Le port du masque n’est pas vécu comme une contrainte en Asie. Que ce soit en cas de pollution, d’allergie ou de rhume, il est largement porté et accepté.
Le port du masque n’est pas vécu comme une contrainte en Asie. Que ce soit en cas de pollution, d’allergie ou de rhume, il est largement porté et accepté.

Port du masque: «On est peut-être plus individualiste qu’on ne le pensait»

Sarkis Kiork se souvient. L’étudiant québécois a posé ses bagages le 8 février à Taïwan pour entamer une session universitaire. Et ce, alors que la pandémie battait son plein en Asie. Il se remémore la première fois qu’il y a pris le métro. Tout le monde portait un masque, sauf lui. Une dame s’est alors approchée et lui en a donné un. «Je n’aurais jamais vécu cette expérience au Québec», confie-t-il, toujours ému.

Contrairement à plusieurs étudiants québécois en échange à l’étranger, Sarkis n’est pas revenu au Québec en mars, malgré la recommandation de son université et du gouvernement. «Parce que je me sentais beaucoup plus en sécurité là-bas qu’ici», s’empresse-t-il d’ajouter.

Parmi les actions implantées à Taïwan pour vaincre le virus, citons le port du masque. À la différence du Québec, la population n’a pas attendu son imposition pour le porter. Même que la production de couvre-visages tournait à plein régime. Résultat : 15 millions de masques produits par jour et aucun confinement imposé. L’île de 24 millions d’habitants compte à présent seulement 467 cas confirmés et sept décès.

«Au Québec, on parle des libertés individuelles pour discréditer le masque, mais à Taïwan, ce discours, on ne l’entend pas», affirme celui qui a pu continuer sa formation en présentiel à l’Université nationale des sciences et des technologies de Taïwan.

Sarkis est revenu au Québec en juillet. Son expérience en sol asiatique lui a fait changer sa perception sur le port du masque. «Si je n’étais pas allé à Taïwan, j’aurais sûrement été plus réticent à le porter. Je me serais posé plus de questions quant à son efficacité et son utilité.»

Pour la sociologue Valérie Harvey, qui a habité au Japon un an et demi et écrit six livres sur ce pays qu’elle affectionne tant, la recommandation du port du masque pour les Asiatiques était logique. «Dans les médias japonais, on essaie même d’expliquer pourquoi les gens en Occident ne veulent pas porter le masque!»

«Au Québec, on n’a même pas suivi la recommandation de le porter», fait-elle remarquer, tout en ajoutant que le discours contradictoire des autorités «n’a pas aidé».

Un enjeu collectif

«Les Asiatiques ont eu des rappels réguliers», souligne Mme Harvey, faisant allusion aux épidémies répétitives ayant eu lieu en Asie dans le dernier siècle. L’épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en 2003, a d’ailleurs été un catalyseur, une période à laquelle le port du masque est devenu de plus en plus généralisé.

Selon la sociologue, le port du masque n’est pas vécu comme une contrainte sur ce continent. Que ce soit en cas de pollution, d’allergie ou de rhume, ce bout de tissu est largement porté et accepté. «En Asie, une large majorité de la population est convaincue de son utilité.»

Si Mme Harvey admet que dans certaines sociétés asiatiques, les autorités ont poussé le collectif un peu trop loin, elle rappelle que dans un contexte de pandémie, penser à la collectivité, c’est juste positif. «Ce que les Japonais ou les Taïwanais ont très bien compris, c’est que la liberté de pouvoir continuer à travailler, aller au restaurant ou au centre d’achat est conditionnelle à ce que tout le monde continue de faire attention.»

Et par chez nous? «Au Québec, on a cette valeur de collectivité, car on vient d’une société catholique. Mais on est peut-être plus individualiste qu’on ne le pensait.»

Voir le verre à moitié plein

D’après un sondage CROP réalisé à la mi-juillet, les résidents de la grande région de Québec se montraient plus réticents au port du masque comparativement au reste de la province. 24 % contre 18 %. La manifestation anti-masque de dimanche à Québec a d’ailleurs réuni entre 2000 et 3000 personnes, selon le service de police.

«L’être humain est réfractaire au changement, c’est normal. Mais ces manifestants sont aussi nourris par le fait que la région de Québec a été plus épargnée par le virus.» La sociologue précise aussi que la région a toujours voté un peu plus à droite sur l’échiquier politique, préférant privilégier les droits individuels. «Cela aussi peut nuire à implanter un message collectif.»

La sociologue préfère toutefois regarder le verre à moitié plein. «C’est étonnant qu’autant de Québécois disent qu’ils sont en accord avec le port du masque, étant donné qu’on les a forcés à changer leurs habitudes aussi rapidement, constate-t-elle. Avant la pandémie, c’était 0 % qui en portait un. Il faut savoir qu’il y a eu un bond immense en seulement cinq mois.»

Cette dernière ne croit pas que le masque disparaîtra du paysage québécois de sitôt. Peut-être même, deviendra-t-il un réflexe en période de grippe? «Nous, on est comme la première génération à porter le masque. Nos enfants nous voient le porter. Dans 10 ans, ce ne sera pas aussi bizarre pour eux que ce l’est pour nous. Pour les Asiatiques, c’est la même chose, ils ont vu grand-maman porter le masque.»