Coronavirus: le pari catastrophique de Donald Trump

En mai, Donald Trump a fait le pari que l’épidémie de coronavirus allait bientôt perdre en intensité. Juste à temps pour les élections. Il pressait les États de rouvrir leur économie. Trois mois plus tard, sa gageure tourne à la catastrophe. Le nombre de gens infectés explose. L’économie américaine plonge. Retour sur une erreur monumentale qui pourrait peser lourd lors des élections du 3 novembre...

À la mi-avril, Donald Trump se décrit comme «un président en temps de guerre». Presqu’un clone de Winston Churchill luttant contre le coronavirus. Mais on sent que le guerrier à la tignasse blonde brûle d’envie de crier victoire et de passer à autre chose. Monsieur prédit que le nombre de morts sera «substantiellement» inférieur à 100 0001. Il annonce que l’économie va redécoller «comme une fusée»2. Impatient d’en finir, il se demande même si on peut se débarrasser du coronavirus en... buvant du détergent.3

Pour garder la forme, Donald Trump critique sur Twitter les mesures de confinement qu’il juge «exagérées».4 Le 17 avril, il lance un appel à «libérer» trois États dirigés par des gouverneurs démocrates. Un clin d’œil aux manifs anti-confinement qui surgissent un peu partout. Tout se mélange : le coronavirus, la politique, le droit de porter des armes. «Libérez le Minnesota!» «Libérez le Michigan!» «Libérez la Virginie et sauvez le 2e amendement [sur le port d’armes]».5

Tant pis si les manifs contre le confinement prennent parfois une tournure sinistre. Le 30 avril, des manifestants occupent l’édifice du Capitole à Lansing, la capitale du Michigan. Quelques-uns sont armés. D’autres brandissent des cordes de pendu.6 Ça n’empêche pas le président de se porter à leur défense, sur Twitter. «Ce sont de braves gens, mais ils sont en colère. Ils veulent qu’on leur redonne leur vie, en toute sécurité!»7

Devant l’ampleur de la crise, Donald Trump a dû se résoudre à relancer, le 21 juillet, les conférences de presse régulières sur la situation sanitaire qu’il avait interrompues en avril.

Avec Donald Trump, tout devient politique. En mars, le gouverneur démocrate de la Californie, Gavin Newson, avait besoin de l’aide de Washington pour se procurer d’urgence 350 000 longs cotons-tiges servant aux tests de dépistage. Mais M. Newson se serait fait imposer deux conditions. D’abord, il devait appeler lui-même le grand chef Donald Trump pour faire sa demande. Ensuite, il faudrait qu’il remercie le président publiquement. Ce qui aurait été fait…8

Au secours de la coiffeuse martyre

Bientôt, Donald Trump et son entourage font le pari que l’intensité de l’épidémie va diminuer, du moins jusqu’à l’automne. Le confinement fait mal à l’économie… et à la popularité présidentielle. Une accalmie permettrait de relancer les affaires, juste à temps pour les élections. Selon le New York Times, Donald Trump et cie s’accrochent aux prévisions de Deborah L. Birx,* l’une des rares scientifiques qui dit ce qu’ils ont envie d’entendre. En mai, Mme Birx suggère que l’évolution de l’épidémie aux États-Unis suivra la même trajectoire qu’en Italie. Là-bas, après avoir atteint des sommets, l’épidémie semble régresser assez rapidement.9 D’un côté, Donald Trump répète que c’est lui qui édicte les règles du déconfinement. De l’autre, pour accélérer les choses, il s’en remet aux États. Ça tombe bien. Le coronavirus touche surtout les bastions démocrates du nord-est, notamment New York et le Massachusetts. Ceux-là devront attendre. Les États du Sud, plus républicains, ont été relativement épargnés. Ils piaffent d’impatience. Pourquoi punir leur économie alors que le virus sévit au nord, chez les démocrates «incompétents»?10

Le 17 avril, l’État de New York déplore 12 822 morts reliées à la COVID-19. La Floride en compte 668.

Sur le terrain, les élus subissent une pression énorme. Au début mai, le gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott, est confronté à une révolte au sein de son parti. Une coiffeuse de Dallas, Shelley Luther, vient d’être condamnée à sept jours de prison pour avoir refusé de fermer son commerce durant le confinement.11 En signe d’appui, deux députés républicains de l’assemblée du Texas se font couper les cheveux dans des commerces ouverts illégalement. Faut-il les arrêter eux aussi?

L’affaire se rend jusqu’à la Maison-Blanche, où Donald Trump s’inquiète du sort de la coiffeuse martyre. Pour calmer la grogne, le gouverneur Abbot annule les peines de prison reliées au confinement. Il devance de plusieurs jours la réouverture des commerces. Il suspend même les pouvoirs de la santé publique locale.12 Reçu à la Maison-Blanche, le gouverneur est félicité par Donald Trump pour son «jugement».13

Avec le recul, cela ressemble au baiser de la mort.

