Dre Valérie-Julie Brousseau
Dre Valérie-Julie Brousseau

L’ange des Antoniennes

L’été, elle se promène dans les zones les plus sauvages de l’Amérique en moto, armée d’une canne à mouche, pour avoir de quoi à mettre sur le feu le soir, en camping sauvage. En ces temps de pandémie, la chirurgienne Valérie-Julie Brousseau fait l’aller-retour entre son cabinet privé de Montréal et le monastère des Antoniennes-de-Marie, à Chicoutimi, afin de leur offrir ses connaissances scientifiques pour affronter la COVID-19, laquelle a emporté quatre religieuses, en plus de clouer dans leur chambre le Conseil de direction.

«Quand la santé publique a confirmé le début de l’éclosion, la supérieure de la congrégation, soeur Ginette Laurendeau, a pris toutes les mesures adéquates afin d’éviter que le virus ne se propage. Il était déjà trop tard puisque le virus avait circulé pendant déjà quelques jours. Les Antoniennes ont développé un modèle pour faire face à la pandémie dans une communauté où la vie est différente d’un CHSLD», explique la médecin, qui a choisi d’aider à sa façon les 8000 hommes et femmes qui vivent toujours au Québec dans des communautés religieuses et constituent une cible de choix pour ce coronavirus.

«Ce sont des hommes et des femmes qui ne sont sur aucune liste du gouvernement du Québec. Les infirmeries n’ont pas été inscrites sur le site officiel du gouvernement, malgré des taux de contamination élevés, comme chez les Antoniennes. Leur personnel n’est pas admissible au programme d’aide salarial annoncé par François Legault et en plus, elles doivent acheter du matériel de sécurité à un prix exorbitant», s’indigne la spécialiste.

Quelques jours avant la pandémie, Valérie-Julie Brousseau a présenté une visioconférence aux dirigeants des communautés religieuses afin de leur donner une formation accélérée sur les notions de protection des infections adaptées à la vie en communauté. Il s’agit d’une véritable révolution culturelle pour ce monde, où tout se fait en groupe.

«Les soeurs se rassemblent pour les repas. Elles font la prière en groupe. Bien souvent, elles écoutent la télévision dans la pièce commune. Quand le virus est sur la télécommande, on pense à l’impact possible. Comme c’est le cas à Chicoutimi, certaines sont des aidantes naturelles à l’infirmerie. Plusieurs ont 80 ans et plus. Les chambres sont très petites et quand on demande le confinement d’une soeur, c’est comme si vous et moi, on se confinait dans le garde-robe», explique la médecin, qui a étudié certaines notions d’épidémiologie.

«Le problème n’est pas nécessairement lié à la configuration de l’édifice. Il faut que les recommandations que l’on donne soient adaptées au mode de vie des communautés. Le gouvernement reconnaît le mode de vie familiale et nos installations publiques pour les CHSLD et centres de soin. Pour les communautés religieuses, ce sont des regroupements constants, plusieurs fois par jour. Les soeurs, elles sont 50 ou 60. Elles vivent ensemble depuis 60 ans. C’est une famille. C’est comme si vous aviez 20 enfants dans la maison. Les risques de contamination sont décuplés.»

Dès les premiers jours, l’infirmière-chef a été retirée du travail. La supérieure a confié à l’économe de la communauté, soeur Simone, la gestion des opérations, dont la liaison avec le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Une semaine après le début de l’éclosion, Dre Brousseau est débarquée chez les Antoniennes et a constaté sur place que tout ce qui devait être mis en place l’avait été. Elle a passé quelques jours dans la communauté, avant de retourner à Montréal. Puis, le 16 avril, elle a reçu un autre appel de soeur Ginette Laurendeau, qui est atteinte, tout comme les deux autres membres du comité de direction.

La supérieure lui a demandé de revenir au Saguenay pour donner un coup de main dans la gestion de la crise. La médecin a donc à nouveau pris la direction de Chicoutimi, pour une seconde période de quatre jours, afin de s’assurer que les mesures mises en place fonctionnent et que la situation s’améliore, malgré la contamination de 40 personnes, religieuses et membres du personnel.

La chirurgienne est de retour au Saguenay pour un troisième stage chez les Antoniennes. Elle donnera un coup de main à la congrégation pour entreprendre le déconfinement correctement. Comme le virus ne disparaîtra pas demain matin, des travaux seront réalisés pour préparer la communauté à une éventuelle seconde vague de la pandémie.

