Ils ont «prédit» la catastrophe

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Le Pentagone, le milliardaire Bill Gates, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Santé Canada, le film Contagion et même... les Simpson. La liste de ceux qui auraient prédit la pandémie de coronavirus est plus longue qu’une file d’attente à la Société des alcools, un samedi après-midi. Mais comme d’habitude, la réalité dépasse largement la fiction.

Depuis deux mois, les ventes du roman de science-fiction In the Eyes of Darkness* ont été multipliées par 30. Le livre, paru en 1981, connaît une deuxième jeunesse. Et pour cause. L’auteur, Dean Koontz, imagine un monde où la Chine élimine les opposants en utilisant un virus baptisé... le «Wuhan -400».(1) Vous avez bien lu! L’agent infectieux porte le nom de la ville chinoise de Wuhan, point de départ probable de l’actuelle pandémie.

Le «Wuhan -400»? Il n’en fallait pas plus pour que la rumeur s’emballe. L’auteur aurait-il voyagé dans le temps? Aurait-il lu l’avenir? Du calme. La lecture du roman dissipe un peu la magie. D’abord, le «Wuhan -400» se révèle beaucoup plus mortel que le coronavirus responsable de la COVID-19. Il tue 100 % des gens infectés, en l’espace de quelques heures.(2)

Autre déception, le virus ne s’appelait pas le «Wuhan -400», mais plutôt le «Gorki -400», lors de la première parution du livre, en 1981. Le virus provenait alors d’un laboratoire russe, euh, pardon, soviétique. C’est seulement APRÈS la fin de la Guerre froide que l’auteur a «relocalisé» l’intrigue de son roman en Chine, pour l’adapter au goût du jour. Ouille! Avouez que ça vous dégonfle une théorie du complot…

La déconfiture se révèle (presque) aussi grande lorsqu’on examine les rumeurs voulant que la pandémie ait été prévue dans un épisode des… Simpson, remontant à 1993. Vérification faite, il s’agit d’une épidémie de grippe, qui provient du... Japon. Tout commence lorsqu’un postier malade tousse dans une boîte destinée à Homer Simpson(3). Pour la clairvoyance des Simpson, on peut toujours repasser... Comme on dit en Louisiane, si tu passes ta vie à espérer que les poissons grimpent aux arbres, tu ferais mieux d’éviter la carrière d’alpiniste.

Depuis deux mois, les ventes du roman <em>In the Eyes of Darkness </em>ont été multipliées par 30. 

Crier au loup

Mais qui avait besoin de la science-fiction ou des Simpson pour prédire la prochaine pandémie? Depuis des années, des épidémiologistes du monde entier annonçaient le pire.

Aux États-Unis, dès 2008, des experts de la CIA et du renseignement redoutent «l’émergence d’une maladie respiratoire très contagieuse, pour laquelle il n’existerait pas de traitement adéquat». (4) Selon eux, elle apparaîtra «probablement» dans une zone densément peuplée, où les animaux et les hommes vivent à proximité les uns des autres, comme en Chine ou en Asie du Sud-Est». En plein dans le mille.(5)

Vous en voulez d’autres? En 2017, des spécialistes du Pentagone préviennent que les États-Unis risquent de connaître une grave pénurie de matériel médical, en cas de pandémie.(6) Ils prédisent aussi une compétition féroce entre les pays pour s’arracher les masques, les respirateurs et les gants chirurgicaux.(7) La même année, le milliardaire Bill Gates sème l’effroi dans un forum de diplomates, à Munich. «Une chose est à peu près certaine : une pandémie mondiale fortement mortelle arrivera durant notre vie», prévient-il. Gates ajoute qu’il faut s’y préparer «comme les militaires se préparent à la guerre».(8)

Le fondateur de Microsoft, Bill Gates

Au Canada, la lecture la plus étonnante reste un rapport de Santé Canada, rendu public en 2006.(9) «La prochaine pandémie verra le jour en dehors du Canada, peut-on y lire. Le virus s’y répandra en l’espace de trois mois, mais il est possible qu’il s’implante plus vite, compte tenu de la vitesse et du volume du transport par avion.» Les experts de Santé Canada mettent en garde contre les porteurs asymptomatiques de la maladie. Jusqu’à 50 % des gens infectés, selon leurs prévisions.

En cas de pandémie «sévère», Santé Canada estime que 10 % des malades vont être hospitalisés. 2 % pourraient en mourir. Faut-il ajouter que parmi les cosignataires de ce rapport prophétique de 2006, on remarque le nom de Theresa Tam, l’actuelle directrice de la santé publique du Canada.(10) Oui, oui, la même Theresa Tam qui estimait «minime» le risque de voir le coronavirus se répandre au Canada… pas plus tard qu’à la fin janvier.(11)

Le métier de devin a décidément ses hauts et ses bas.