«Nous sommes en train de gagner la guerre»

Au début, le pari de Donald Trump semble réussir. La progression de l’épidémie a ralenti. Plusieurs États rapidement «libérés» connaissent un rebond économique spectaculaire. En juin, l’économie américaine récupère 4,8 millions d’emplois. Le président exulte. Il ridiculise la prudence du démocrate Joe Biden, qui s’obstine à porter un masque. L’entourage du président mène aussi une campagne de dénigrement d’Anthony Fauci, l’équivalent américain du docteur Horacio Arruda. Jugé trop «alarmiste», M. Fauci est un peu mis sur la touche.14

L’entourage du président a mené une campagne de dénigrement d’Anthony Fauci (ici le 30 juin dernier), l’équivalent américain du docteur Horacio Arruda.

Ne vous méprenez pas. Le président n’est pas allergique à la science. C’est seulement qu’il ne veut plus de «mauvaises nouvelles» qui nuisent à ses chances de réélection. Ses partisans sont du même avis. À la fin mai, 60 % des électeurs républicains ne croient pas encore que le coronavirus soit plus dangereux que la grippe. La moitié pensent que les statistiques officielles sur les morts de la COVID-19 sont gonflées pour faire peur à la population…15

L’euphorie met beaucoup de temps à se dissiper. À la mi-juin, alors que les nouveaux cas augmentent en flèche dans une vingtaine d’États, le président garde son calme. Il accuse… le trop grand nombre de tests de dépistage!16 «Si on ne testait pas autant et avec un tel succès, nous aurions très peu de nouveaux cas», écrit-il sur Twitter. Une théorie insensée qui revient à dire qu’il y aurait moins de cancers si on renonçait à les dépister...

Le 16 juin, le vice-président Mike Pence publie dans le Wall Street Journal une lettre rose bonbon, intitulée «Il n’y a pas de deuxième vague du coronavirus».17 Le vice-président dénonce la «panique» propagée par les médias. Il rend hommage au «leadership» du président Donald Trump. «Nous sommes en train de gagner la guerre contre l’ennemi invisible», assure-t-il.

Pour trouver plus optimiste, il faut remonter aux passagers du Titanic qui récupéraient des morceaux de glace sur le pont du navire, peu après sa collision avec un iceberg, afin de les mettre dans leur whisky. Mais leur histoire finit mal. Très mal.

Le point tournant

À quel moment la réalité a-t-elle crevé la bulle présidentielle? Allons-y pour le 20 juin, le jour d’un rassemblement très attendu de Donald Trump à Tulsa, en Oklahoma. L’événement vise à célébrer un président sûr de lui. Une sorte de superhéros ayant vaincu le coronavirus. Dans l’aréna de Tulsa, les organisateurs ont même enlevé les autocollants qui suggéraient de garder une distance d’un siège entre chaque personne. Les plus délirants évoquent un public de plusieurs centaines de milliers de supporters enthousiastes.

Surprise. Même dans un État où le président a récolté 65 % des suffrages en 2016, les fidèles sont peu nombreux au rendez-vous. Furieux, le président prononce son discours devant des estrades dégarnies.18 Plus tard, on blâmera les médias. Ou les utilisateurs du réseau TikTok. Mais quelques heures plus tard, lorsque le président débarque de l’avion Air Force One, il n’affiche plus sa fougue habituelle. Une photo l’immortalise avec la cravate défaite et la mine lasse, incarnant le rôle qu’il déteste le plus. Celui du loser. Du perdant.

Il n’importe. Soudain, l’Amérique a d’autres préoccupations. On prête moins attention aux excités qui comparent le masque à la burka ou à l’étoile jaune portée par les juifs durant le nazisme. L’ampleur de la catastrophe n’échappe plus à personne. En l’espace d’une semaine, du 24 au 30 juin, la Floride a enregistré 48 931 nouveaux cas. Autant que la Chine, le Japon, la Corée, la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines, l’Australie et l’Union européenne, durant la même période.19

Retour vers le futur

Plusieurs États se résignent à rétablir un confinement. Au Texas, le gouverneur Greg Abbott ordonne à nouveau la fermeture des bars. Il rend le port du masque obligatoire presque partout.20 À l’échelle du pays, deux statistiques illustrent la progression fulgurante du coronavirus. Le 6 avril, au moment où l’on croyait l’épidémie à son apogée, le pays avait enregistré 43 438 nouveaux cas. Le 24 juillet, le chiffre atteint 74 818.21

