Le port du masque: comme rendre les sourds aveugles

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Ève, 12 ans et sourde depuis sa naissance, est retournée à l’école cette semaine. La jeune fille est chanceuse: son enseignante a choisi de ne pas utiliser le masque, mais de se tenir plus loin de ses grands de sixième année. Ève peut continuer de la comprendre en lisant sur ses lèvres. Mais pour combien de temps?

Une consultation menée par l’Association québécoise pour enfants avec problèmes auditifs (AQEPA) de la région de Québec révèle qu’une majorité de ses membres a décidé de ne pas renvoyer les enfants sur les bancs d’école. «Les parents savaient que le professeur allait porter le masque et ils ont évalué que ce serait juste trop difficile pour l’enfant», indique Caroll-Ann Després-Dubé, directrice générale de l’AQEPA – Québec métro.

Même avec des implants ou des appareils, environ trois enfants sourds sur quatre ont besoin de lire sur les lèvres pour comprendre ce qu’ils entendent. Par exemple, face aux mots «pain», «bain», «main», qui se ressemblent beaucoup, c’est le mouvement de la bouche qui permettra à l’enfant sourd de savoir avec précision quel mot est utilisé.

En plus d’empêcher la lecture labiale, le masque atténue le son et empêche de bien saisir le langage non verbal, note Marie-Josée Paradis, audiologiste et elle-même malentendante. Résultat, l’enfant — tout comme l’adulte — vit un bris de communication et un sentiment de rejet.


« Je suis très préoccupée pour la clientèle enfant et adolescente parce qu’ils sont en apprentissage. Et ils ne sont encore pas très bons dans leurs communications pour dire leurs besoins parce qu’ils ne veulent pas être identifiés comme différents. »
Marie-Josée Paradis, audiologiste

Le père de Ève a réussi à acheter sur Internet, au coût de 25 $ l’unité, les fameux masques américains avec une petite visière transparente au niveau de la bouche. Un type de masque cher et très peu disponible pour l’instant au Canada.

Geneviève, la mère de Ève, n’ose pas penser à la rentrée en secondaire 1, lorsque sa fille aura une dizaine de professeurs différents. «Est-ce que les professeurs vont accepter de le porter?» se demande Geneviève. D’autant plus que ce masque n’est pas une panacée, car sa visière peut s’embuer.

Certaines visières qui descendent très bas sur le cou pourraient être une solution, note l’audiologiste Marie-Josée Paradis. «Et il y a plein de solutions qui peuvent être mises de l’avant, insiste-t-elle. Par exemple, l’enseignant peut tourner une capsule vidéo avec la matière sans porter le masque.»

Et les interprètes?

Que faire aussi avec les enfants sourds qui ont l’assistance d’une interprète en classe spécialisée? Elles ne peuvent porter ni masque ni visière puisqu’elles ont à faire des mouvements avec leur bouche et près du visage, explique Claire Moussel, directrice générale de l’AQEPA provinciale. «Une solution est d’installer l’interprète à un bureau collé à celui de l’élève, mais d’avoir du plexiglas autour de l’interprète».

De telles adaptations sont-elles réellement possibles? «On a l’impression que tout le monde est de bonne volonté, mais c’est un casse-tête à l’heure actuelle et ça se peut que les besoins des enfants sourds soient un peu oubliés.»

Caroll-Ann Després-Dubé est convaincue que la crise de la COVID-19 aura un impact sur la scolarité des jeunes sourds, qui décrochent déjà en plus forte proportion que les entendants. En plus des problèmes de communication liés au masque, certains jeunes ont vu leurs heures de service d’orthophonie ou d’orthopédagogie coupées parce que ce personnel de soutien était requis en classe, indique Mme Després-Dubé.

«Il va vraiment falloir que les écoles se mobilisent parce que si ça reste comme ça, ça va être une catastrophe», estime Mme Després-Dubé.

Selon les plus récentes statistiques disponibles de l’Office des personnes handicapées du Québec (2012), il y a 4360 jeunes de moins de 15 ans avec une incapacité liée à l’audition.

Audition Québec a rapidement développé une campagne de communication (voir le logo) pour inciter les personnes malentendantes à montrer et à dire qu’elles ne peuvent comprendre les gens qui leur parlent derrière un masque.

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15 ANS D'ORTOPHONIE POUR RIEN?

La présidente de l’organisme Audition Québec, Jeanne Choquette, a échappé un cri lorsqu’elle a vu cette semaine le premier ministre François Legault porter un couvre-visage à sa conférence de presse quotidienne.

Mme Choquette, réalisatrice de télévision à la retraite, vit à Gatineau. Elle a deux implants cochléaires. Bien sûr, elle comprend, comme toutes les personnes sourdes à qui nous avons parlé, le motif sanitaire derrière le port du masque.

Mais elle appréhende de grands impacts pour des milliers de personnes sourdes si le port du masque se généralise au Québec pour plusieurs mois. «Les gens ne réalisent pas ça, mais je ne parle pas la langue des signes, moi : je lis sur les lèvres», résume-t-elle. 

Audition Québec a rapidement développé une campagne de communication (voir le logo) pour inciter les personnes malentendantes à montrer et à dire qu’elles ne peuvent comprendre les gens qui leur parlent derrière un masque. «Nous, les malentendants, il ne faut pas être gêné de le dire, insiste Mme Choquette. Et il faut que les gens sachent que sur le téléphone, on peut avoir une application de transcription qui fera que la personne sourde pourra lire ce que vous dites.»

Inutile de hausser le ton

L’Institut de réadaptation en déficience physique de Québec est à développer un guide pour expliquer aux employeurs et aux commerçants l’impact du masque pour les personnes sourdes et pour donner des façons de mieux communiquer.

Camille Bilcot, sourd depuis la naissance ou presque, constate avec angoisse que les 15 ans d’orthophonie consacrés à apprendre la lecture labiale ne lui servent plus à rien ces jours-ci, face à des gens portant le masque. 

«Si quelqu’un a un masque, je ne le comprends pas du tout, explique le Français de 25 ans, émigré à Montréal en janvier 2019. J’entends des sons, mais ça ne fait aucun sens.»

À la pharmacie, s’il dit au commis masqué qu’il ne le comprend pas, l’employé aura le réflexe de parler plus fort derrière son couvre-visage. «Mais ça ne change rien», précise Camille, avec un sourire.

Le jeune homme, étudiant à la maîtrise en études internationales à l’Université de Montréal, craint de passer de longs mois à mal comprendre les gens, avec tous les risques que cela comporte, et de vivre un grand sentiment d’isolement.

Camille espère voir davantage de barrières de plexiglas être utilisées à la place des masques. «Moi, j’ai fait tous les efforts pour m’intégrer, souligne-t-il. J’aimerais bien que la société fasse aussi des efforts pour moi et pour toutes les personnes sourdes.» Isabelle Mathieu