Un épais mystère entoure l’étude sur l’hydroxychloroquine publiée la semaine dernière dans le journal médical <em>The Lancet</em>, les conditions dans lesquelles elle a été réalisée et la fiabilité de ses conclusions.
Un épais mystère entoure l’étude sur l’hydroxychloroquine publiée la semaine dernière dans le journal médical <em>The Lancet</em>, les conditions dans lesquelles elle a été réalisée et la fiabilité de ses conclusions.

Des scientifiques attaquent l’étude sur l’hydroxychloroquine

Quelque 120 scientifiques de partout sur la planète, dont au moins cinq Canadiens, ont publié vendredi une lettre ouverte dans laquelle ils contestent la méthodologie d’une étude qui, la semaine dernière, prévenait que l’hydroxychloroquine (ou la chloroquine) augmentait le risque de décès des patients hospitalisés en raison du coronavirus.

L’impact de cette étude a été tel que l’Organisation mondiale de la Santé a décrété l’arrêt d’essais cliniques portant sur ces deux molécules dans le cadre de la lutte à la COVID-19.

La lettre est adressée aux responsables du journal médical The Lancet qui a publié l’étude et à ses auteurs. Elle énumère une dizaine de préoccupations concernant les modèles statistiques et les données utilisés. Les signataires réclament plus de transparence concernant la provenance des données et une validation indépendante de l’étude.

La lettre est notamment signée par des experts qui ont publiquement remis en question l’utilité de l’hydroxychloroquine pour combattre le coronavirus.

L’étude publiée le 22 mai s’appuyait sur des données qui auraient été fournies à la compagnie américaine Surgisphere. La provenance de ces données en fait maintenant sourciller plus d’un, alors que Surgisphere prétend avoir accès à des milliers de dossiers médicaux partout dans le monde.

On déplore par exemple que les pays et les hôpitaux qui ont contribué à des données ne soient pas identifiés et que les auteurs de l’étude aient refusé de répondre aux questions à ce sujet, ce qui empêche de contre-vérifier l’exactitude des données utilisées.

«Le groupe australien a été surpris de voir leurs données dans une étude écrite par une compagnie privée de Chicago», a expliqué un des signataires de la lettre, le docteur Todd Campbell Lee de la faculté de médecine de l’Université McGill.

«Au Canada, j’ai de la difficulté à obtenir des données d’autres centres, donc c’est incroyable qu’une entreprise étrangère ait ces données. Ils ont aussi été surpris de constater que le nombre de décès était trop élevé pour l’Australie en entier.»

De plus, quand les responsables australiens se sont intéressés au traitement que plusieurs patients auraient reçu sur leur territoire, ils ont été étonnés de constater qu’ils étaient nombreux à avoir apparemment reçu de la chloroquine.

«Sauf que la chloroquine n’est pas facilement disponible en Australie, a dit le docteur Lee. Il faut demander une permission spéciale au gouvernement pour en obtenir. Donc, si un des deux médicaments a été utilisé, ça aurait presque assurément dû être l’hydroxychloroquine, qui est disponible sans permission spéciale. Ça a suscité de nombreuses questions.»

Qui sont donc ces hôpitaux australiens qui auraient partagé leurs données avec Surgisphere ? La compagnie refuse de le dire et évoque des ententes de confidentialité.

Seulement deux études

L’hydroxychloroquine est un antipaludéen dont le président américain Donald Trump a fréquemment vanté les mérites pour combattre la pandémie. Il a récemment révélé en prendre lui-même à titre préventif.

Mais après avoir analysé les dossiers de tout près de 100 000 personnes réparties sur six continents, le docteur Mandeep Mehdra, de l’Université Harvard, et ses collègues avaient conclu que ce traitement semblait mettre la survie des patients en péril.

Les patients qui avaient reçu de l’hydroxychloroquine étaient aussi plus à risque de souffrir d’une forme d’arythmie cardiaque susceptible de provoquer une mort soudaine.

Les mêmes auteurs avaient publié une autre étude sur la COVID-19 environ deux semaines plus tôt, toujours à partir des chiffres de Surgisphere — une étude qui incluait cette fois des données canadiennes.

«Quels hôpitaux canadiens donnent les données de leurs patients atteints de la COVID-19 à une compagnie privée américaine ?» s’est demandé le docteur Lee.

«Si je veux obtenir des données de mon propre hôpital (le CUSM), je dois demander au comité d’éthique, expliquer ce que je veux faire, justifier pourquoi je n’ai pas besoin du consentement des patients pour utiliser leurs données […], mais quelqu’un valide l’aspect éthique de la chose. Ce qui est intéressant dans l’article de The Lancet, c’est qu’on dit qu’aucune approbation éthique n’était requise.»

Un épais mystère entoure donc l’étude sur l’hydroxychloroquine, les conditions dans lesquelles elle a été réalisée et la fiabilité de ses conclusions.

«Je serais jaloux d’avoir les données qu’ils prétendent avoir, a conclu le docteur Lee. Il y a tellement de réponses auxquelles je pourrais répondre si je n’avais pas besoin de permission pour les utiliser ! Je publierais une étude par semaine si j’avais ces données, mais ils n’en ont publié que deux. Les deux seules études de Surgisphere que je trouve portent sur la COVID-19.»