«Il doit continuer à nous guider. Le Dr Horacio Arruda et son équipe, et toutes les directions de santé publique dans toutes les régions du Québec doivent continuer, voire accentuer la communication à tous les niveaux, auprès de la population, des écoles, des entreprises...
«Il doit continuer à nous guider. Le Dr Horacio Arruda et son équipe, et toutes les directions de santé publique dans toutes les régions du Québec doivent continuer, voire accentuer la communication à tous les niveaux, auprès de la population, des écoles, des entreprises...

Déconfinement: «La véritable gestion de crise, c’est maintenant qu’elle commence»

Exacerbation des inquiétudes chez les uns, soulagement chez les autres. Avec le déconfinement annoncé, le relâchement des mesures de distanciation est à craindre. Pour le gouvernement, la véritable gestion de crise, c’est maintenant qu’elle commence, préviennent des experts en communication.

Sitôt annoncées, les mesures de déconfinement ont provoqué toutes sortes de réactions au sein de la population, allant de l’inquiétude au soulagement, en passant par l’incompréhension. Pour plusieurs, beau temps aidant, elles ont entraîné un certain relâchement des fameuses mesures sociosanitaires, a-t-on pu observer au cours des derniers jours.

«Ils ont tellement été fermes dans la manière de présenter le confinement. Ils ont dit: restez chez vous, ils ont fait peur aux gens, il y a eu des amendes… Et là, tout à coup, ils nous disent: on va déconfiner de différentes façons. C’est sûr que pour les gens, le message peut ne pas avoir l’air clair. On déconfine, mais il faut rester à deux mètres de distance. Les enfants du primaire vont aller à l’école, mais pas les élèves  du secondaire. Les commerces sur rue, mais pas les commerces dans les centres d’achat… Ça peut créer beaucoup de confusion dans la population», analyse Mireille Lalancette, spécialiste de la communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheure au Groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval. 


« Les gens peuvent se demander à quoi ça a servi de faire tout ça, parce que là, le message peut avoir l’air contradictoire. […] Ils peuvent avoir l’impression aussi qu’on avance à tâtons», ajoute la spécialiste, qui croit que le message du gouvernement et de la santé publique doit impérativement «continuer d’être clair, »
Mireille Lalancette

«Actuellement, je crois que ce qui leur nuit, c’est: un jour on déconfine pour des raisons d’immunité collective, l’autre jour on ne déconfine plus pour ces raisons-là […]. Un jour on ferme des régions, l’autre jour on les rouvre. Non, pas de masque, oui, un masque dans certaines circonstances», illustre Mireille Lalancette, qui note aussi que le message de prudence martelé depuis quelques jours par les autorités fédérales peut aussi avoir semé de la confusion au Québec. «Ce n’est pas tout le monde qui comprend que la santé et l’éducation sont des compétences provinciales», souligne-t-elle.

«Quand on fait une annonce, il faut être le plus sûr possible de l’annonce, quitte à attendre, à la garder pour plus tard, parce que si on dit une chose une journée, puis autre chose l’autre journée, c’est là que la confusion s’installe et qu’on risque de perdre la confiance d’une population qui est déjà impatiente, fatiguée, stressée, anxieuse, qui a perdu des sous, qui a de la difficulté à télétravailler avec des enfants, qui a envie de retourner à une vie normale mais qui se fait dire qu’elle ne pourra pas voir la famille, les amis...» expose Mme Lalancette.

Selon elle, le message doit rester clair, concis, cohérent et rassurant. «C’est ça qui va faire la différence.» Les gens, dit-elle, doivent pouvoir comprendre le but de la décision, comme ils ont été en mesure de comprendre le confinement. 

Difficile déconfinement

Sauf que, comme le souligne Steve Flanagan, porte-parole d’Hydro-Québec lors de la crise du verglas, il est beaucoup plus facile de gérer le confinement que le déconfinement. 

«Pendant le confinement le message était relativement simple: restez chez vous, on veut limiter la propagation du virus et aplanir la courbe. Là, et tout le défi de la communication est là, c’est qu’il n’y a pas de recette miracle pour le moment. Le virus est là pour un bon bout de temps, et à défaut de pouvoir le faire disparaître, on doit apprendre à vivre avec et à s’adapter. Le gouvernement, son défi, c’est de nous accompagner dans cette adaptation-là», estime M. Flanagan.

À partir du moment où on arrive dans cette nouvelle phase de la crise, «c’est sûr qu’il y a des inquiétudes» qu’il faut gérer, dit-il. 

«Il y a beaucoup d’inconnues [autour du virus], et ce n’est pas juste au Québec, c’est partout sur la planète. Chacun s’observe, chacun essaie de voir les meilleures pratiques de l’autre et de les appliquer, alors ça se peut qu’on prenne un jour une direction et qu’on recule par la suite. […] Il n’y a pas une direction unique qui est claire à la grandeur de la planète, toutes les directives qui sont prises dans différents pays peuvent se valoir aujourd’hui. Et je pense que ça fait partie de l’exercice du gouvernement de prendre des décisions mais d’avoir aussi l’humilité de dire: ce chemin-là n’est pas bon», croit Steve Flanagan.

