Le territoire couvert par le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale, le Dr François Desbiens, est vaste.
Le territoire couvert par le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale, le Dr François Desbiens, est vaste.

Entrevue avec le Dr François Desbiens: «Il faut apprendre à vivre avec le virus»

Avec 938 cas confirmés et 61 décès, la Capitale-Nationale a été relativement épargnée par la COVID-19 depuis le début de la pandémie. Mais avec le déconfinement (progressif) annoncé, la courbe des cas va inévitablement augmenter, comme ailleurs. Comment la direction régionale de santé publique s’y prépare-t-elle? Le Soleil a fait le point avec le Dr François Desbiens.

Le territoire couvert par le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale est vaste. Il s’étend de Portneuf à Charlevoix, en passant par la ville de Québec, ses 542 000 habitants et son centre-ville densément peuplé. Troisième région du Québec la plus populeuse après Montréal et la Montérégie, la Capitale-Nationale affiche pourtant moins de cas confirmés et de décès que des régions comme la Mauricie-et-Centre-du Québec, qui comptait lundi 1362 cas et 108 décès.

«J’aimerais ça vous dire que j’ai l’explication exacte et scientifique [au faible nombre de cas confirmés et de décès], mais je ne l’ai pas. […] Je pense que c’est une conjoncture en lien avec les caractéristiques régionales, avec la façon dont le virus est arrivé, et certainement aussi avec une composante de discipline de la population par rapport au respect des consignes», avance le Dr François Desbiens.

Comme ailleurs, ce sont les voyageurs qui ont ramené la COVID-19 dans la région. La petite famille qui a voyagé pendant la semaine de relâche, l’homme d’affaires de retour d’Europe, le groupe d’amis ayant séjourné à New-York… 

«C’est ce genre d’ensemencement qu’on a eu dans la région. [...] Il y a ensuite eu les mesures [de confinement] qui sont arrivées, et il y eu une mobilisation incroyable de nos élites régionales de tous types : municipales, milieux d’affaires, médias...» souligne le DDesbiens, qui a de son côté mobilisé toute son équipe autour de la COVID-19. 

«J’ai complètement fermé mes secteurs d’activités autres que les maladies infectieuses, j’ai récupéré toutes mes ressources pour qu’elles aident aux enquêtes. On faisait des enquêtes en 24 heures, on mettait le monde en isolement préventif rapidement à leur domicile, je pense que c’est une conjonction de tout ça qui a fait en sorte que dans le milieu communautaire, le nombre de cas est resté bas. […] Mes équipes ont vu beaucoup de voyageurs qui sont revenus positifs, et ce qu’on a remarqué, c’est que les gens ont été ultra disciplinés, ils restaient chez eux, nous écoutaient, faisaient leurs 14 jours d’isolement… On les appelait régulièrement et ils étaient rejoignables», explique le Dr Desbiens.

Apprendre à vivre avec le virus

Depuis les 10 ou 15 derniers jours, environ 80 % des cas confirmés de COVID-19 sont recensés dans les CHSLD et les résidences privées pour aînés (RPA), calcule le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale. Mais le Dr Desbiens sait bien que les cas vont augmenter dans la région avec le déconfinement et la hausse de la transmission communautaire.  

«Le virus ne disparaîtra pas. Tout ce qu’on a fait, c’est retarder son installation et limiter sa haute transmission communautaire» pour éviter la surcharge des hôpitaux et des unités de soins intensifs, rappelle le Dr François Desbiens.

Même si les déplacements non essentiels ne sont pas recommandés, des personnes potentiellement porteuses du virus (des gens d’affaires, par exemple) en provenance d’une région chaude pourraient contribuer à la hausse de la transmission dans la Capitale-Nationale, convient-il. 

«Oui, il y a davantage de gens qui risquent de venir qui vont être porteurs parce qu’ils vont venir de communautés davantage positives. On va avoir des comportements qui vont faire en sorte que le virus risque un peu plus de se propager, mais la capacité du réseau de traiter toutes les personnes qui vont avoir besoin d’un lit d’hôpital ou d’un respirateur ne sera pas dépassée», dit le Dr Desbiens.

Le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale croit que si tout le monde respecte les mesures d’hygiène et de distanciation physique, si les personnes qui se sentent malades restent chez elles, s’il y a des mécanismes de protection à l’entrée et à l’intérieur des commerces pour limiter la propagation du virus – «et je trouve que les commerçants ont été très originaux pour mettre en place ces mécanismes» - et si on réussit à maintenir un cordon de protection autour des personnes aînées ou vulnérables, les conséquences sur le réseau seront «minimisées». 

«Inimaginable de rester confiné»

«Dans une perspective de santé publique, ce n’est pas imaginable qu’on reste confiné comme ça pendant 18 à 24 mois, le temps qu’un vaccin arrive, avec les conséquences que ça peut avoir sur les personnes qui n’ont plus d’emploi, chez les enfants qui ne sont plus signalés à la protection de la jeunesse parce que le réseau scolaire n’est plus là pour les signaler ou chez les femmes victimes de violence», souligne le Dr Desbiens, dont le rôle est aussi de s’intéresser «à l’emploi, à la pauvreté, aux inégalités économiques de santé». 

«Oui, les gouvernements offrent beaucoup d’aide, mais une récession ou une dépression amène son lot de problématiques de santé, de santé mentale et de détresse sociale qui sont lourdes aussi. En ayant écrasé la première courbe qu’on a voulu écraser, il faut apprendre à vivre avec le virus en minimisant les conséquences graves qu’il peut avoir chez les personnes à risque, et voir de quelle façon on peut enlever le contre-coup négatif sur la santé et le bien-être», résume le médecin.  


