Pour le moment elle tient le coup, mais depuis le déclenchement de la crise, elle dort mal la nuit et souffre de brûlures d’estomac. Dans son équipe, neuf de ses collègues ont contracté le coronavirus, témoigne une infirmière.
Pour le moment elle tient le coup, mais depuis le déclenchement de la crise, elle dort mal la nuit et souffre de brûlures d’estomac. Dans son équipe, neuf de ses collègues ont contracté le coronavirus, témoigne une infirmière.

Face à la vague de la COVID, la crainte de «dégâts psychologiques» chez les soignants

BOBIGNY — «Les dégâts psychologiques après vont être importants» : dans les hôpitaux d’Ile-de-France — la région de Paris — comme ailleurs en Europe, le manque de matériel et la surmortalité des patients pèsent sur le moral des soignants qui combattent la COVID-19.

«On regarde du jour pour le lendemain». Le professeur Yves Cohen, chef du service réanimation de l’hôpital Avicenne à Bobigny, en banlieue parisienne, résume la situation matérielle de son établissement.

Mais le Pr Cohen redoute déjà «la fin de la crise», quand «les soignants risquent de décompresser» après s’être sur-investis.

Dans son département, la Seine-Saint-Denis, la mortalité a bondi de 63 % entre le 21 et le 27 mars par rapport à la semaine précédente. Même si beaucoup ne sont pas morts à l’hôpital, l’impact psychologique des nombreux décès liés à la COVID-19 inquiète beaucoup de soignants franciliens.

Sébastien Point, secrétaire du syndicat Sud-santé à l’hôpital de Versailles évoque «la détresse psychologique des collègues qui doivent fermer les blouses mortuaires quand le patient s’en va». «Même en réa, ils ont beau être préparés, c’est dur», confie-t-il.

«Vous en avez beaucoup qui craquent, beaucoup qui sont en larmes», décrit Nathalie (prénom modifié), infirmière au Kremlin-Bicêtre (au sud de Paris), au contact des patients Covid. Pour elle, «les dégâts psy vont être importants». «Les étudiants, j’en parle même pas», ajoute-t-elle.

«Pas préparés»

«Je pense qu’il va y avoir des abandons de formation. On les balance dans la gueule du loup, ils ont 19 ans, ils ne sont pas préparés», craint cette infirmière.

Pour le moment elle tient le coup, mais depuis le déclenchement de la crise, elle dort mal la nuit et souffre de brûlures d’estomac. Dans son équipe, neuf de ses collègues ont contracté le coronavirus.

En Italie ou en Espagne, le personnel soignant fait face à la même souffrance.

«Nous sommes au bout de nos forces, autant physiques que mentales», lançait en mars l’urgentiste italienne de l’hôpital de Crémone Francesca Mangiatordi. Sa collègue infirmière Milan Alessia Bonari, autre emblème de l’abnégation du personnel soignant italien, publiait une photo de son visage marqué par le masque de protection et se disait «psychologiquement fatiguée, comme tous mes collègues».

«Ils sont soumis à une surcharge de travail à laquelle il faut ajouter une surcharge émotionnelle : ils prennent des décisions qui affectent la vie de personnes et souffrent d’un sentiment d’impuissance du fait du manque de moyens», décrit le doyen de l’ordre des psychologues de Madrid, Fernando Chacon, cité fin mars sur le site de la radio et télévision publique espagnole.

En Espagne, le syndicat de personnels soignants Satse a demandé aux autorités la mise en place de «programmes de soutien psychologique […] tenant compte du fait que les conséquences du stress et d’usure émotionnelle pour les professionnels se ressentiront à court, moyen et long terme».

Pour M. Chacon, tous les soignants ne vont pas nécessairement développer un stress post-traumatique, «mais les personnes les plus faibles psychologiquement» sont en danger.

En Ile-de-France, le manque de matériel, partout rationné, accentue le stress ressenti par les personnels soignants. Ils assurent manquer de tout et en particulier de sur-blouses, indispensables pour prendre en charge les patients.

«Dans mon service, on arrive au bout du stock dans un ou deux jours peut-être», estime Cathy Le Gac, infirmière en réanimation à l’hôpital Beaujon de Clichy.

Au-delà, aucune visibilité, donc «on nous demande de les réutiliser» alors qu’elles sont à usage unique, raconte-t-elle. À Versailles, ou à Madrid, certains soignants se sont confectionné des protections artisanales avec des sacs poubelles.

«Tout est fait de bric et de broc, tout est sur du flux tendu», s’énerve Cathy Le Gac.

Pour autant, les personnels hospitaliers s’attendent encore à de longues semaines de combat. «Je ne comprends même pas qu’on parle du déconfinement, ça continue d’arriver constamment», insiste Nathalie qui se demande toujours «quand tout ça va s’arrêter».