Il faut, en plus d’aplanir la courbe des cas de COVID-19, aplanir celle des inquiétudes, résume-t-il.

Une chose est sûre, on a un gouvernement qui est «continuellement dans l’action», et ça, c’est essentiel en gestion de crise. Selon M. Flanagan, il vaut toujours mieux être dans l’action que dans l’inaction, quitte à faire des erreurs en cours de route.

L’autre défi pour le gouvernement, c’est de tempérer les ardeurs de ceux et celles qui pourraient être un peu trop soulagés d’entrer dans cette phase de déconfinement. «Dans la population, on se sent peut-être plus fort, et avec le beau temps, on est porté à sortir, on se méfie peut-être moins du virus. Je crois que ça fait partie de l’adaptation que nous devons tous faire au cours des prochaines semaines, des prochains mois», observe Steve Flanagan. 

Selon lui, le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, a un rôle plus important que jamais à jouer. Non seulement doit-il agir en bon pédagogue auprès de tout le monde, mais il doit également assurer lui aussi son leadership, «nous inviter à avancer ou à reculer», au besoin. 

«Il doit continuer à nous guider. Le Dr Arruda et son équipe, et toutes les directions de santé publique dans toutes les régions du Québec doivent continuer, voire accentuer la communication à tous les niveaux, auprès de la population, des écoles, des entreprises... C’est un travail de communication qui est colossal, mais nécessaire. Il faut rehausser la performance communicationnelle à un autre niveau», estime M. Flanagan.

Fort, le besoin de rapprochement

Christophe Roux-Dufort, spécialiste en gestion de crise au Département de management de l’Université Laval, remarque lui aussi que l’annonce des mesures de déconfinement ont eu pour effet de «retirer la soupape de sécurité dans la population, qui a tenu pendant près de deux mois en confinement, mais qui semble dire maintenant, ça suffit». 

«Et je crains que l’on entre dans une stratégie de rattrapage du temps perdu et qu’on se mette à prendre des libertés avec beaucoup de choses alors qu’on ne les a pas encore complètement», dit M. Roux-Dufort. 

«Ça va être l’enjeu maintenant au gouvernement. Déjà, ils essaient d’en parler, ils disent: ce n’est pas parce qu’on déconfine qu’on donne carte blanche à tout le monde. Mais le déconfinement, ce n’est pas la même dynamique que le confinement, ce n’est pas aussi facile à maîtriser. C’est plus compliqué parce que c’est comme si tout à coup, on ouvrait le couvercle de la cocotte-minute», image le professeur de l’Université Laval.

Les êtres humains sont des êtres fondamentalement sociaux, et leur besoin de rapprochement est fort, rappelle-t-il. «Moi-même, j’ai rencontré des amis à distance dans ma rue. Ils m’ont invité à prendre un verre à l’extérieur, et on est resté à une distance de deux mètres. Sauf qu’au bout d’une heure, on n’était plus à deux mètres», confie Christophe Roux-Dufort pour illustrer la difficulté de résister au rapprochement. 

«Déjà, en temps normal, quand arrive le beau temps on est pressé d’aller dehors. Alors après près de deux mois de confinement, on est encore plus pressé d’aller dehors. Le gouvernement est, à mon avis, devant la véritable gestion de crise. Je crois que les plus gros enjeux sont maintenant, dans la gestion du déconfinement», dit-il.

M. Roux-Dufort explique que la gestion de crise, c’est aussi la gestion des priorités. «Dans une manœuvre de déconfinement, il y a des priorités qui sont dictées par le gouvernement et qui ne correspondent pas nécessairement aux priorités qu’on peut avoir individuellement ou collectivement. Ça peut sembler contradictoire qu’on rouvre les écoles alors qu’on n’autorise pas encore les petits rassemblements, mais le gouvernement a fixé une priorité, celle de la socialisation des enfants», rappelle-t-il.

«Le premier ministre a dit cette semaine quelque chose qui m’apparaît très intéressant: le rassemblement entre amis, ça peut encore attendre. Il fixe des priorités, c’est son rôle. Du point de vue de la logique de la gestion, ça me semble assez normal qu’on fixe des paliers, et qu’on ouvre ces paliers au fur et à mesure», ajoute le spécialiste, tout en convenant que «dans la réalité, la nature fondamentalement sociale qui nous habite fera qu’on va effectivement, à mon avis, dépasser ces mesures-là».

Devant cette crise inédite, devant l’inconnu, le gouvernement lui-même est incertain, et il doit «prendre des paris». «Et on sait que les paris ne seront jamais 100% gagnants, par définition», rappelle Christophe Roux-Dufort.

Si la situation reste stable, tant mieux. Mais si elle évolue dans le mauvais sens, alors les autorités devront rapidement remettre en place des mesures plus restrictives avant de décider de retourner au confinement, croit le professeur.