Loin de calmer le jeu, l’ordre lancé sous forme d’invective par un de mes voisins de lit a plutôt envenimé la situation. «Il m’a dit “ta yeule!” Il m’a dit “ta yeule!”». Et tandis que l’intervenant essayait toujours de contenir le tumulte, le visiteur turbulent et offusqué refusait obstinément de se taire.
Puis le vacarme s’est estompé aussi soudainement qu’il s’était levé.
Tous mes voisins se sont remis à ronfler, sauf moi, crispé sur mon brancard. De longues heures d’insomnie s’annonçaient. Et je n’avais encore rien vu.
Le projet
L’itinérance est peut-être l’enjeu public contemporain le plus criant au Québec. Nous, journalistes, le couvrons du mieux que nous pouvons. Or, même dans nos reportages les plus brillants, j’ai l’intuition qu’une part de la réalité de la rue nous échappe.
En tentant d’expliquer le «pourquoi», de larges pans du «comment» sont laissés dans l’ombre.
En tenant pour acquise l’angoisse d’une vie sans toit, on cherche toujours à dépeindre le chemin qui mène à la rue. Mais comment les gens y vivent-ils? Qu’y a-t-il au-delà de la précarité qui nous inspire tour à tour pitié, dédain et méfiance? Ces portions de la rue sont plus difficiles à circonscrire.
Dans la désorganisation apparente, un esprit de communauté doit bien fédérer ces gens que nous réduisons souvent à leur simple condition d’itinérance...
J’ai résolu de tout laisser en plan pour aller vivre un moment avec eux.

Huit jours. Pas un sou, pas une pièce d’identité, pas de téléphone ni d’Internet, pas de contacts avec le monde extérieur, une page blanche en tête. Un calepin de note et un stylo, un peu de lecture, un sous-vêtement de rechange, un iPhone sans carte SIM et en mode avion (pour les photos et l’enregistreur), une brosse à dents, les vêtements que j’avais sur le dos. Point.
Avec une clé en poche, un horizon de «sortie de crise», la possibilité de m’extirper de là à tout moment, mon photographe qui passe me voir vers la fin du séjour pour illustrer le reportage, je ne ferai croire à personne que j’ai réellement été en situation d’itinérance.
L’idée était plutôt de me rapprocher de l’essence de la rue pour tenter au moins de la ressentir, d’en comprendre certains mécanismes, et de tisser des relations de confiance pour éclairer une réalité que je devine plus complexe qu’il n’y parait.
Le contexte
Mon séjour se déroule à Shawinigan. Quelque 50 000 habitants. L’itinérance en région.
La coordonnatrice du seul refuge de la ville explique qu’à certains égards, c’est plus difficile ici qu’à Montréal. «Les policiers nous le disent. Si on “barre” quelqu’un qui a menacé nos intervenants, ils n’ont nulle part d’autre où l’amener, ils vont le laisser dans la rue. À Montréal, ils ont toujours une autre option.»
Un futur compagnon d’infortune, qui a aussi connu l’itinérance dans la métropole, me fera valoir que «là-bas, tu peux manger toute la journée si tu veux, y’a tellement de ressources pour le monde dans’ rue... Icitte, y’a Roland-Bertrand, pis le TRàSH qui peut te dépanner... Si y sont fermés, y’a rien!»
La tablée populaire du centre Roland-Bertrand, le milieu de vie du TRàSH (Travail de rue à Shawinigan) et le Refuge du centre-ville (également géré par le centre Roland-Bertrand) seront ainsi les trois points de chute de mon séjour dans la rue. Un triangle de trois kilomètres... j’en marcherai finalement des dizaines.