Oiseaux de malheur

Jusqu’au dernier moment, les experts ont sonné l’alarme. En septembre, un rapport coproduit par l’Organisation mondiale de la santé supplie les gouvernements de se préparer au pire. Le document évalue les coûts d’une pandémie mondiale à 3000 milliards $, ce qui est alors jugé complètement délirant. (12) À la mi-octobre, l’université Johns Hopkins publie son Global Health Index pour l’année 2019.(13) Sur les 195 pays étudiés, pas un seul n’apparaît totalement prêt à faire face à une pandémie.(14)

Rien à faire. Toutes les mises en garde retiennent autant l’attention que les éternuements d’un bébé crevette au milieu d’un ouragan de catégorie 5. Qui veut entendre les prédictions de ces oiseaux de malheur, à la fin de 2019? Pas vous, j’espère? La Bourse entre dans sa 11e année de croissance consécutive. Le tourisme international explose, avec 1,5 milliard de visiteurs. Les compagnies aériennes engrangent des profits records, en grugeant toujours davantage l’espace vital des passagers. Tout le contraire de la distanciation sociale! Entre 1990 et 2018, l’espace pour les jambes a été réduit de huit centimètres.(15) Même les toilettes ont rétréci de 30 %!

Hélas, le 30 décembre 2019, le système de surveillance mondiale des maladies émergentes ProMeD diffuse une alerte à ses 80 000 abonnés. Cette fois, il ne s’agit pas d’une fausse alarme. «Avis urgent», indique la notification. «Pneumonie de cause inconnue.» (16) La pandémie tant redoutée vient de commencer.

Theresa Tam, l’actuelle directrice de la santé publique du Canada

Une réserve pour quoi faire?

Il serait injuste de prétendre que la crise du coronavirus a pris tous les gouvernements du monde par surprise. Au fil des ans, des pays comme la Corée du Sud, Singapour ou Taïwan ont eu la sagesse de se constituer d’importantes réserves de matériel médical. Mais ils font figure d’exceptions.

Au Canada, le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) et la grippe H1N1 avaient brièvement semé l’inquiétude, entre 2003 et 2009. Mais l’état d’alerte était vite retombé. Dès 2011, un audit révèle le naufrage de la Réserve nationale d’urgence, l’institution fédérale chargée de stocker du matériel médical. On ne sait plus trop ce qu’elle contient. Ni depuis combien de temps. «Le SRNU ne dispose pas de renseignements fiables sur la durée de vie de la majorité des fournitures entreposées dans l’entrepôt principal, les entrepôts régionaux ou les sites déployés au préalable», peut-on lire dans le rapport.(17)

Un jour, les historiens canadiens s’amuseront peut-être à retracer tous les documents qui ont prévu la catastrophe. Juste au cas où, signalons l’existence d’un rapport d’un comité sénatorial datant de 2008. Le titre était volontairement provocateur, dans l’espoir un peu vain de faire réagir. Le voici : «La protection civile au Canada : comment le bel art de la langue de bois et de la procrastination entrave les gens qui voudront vous aider quand le pire surviendra.»(18) De la poésie à l’état pur.

Pas plus tard que l’an dernier, le gouvernement fédéral a jeté deux millions de masques et 440 000 gants chirurgicaux entreposés dans un entrepôt régional de la Saskatchewan. Apparemment, le matériel avait dépassé sa date de péremption depuis des années. Faut-il préciser que les masques et les gants ont été détruits sans qu’on songe à les remplacer?(19) Un peu gênée, la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, a fini par reconnaître que tous les gouvernements successifs avaient sous-financé la santé publique...

Surtout, ne comptez pas sur les provinces pour sauver la mise. En Ontario, une étude de 2017 estimait que plus de 80% des stocks de masques, de thermomètres, de visières et de désinfectant étaient périmés. Au Québec, c’était encore pire. La province avait choisi de ne pas constituer une réserve de matériel de protection individuel… par souci d’économie. Il appartenait à chaque établissement hospitalier de «stocker» l’équipement. (20)

La stratégie québécoise a vite montré ses limites... Dès le début de la pandémie, on a constaté avec stupéfaction que l’utilisation de matériel médical de protection individuel est 10 fois plus importante que prévu.(21) Durant la première semaine d’avril, les hôpitaux frôlent la pénurie. On ne parle même pas des CHSLD. Ce qui fera dire à Pierre Dubuc, de L’Aut’Journal : «Les gouvernements du monde comptaient leurs sous. Maintenant, ils comptent leurs morts...»(22)

