québec