J’ai rencontré les gestionnaires des organismes en amont du séjour. Ma démarche s’est faite à visage découvert, avec leur accord, leur confiance, et de sérieuses mises en garde. «On se demande si tu sais vraiment dans quoi tu t’embarques...»
Toxicomanie tous azimuts, problèmes de santé mentale, cohabitation sous le signe de la tension, de crises ponctuelles et spontanées, de la promiscuité et d’une hygiène rudimentaire, on tente presque de me dissuader. On convient du même souffle de la pertinence de mon projet.
On se met d’accord. Je m’identifierai comme journaliste avant de recueillir les confidences de qui que ce soit. À l’exception des intervenants, j’anonymiserai mes éventuels témoins par l’utilisation de pseudonymes. Surtout, je serai toujours le dernier à pouvoir bénéficier d’une ressource limitée – si les 17 lits du refuge sont occupés, c’est moi qui passerai la nuit sur une chaise.
Jour 1
Le 11 mars, je me dépose ainsi dans les rues de Shawinigan. Menaçante, la tempête de verglas est sur toutes les lèvres.
Je songe à repousser le projet, tandis qu’on prédit presque la fin du monde à la radio. Je laisse notamment derrière moi ma famille qui pourrait devoir composer avec des jours entiers sans électricité... Et qu’arrivera-t-il de moi au refuge, si tel est le cas?
Je finis par conclure que l’insécurité ambiante sied bien à l’état dans lequel je veux me mettre.
Je plonge
Ma voiture garée pour la durée de mon expérience, mes premiers pas mènent au Centre Roland-Bertrand. Le lieu est désert et on annonce que la tablée populaire ne servira pas de repas le midi. Un peu déçu, je mets le cap vers le TRàSH, à quelque 300 mètres.
Milieu de vie qui n’est pas sans rappeler une maison de jeunes, mais pour adultes, le TRàSH est un véritable phare dans le quartier Saint-Marc, voisin du centre-ville. On laisse sur le pas de la porte les préjugés qui nous accablent, les abus qui font courber l’échine, le jugement qui condamne. La dignité règne ici en maître. Je vais passer la journée là.
J’avais résolu de ne pas prendre de notes le premier jour, mais très vite je sors mon enregistreuse pour capter des propos qui se révèlent généreux et colorés.
Derrière ma façade de journaliste de terrain, une sourde insécurité m’habite. «Ah salut, toi c’est Éric? Moi c’est Sébastien. As-tu passé la nuit au refuge? Oui! Est-ce qu’il y avait pas mal de monde?»
Ce n’est qu’une minorité des gens qui fréquentent le TRàSH qui vivent en situation d’itinérance. Je comprendrai bientôt que sur le continuum de la désaffiliation sociale, vivre sans toit n’est qu’un point sur le large horizon de la précarité. Certains graviteront toujours autour, sans jamais cocher la case, échappant ainsi à une grille statistique peu encline à la nuance.
«Moi, quand ça ferme icitte pour deux semaines dans le temps des Fêtes, je trouve ça long, pis j’ai pas ben ben de moyens... J’ai beau avoir un toit, je suis autant dans la rue que les autres», me confiera Stéphane, en tête-à-tête sur un divan du TRàSH, lui qui en aura bientôt beaucoup plus long à m’apprendre.
Ma première journée s’étire ainsi, en côtoyant des gens loquaces, mais pour beaucoup marqués par un parcours qu’on devine rugueux. Par-delà le propos, leur réalité se lit ici dans un tic nerveux, là dans une dentition en déroute, souvent dans des préoccupations de l’ordre de la survie, d’un billet d’autobus qu’on n’a pas, d’une cigarette que l’on quête, voire d’une intoxication qui accapare beaucoup d’espace...
Jason et Bruno, les deux intervenants du TRàSH ce jour-là, mettront la main à la marmite pour pallier la fermeture imprévue de la Tablée populaire. Ces deux-là incarnent les deux faces d’une même médaille. L’un rompu à l’empathie, l’autre à la bienveillance. Des macaronis sont au menu, des sourires sont aux visages.

Quand les portes ferment sur le coup de 16 heures, j’agrippe mon sac à dos et mon courage. Le refuge ouvre les siennes à 17h15. J’ai un kilomètre et demi à franchir, du temps à tuer, et beaucoup de surprises encore à venir. Habité par un mélange de fébrilité et de nervosité, je replonge dans la rue, en attendant ma première nuit, et le tumulte qui viendra l’interrompre...
L'itinérance vue de l'intérieur
DANS LA MARGE
- J’ai soumis aux intervenants des ressources communautaires qui ont pris le pari de me faire confiance que mon but n’était pas de produire un reportage du type «j’ai survécu à la rue», mais bien de tenter de m’approcher le plus près possible de la réalité de «leurs gens», pour en éclairer ses subtilités. Noble entreprise, ont-ils convenu, même si certains d’entre eux m’ont regardé avec un sourire en coin...
- Ils sont deux Éric à s’être confiés à moi lors de ma première journée au TRàSH. Cohérents, sympathiques, respectivement 51 et 58 ans. L’un était «retombé dans la rue» depuis deux jours, au détour d’une mésentente avec la personne qui l’hébergeait depuis quelques mois. L’autre s’est montré plus vague sur son parcours, mais j’ai compris qu’il était au refuge depuis quelque temps. «Ah oui! Tu t’en vas vraiment-là à soir?» qu’il m’a lancé, peu rassurant. Rencontrés tôt dans la journée, le hasard voudra qu’ils soient aussi mes deux voisins de lit le soir venu – ce qui ne manquera pas de me rassurer.
- J’étais déjà familier avec les statistiques, mais la réalité qu’elles traduisent m’a littéralement sauté aux yeux dès les premières heures de mon reportage: la consommation de drogues et les enjeux de santé mentale sont les deux chaînons les plus saillants de l’itinérance, qui se confondent souvent dans une comorbidité omniprésente. Le premier jour au TRàSH, j’ai fait la connaissance de Gaétan, qui l’incarne dans une tragique éloquence, sur laquelle je reviendrai.







