Marie-Hélène avec ses jumeaux de trois ans et demi, Rosalie et Raphaël.

Parents séparés: la COVID-19 en terrain glissant

Les temps de garde d’enfants pour les parents séparés ont été quelque peu bousculés dans les derniers jours. Pas d’école, télétravail et isolement compliquent les choses. Marie-Hélène et son ex-conjoint réussissent bien à s’occuper de leurs deux boules d’énergie, Rosalie et Raphaël : une semaine chez maman, une semaine chez papa.

Le jugement de la cour veut que les parents aient une garde partagée des jumeaux également. Il avait été décidé que durant la semaine chez maman, le dodo du lundi se faisait chez papa. Même chose pour la semaine de papa.

«Pour limiter les déplacements, on a enlevé le dodo chez l’autre durant notre semaine. Cette semaine j’ai les enfants et lundi, ils ne sont pas allés chez leur père. On a quand même fait un Facetime pour garder le contact et montrer que papa faisait attention au gros virus», explique Marie-Hélène.

Les parents ont pris le temps de bien expliquer à leurs cocos de trois ans et demi que les écoles et les magasins fermaient à cause d’un virus dangereux, et que ça changeait un peu leurs habitudes.

«On est plus transparent l’un envers l’autre et on se parle de nos craintes. On communique beaucoup et une chance, je ne voudrais pas être dans le cas où les parents ont des différends.»

Rosalie et Raphaël font de l’asthme sévère, la COVID-19 pourrait s’avérer très dangereuse pour eux. 

«On ne réagit pas tous de la même façon à une crise comme celle-là. Mon jugement n’est peut-être pas le même que mon ex-conjoint. Si jamais on en vient à ne pas s’entendre, je sais qu’il y a des ressources qui existent», explique la maman.

Marie-Hélène et son ex-conjoint communiquent plus et mieux depuis qu'on a signalé l'état d'urgence sanitaire. Par contre, ce n’est pas tous les parents qui réussissent à bien s’entendre. 

Legault «maladroit»

Depuis le début de la crise, les avocats en droit de la famille ont la lourde tâche de s’assurer que les ententes entre les parents soient respectées. Étant donné qu’aucune précision n’a été faite à ce sujet par la Direction de la santé publique, le mot d’ordre aux parents est de respecter les ententes de la cour tout en respectant les consignes d’hygiène. 

Mardi, le duo François Legault et Horracio Arruda a été interrogé au sujet du temps de garde des enfants, ils ont créé «beaucoup de confusion». 

Selon le premier ministre, il est préférable que l’enfant reste chez un seul parent, même s’il admet cependant que la situation est délicate.

«Ce n’est pas simple. Mais j’ai le goût de vous répondre ce que le Dr Arruda me dit : le parent qui est le plus sévère, c’est peut-être celui qui devrait garder les enfants», a-t-il dit. 

Du côté du docteur Arruda, il s’agit d’une question de jugement. «Je pense que c’est une question aussi que les parents peuvent gérer entre eux. Il n’y a pas de recette miracle. Vous savez, des pandémies comme ça, on n’en a pas vécu, puis on n’a pas fait des études, d’analyses. Les gens sont assez intelligents, à mon avis, pour comprendre», a-t-il exprimé lors du point de presse quotidien.


« Il y a aussi les situations où l’enfant devient un objet de guerre. Ce que M. Legault a dit ouvre la porte à plein d’abus et je ne pense pas que c’est là qu’il voulait aller. »
Valérie Laberge, avocate spécialiste en droit de la famille

Onde de choc dans le milieu

Valérie Laberge est avocate spécialiste en droit de la famille, elle s’est «étouffée avec son café» en entendant les propos du premier ministre en conférence de presse.

«Il y a des parents qui s’arrangent facilement, c’est le rêve d’avoir des parents qui collaborent. Il y a aussi les situations où l’enfant devient un objet de guerre. Ce que M. Legault a dit ouvre la porte à plein d’abus et je ne pense pas que c’est là qu’il voulait aller. Il n’a pas pesé la mesure de ce qu’il disait et devrait absolument revenir sur le sujet», indique-t-elle en entrevue avec Le Soleil.

Depuis le jour 1 de la crise, c’est «le bordel» dans les bureaux des avocats du droit de la famille. Ils essaient de rassurer les parents et conserver les ententes le plus possible. 

Me Laberge veut aussi mettre en lumière la différence entre la garde partagée et le partage du temps de garde. Entre des parents divorcés et des parents séparés. Des ententes légales et non légales. Tous ces termes ont des définitions bien différentes, les mettre tous dans le même paquet vient mélanger les cartes. 

Depuis le point de presse du premier ministre, le téléphone de Valérie Laberge ne cesse de sonner et les avocats se sont vite prononcés sur les réseaux sociaux et partout ailleurs pour préciser certaines choses. 

«La question lui a été posée en direct, je pense que M. Legault n’était pas sensibilisé à tous les enjeux qu’englobe le droit de la famille. C’était très maladroit et malhabile. C’était un peu bon-enfant et il faudrait que le tir soit rectifié. Il y a sûrement quelqu’un qui a sonné une cloche. Ce qu’il a dit, ça peut donner des armes aux parents pour alimenter le conflit», insiste l’avocate.

Si (et seulement si) les parents croient que les directives de la santé publique ne sont pas respectées (comme dans le déplacement d’une région à l’autre), les parents doivent appeler leur avocat ou un médiateur s’ils ne réussissent pas à s’entendre. Tous les parents ont droit à un certain nombre d’heures de consultation gratuites avec les médiateurs. On peut en trouver un facilement sur le site Web du ministère de la Justice.

«Il arrive aussi qu’un parent craigne que l’autre ne respecte pas les directives, on ne peut pas se faire justice à soi-même. Si on s’entend entre nous, tant mieux. Si on n’y arrive pas, il faut appeler», termine Me Laberge. 

Un appel pourrait éviter bien des problèmes légaux avec la cour à la fin de la crise. 

Du cas par cas

Nadia Garant habite la Rive-Sud de Québec, son ex-conjoint habite en Beauce, une heure et demie les sépare. Leur fils de 7 ans habite habituellement chez maman la semaine, puis chez papa la fin de semaine. 

Comme les avocats et de nombreux parents, Nadia souhaite que la Direction de la santé publique se prononce fermement sur le sujet de la garde d’enfants, même si elle sait qu’il est difficile de trancher pour toutes les familles qui n’ont pas les mêmes réalités. 

«On dirait que personne ne veut se mouiller et ne se prononce pas. Je pense à la sécurité de mon garçon en premier. Pour minimiser les dégâts et l’éloigner du virus, je préfère qu’il arrête de voyager. Je suis prête à sacrifier le temps avec mon enfant, pour qu’il reste chez moi ou chez son papa.» 

Nadia est consciente que les décisions des parents dépendent des priorités de chacun, et de l’entente que les parents ont réussi à établir. Chose certaine, c’est déstabilisant pour l’enfant de modifier une telle routine de garde entre les deux parents, qu'elle soit décidée par la cour ou pas.

«Il y a de bonnes histoires comme de mauvaises histoires un peu partout... C’est la réalité des parents séparés. Dans des situations comme celle-là, tout devient plus compliqué. On aimerait que la santé publique se prononce, ça enlèverait des suppositions, des affaires toutes croches. Ça ne va pas plaire à tout le monde... mais il faut que quelqu’un tranche», conclut la maman.