Thérapie de groupe aux Nations Unies

Dans le film Contagion, du réalisateur Steven Soderberg, les dirigeants du monde entier collaborent pour stopper la progression d’un virus mortel. Hélas, cette belle solidarité n’existe qu’au cinéma. Dans les faits, depuis le début de la pandémie, plus de 60 pays ont limité ou banni les exportations de matériel médical à l’étranger. En général, c’est la règle du chacun pour soi. Tant pis si cela doit laisser plusieurs pays pauvres complètement désarmés pour affronter l’épidémie.(23)

Quelqu’un a-t-il prononcé les mots «Nations unies», qui riment plus que jamais avec «bureaucratie»? À la mi-mars, l’ONU a mis plus de 10 jours avant de bricoler un système vidéo permettant à ses employés de travailler à distance. Pire, l’organisation n’avait même pas prévu une situation où les membres du Conseil de sécurité ne pouvaient pas se réunir physiquement!(24) Finalement, ce n’est pas avant le 9 avril que son sacro-saint Conseil s’est penché sur le coronavirus… Une réunion qui a été comparée à… une thérapie de groupe. Avouez que c’est rassurant.

À l’échelle mondiale, l’urgence sanitaire a débouché sur une crise diplomatique. Les États-Unis et la Chine s’accusent mutuellement d’être à l’origine de la pandémie. Ils dénoncent aussi le vol d’informations stratégiques, en particulier pour la recherche d’un éventuel vaccin. La Chine accuse même les États-Unis de «diffamation».(25) Il faudra plus que les 300 000 morts du coronavirus pour décréter une trêve diplomatique...

Le mot de la fin appartient à un sénateur canadien anonyme, qui écrivait jadis, dans un rapport vite tabletté : «Au moins, pendant que Rome brûlait, l’empereur Néron avait la décence de jouer de la lyre.»

* Les yeux des ténèbres, pour la traduction française

Notes

(1) Ce livre avait-il prédit le coronavirus quarante ans avant son apparition ? La libre Belgique, 2 mars 2020.

(2)  Publishers Report Sales Boom in Novels About Fictional Epidemics, The Guardian, 5 mars 2020.

(3) Did «The Simpsons» Really Predict the Coronavirus Outbreak? Twitter Thinks So, Los Angeles Times, 29 février 2020.

(4) Global Trends 2025 : A Transformed World, National Intelligence Council, novembre 2008.

(5) Bill Gates et la CIA avaient prévu la pandémie, et nous ne sommes pas prêts, L’Obs, 15 mars 2020.

(6) The Military Knew Years Ago That a Coronavirus Was Coming, The Nation, 1er avril 2020.

(7) USNORTHCOM Branch Plan 3560 Pandemic Influenza and Infectious Disease Response, 6 janvier 2017

(8) Quand les militaires envisageaient le risque de pandémie, Le Figaro, 19 mars 2020.

(9) The Canadian Pandemic Influenza Plan for the Health Sector, Santé Canada, 2006.

(10) Ottawa Had a Playbook for a Coronavirus-like Pandemic 14 Years Ago. What Went Wrong? The Globe and Mail, 9 avril 2020.

(11) Le risque de propagation du coronavirus reste minime, assurent les autorités, La Presse canadienne, 27 janvier 2020.

(12) A World at Risk, Annual Report on Global Preparedness for Health Emergencies, Global Preparedness Monitoring Board, septembre 2019.

(13) Global Health Security Index 2019, John Hopkins — Bloomberg School of Public Health, octobre 2019.

(14) None of These 195 Countries — the U.S. Included — is Fully Prepared for a Pandemic, Report Says, The Washington Post, 24 octobre.

(15) seatguru.com

(16) ProMed, International Society for Infectious Diseases,

(17) Évaluation du système de la réserve nationale d’urgence (SRNU), Agence de santé publique du Canada, Bureau de l’audit et de l’évaluation, avril 2011.

(18) La protection civile au Canada : comment le bel art de la langue de bois et de la procrastination entrave les gens qui voudront vous aider quand le pire surviendra, Rapport du comité sénatorial sur la sécurité et la Défense, Sécurité publique Canada, 2008.

(19) Health Minister Reviewing Management of Canada’s Emergency Stockpile, CBC, 15 avril 2020.

(20) Le Québec dépourvu d’une réserve sanitaire, Le Devoir, 4 avril 2020.

(21) Au coeur de la bataille pour sauver le Québec, L’Actualité, 6 mai 2020.

(22) Coronavirus : Ils savaient que ça s’en venait, L’Aut’journal, 10 avril 2020.

(23) The Pandemic Isn’t Changing Everything, The New York Times, 3 mai 2020.

(24) L’ONU, symbole du désordre mondial, Le Monde, 30 avril 2020.

(25) Espionnage de vaccins : la Chine accuse les USA de la «diffamer», Mediapart, 14 mai 2020.

(26) L’apogée du principe de précaution, Le Monde, 6 mai 2020.

(27) Pénurie de masques : la faute logistique de l’État français, Le Monde, 24 mars 2020.