« Le virus ne disparaîtra pas. Tout ce qu’on a fait, c’est retarder son installation et limiter sa haute transmission communautaire »
Le Dr François Desbiens

Mais attention, prévient le Dr Desbiens: si le déconfinement progressif était «inévitable» dans une région comme la Capitale-Nationale, où la transmission communautaire est faible comparativement à Montréal, «il ne faut pas penser qu’on va vivre dans trois semaines ou un mois comme en novembre ou en décembre». 

«Parce que si on fait ça, je vous prédis, et je vais gagner mon pari, qu’on va avoir une prochaine courbe désastreuse dans deux ou trois mois et qu’on va avoir de la misère à traiter tout le monde», avertit le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale. 

Comme on va vivre avec le virus pendant encore un an ou deux, il faut rehausser nos bonnes habitudes, réitère le Dr Desbiens. «On ne peut pas penser qu’on va tous y échapper. Moi, je sais que je vais être infecté, mais je ne sais pas quand ça va arriver. On va vivre avec, et sachant qu’on va vivre avec, il faut vivre autrement, commercer autrement, rencontrer les gens autrement.»

Dépistage des élèves et des travailleurs

Et quelle est la stratégie du DFrançois Desbiens et de son équipe pour éviter une flambée trop rapide et incontrôlée des cas dans la communauté? 

«On a des cliniques de dépistage et d’évaluation partout dans la région. Là, on a des élèves, des travailleurs, des gestionnaires, des clients d’entreprises qui vont recommencer à se fréquenter. Si Jonathan Tremblay, un élève de 4e année, par exemple, commence à faire de la fièvre à l’école à midi, il va être isolé dans un local, ses parents vont venir le chercher, on va le dépister pour voir s’il a la COVID-19. Même chose pour André Gagnon, qui travaille dans un commerce. S’il rentre travailler le matin et qu’en après-midi, il commence à se sentir mal, il s’en va chez lui, on le prélève», illustre le Dr Desbiens.

L’équipe du DDesbiens va ensuite mener son enquête. «On va regarder qui était assis pas très loin de Jonathan Tremblay dans l’autobus, ou juste autour de lui [dans la classe], même en respectant le deux mètres, qui il a collé en sortant de la classe... S’il y en a d’autres dans la classe ou dans l’école qui correspondent à des contacts étroits, on va les sortir de l’école et les mettre en observation des symptômes à domicile. Et ce sera la même chose pour le travailleur», décrit le directeur de santé publique de la Capitale-Nationale.  

Pour déconfiner, donc, ça prend des tests. «Les réactifs et les écouvillons doivent être en quantité suffisante. Comme direction de santé publique, on va utiliser tous les tests qui sont pertinents. Et si on voit qu’on est sur le point d’en manquer, on va dire au ministère de la Santé que ça en prend plus. Et ça, c’est la contrainte, parce que tous les pays cherchent des tests», rappelle le médecin, dont l’équipe a fait ses plans dans la perspective où le Québec prévoit augmenter sa capacité de dépistage à 14 000 tests par jour, puis à 25 000 dans un mois, tel qu’annoncé par le DHoracio Arruda.

Situation dans les CHSLD 

Jusqu’à maintenant, la Capitale-Nationale dénombre huit éclosions dans les CHSLD et les RPA. Dans la très grande majorité des cas, c’est le personnel de la santé qui a amené le virus, indique le Dr François Desbiens.  

Il faut dire que le virus est exceptionnellement contagieux, «cinq fois plus contagieux que la grippe, et 10 fois plus sévère», souligne le médecin, qui a vu des cas de contamination entre travailleurs de la santé. «Tu travailles, tu prends une pause, tu vas à la cafétéria, tu jases avec ton collègue une heure de temps… Il y en a un qui est peut-être porteur asymptomatique qui le donne à l’autre», illustre-t-il.

«Ce sont des comportements qui, antérieurement, ne posaient pas de difficultés parce qu’on n’était pas en présence d’un virus aussi transmissible et aussi sévère», ajoute le Dr Desbiens, tout en soulignant que même les meilleures mesures de prévention des infections ne sont pas «à 100 % efficaces». «Même des travailleurs de la santé qui sont habitués avec les équipements de protection individuelle ont testé positif à la COVID-19. C’est un moyen pathogène. Il est vraiment costaud.»

Cela dit, des conseillers «regardent ce qu’il y a améliorer» en matière de prévention des infections et rappellent au personnel «de ne pas baisser la garde au poste des infirmières ou à la cafétéria, par exemple», assure-t-on au CIUSSS. 

L’établissement dit aussi s’efforcer de bien déployer son personnel, de mettre en place des «équipes dédiées» de façon à s’assurer, par exemple, que des employés ayant travaillé en zone chaude ne se retrouvent pas en zone froide.

Le problème, c’est qu’avec la pénurie de main-d’oeuvre, et avec l’isolement de plusieurs travailleurs de la santé quand des cas de COVID-19 sont détectés dans un milieu d’hébergement, «c’est un moyen défi pour la direction des ressources humaines de trouver 14 personnes de plus le soir même ou le lendemain matin pour donner les soins».

«Inévitablement, il faut recourir aux agences de personnel [dont les travailleurs se déplacent souvent d’un milieu à un autre], mais c’est toujours la dernière option, et ça arrive moins maintenant parce qu’on a environ 1000 personnes qui sont venus nous donner un coup de main [travailleurs retraités ou recrutés avec la plate-forme Je contribue, étudiants, employés du CHU de Québec, par exemple]. Mais je ne peux pas vous dire que c’est zéro présentement. Si on a un poste d’infirmière à découvert pour la nuit et que l’agence de placement a une infirmière disponible, on va la prendre», dit le Dr Desbiens.