Pendant cette crise, les Antoniennes ont reçu le soutien du CIUSSS, et la chirurgienne admet que ce coup de main a été salutaire dans les circonstances. «Ça n’a pas été facile au début, mais les choses se sont placées. Dans la région de Montréal, les CIUSSS ne peuvent pas supporter les communautés en raison des éclosions, alors qu’ici, le CIUSSS, selon ce que me rapporte soeur Ginette, a tout fait ce qu’il pouvait pour les appuyer.»

Valérie-Julie Brousseau n’a pas attendu l’appel du premier ministre pour entreprendre ses démarches auprès des congrégations religieuses. Elle a prononcé deux fois ses voeux, mais a finalement décidé de vivre sa foi comme célibataire. Elle travaille bénévolement, puisqu’elle a choisi de pratiquer en cabinet privé et ne touche pas de revenu gouvernemental.

Elle a créé un site, Les nomades du désert, où elle publie toutes les directives qui s’adressent aux communautés religieuses afin de les aider pendant cette crise.

«J’ai reçu un message Facebook d’une dame qui m’a remercié parce que je m’occupais des religieuses. Elle m’a dit que ça la réconfortait qu’une personne s’occupe de ces femmes qui ont fait beaucoup au Québec. Ça m’a fait plaisir.»

Les urnes des quatre soeurs des Antoniennes-de-Marie emportées par la COVID-19, ainsi que de la doyenne de la communauté, qui est récemment décédée de causes naturelles.

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ACCUEILLIR LA BEAUTÉ

Voilà un mois qu’ensemble, elles font face à une éclosion de la COVID-19. Aujourd’hui, cinq soeurs sont de retour auprès de leur communauté. Quatre d’entre elles décédées du virus, une autre de cause naturelle. Discrètement, humblement, elles prennent place devant l’autel ; elles se dressent pour répondre à l’appel. Le silence de la chapelle conventuelle est prière pour les soeurs, qui défilent, une à une, respectant les mesures de prévention sanitaire. L’espace paraît vide ; pourtant, il est plein. Le témoignage semble tirer à sa fin, mais il ne fait que germer.

Dans un pays qui s’est laïcisé au cours des dernières années, nous avons fait des choix sans précédent dans l’histoire de l’Humanité, des choix chrétiens. Pour la première fois de l’Histoire, nous avons choisi de protéger la vie au sacrifice de l’économie, nous avons accepté de remettre en question notre souci des plus vulnérables et des démunis, nous avons mis le bien commun au-devant du bien individuel. Pour la première fois de l’Histoire, l’Église elle-même, craignant d’être vectrice de la maladie et de la mort, a mis sa foi dans celle de ses fidèles. Elle a osé fermer ses lieux de culte pour les protéger. Elle a osé leur dire et leur montrer que l’amour de Dieu et du prochain va jusque-là, qu’ils sont si précieux que leur protection fait lieu de culte, qu’ils sont véritablement pierres vivantes, qu’ils sont Église.

Devant l’autel, elles n’auront pas de repos tant que nous ne pourrons pas, nous aussi, nous reposer de cette crise. Elles nous rappellent que même si les bourgeons ne connaîtront jamais les racines, ils n’en tirent pas moins leur sève. Ces vies discrètement données, même au-delà de la mort, demeurent nourricières d’un peuple en marche. Elles se tiennent là, devant l’autel, pour nous rappeler qu’il ne suffit pas de sauver l’homme, qu’il ne suffit pas non plus de sauver Dieu. Ce qu’il faut sauver d’abord et avant tout, c’est Dieu en l’homme. C’est cette force de l’espérance qui ose faire face sans se décourager. C’est cette intelligence de la foi qui exige de tout faire comme si tout dépendait de nous pour, après, seulement, tout attendre comme un don de Dieu. C’est cette charité qui veille, soigne, accompagne et ose se faire inventive. 

Que nos efforts, que nos sacrifices et que nos deuils soient un chemin pour notre société vers la Beauté. La Beauté d’une Humanité pleine d’où, quoi qu’il arrive, rayonne le mystère. Un mystère qui brille en silence et sur lequel peut s’appuyer tout un peuple, tel le repos des Antoniennes.

Dre Valérie Julie Brousseau