Le 24 juillet, peut-être en désespoir de cause, le président Trump accomplit un virage majeur. L’équivalent politique d’un quadruple saut périlleux arrière. Soudain, il recommande le port du masque en public.22 Plus tard, il annule la convention républicaine à Jacksonville, en Floride. «La situation va empirer avant de s’améliorer, prédit notre philosophe. Malgré tout, n’allez pas dire qu’il change d’avis. Ça, non. «Il n’a pas changé d’avis, corrige la porte-parole de la Maison-Blanche, Kayleigh McEnany. Il n’a même pas changé de ton.»23

Comment expliquer la débâcle? Pourquoi la courbe des États-Unis n’a pas suivi celle de l’Italie? La levée rapide des mesures de confinement a sans doute joué un rôle. Sans oublier les connaissances encore approximatives sur le virus. Avec le recul, le directeur du Centers for Disease Control and Prevention (CDC), Robert Redfield, admet que le nombre d’infections a été grossièrement sous-estimé, en avril et en mai. Il estime que pour chaque cas confirmé, une dizaine passaient inaperçus.24

Le pari de Donald Trump a tourné court. Et même si président ne cesse de vanter ses capacités cognitives exceptionnelles, il est souvent comparé à la légende de l’empereur Néron, jouant de la lyre durant l’incendie de Rome.25

Au Texas, le gouverneur Greg Abbott ordonne à nouveau la fermeture des bars. Il rend le port du masque obligatoire presque partout. Sur la photo, du personnel médical et militaire au United Memorial Medical Center de Houston le 16 juillet.

Épilogue : Le pire est à venir

À moins de 100 jours des élections à la présidence, les États-Unis se retrouvent dans une situation dramatique. Six mois après le début de l’épidémie, le nombre de décès reliés à la COVID-19 dépasse 150 000 à travers le pays. La propagation du virus est jugée «hors de contrôle» dans 22 États.26 L’économie plonge. Plus de 30 millions d’Américains ont perdu leur emploi.

L’automne et l’hiver s’annoncent difficiles. Plusieurs laboratoires sont débordés. Il faut souvent plus d’une semaine pour obtenir le résultat d’un test de dépistage…27  Une brochette de scientifiques dénoncent la «politisation» de tout ce qui touche l’épidémie.28 Comme pour leur donner raison, le Congrès se déchire autour d’un plan d’aide d’urgence.29 En chute libre dans les sondages, le président évoque même la possibilité de reporter les élections du 3 novembre.30

Malgré tout, pour éviter de terminer sur une note aussi glauque, il apparaît tout indiqué de conclure avec cette vieille blague, ressuscitée pour l’occasion.

«L’Américain Donald Trump, l’Allemande Angela Merkel et le Français Emmanuel Macron se trouvent à bord d’un avion lorsque l’appareil pique soudain du nez. Le pilote affolé vient leur annoncer une mauvaise nouvelle.

«L’avion va bientôt s’écraser, gémit-il. Il n’y a rien à faire. Le pire, c’est que nous n’avons que trois parachutes pour les quatre. L’un d’entre nous va mourir...»

Donald Trump lui coupe la parole.

— Les États-Unis ne peuvent pas se passer d’un génie comme moi. Le monde non plus. Débrouillez-vous. Moi, je prends un parachute.

Donald Trump se dirige vers le placard où sont rangés les sacs de parachutes. Il en prend un, il ouvre la porte d’urgence et il plonge dans le vide.

Angela Merkel et Emmanuel Macron restent pétrifiés d’horreur. L’avion poursuit sa chute vertigineuse. Il ne reste plus que deux parachutes.

«Qu’allons-nous faire?» se demandent-ils.

À leur grande surprise, le visage du pilote s’illumine.

— Ne vous en faites plus, explique-t-il. Tout va bien. Le génie vient de sauter avec le sac contenant mes vêtements de jogging...

* Mme Birx est coordonnatrice pour le groupe de travail sur le coronavirus de la Maison-Blanche.

Notes

(1) Le bilan dépasse aujourd’hui 150 000 décès.
(2) Trump’s Handling of the Coronavirus Could Cost Him Presidency, Der Spiegel, 24 juillet 2020.
(3) Trump’s Suggestion That Disinfectants Could Be Used to Treat Coronavirus Prompts Aggressive Pushback, The New York Times, 24 avril 2020.
(4) Coronavirus: President Trump Defends Tweets Against US States’ Lockdowns, bbc.com, 18 avril 2020.
(5) Donald Trump urges supporters to ‘liberate’ states, encouraging protests against coronavirus restrictions, ABC News, 17 avril 2020.
(6) A Noose, an Ax and Trump-Inspired Insults: Anti-lockdown Protesters Ratchet up Violent Rhetoric, The Washington Post, 15 mai 2020.
(7) @realDonaldTrump, sur Twitter, 1er mai 2020. Sur Youtube, un aperçu de la manifestation du 30 avril, à Lansing: youtube.com/watch?v=Z2CxC8Qqu-4
(8) Inside Trump’s Failure: The Rush to Abandon Leadership Role on the Virus, The New York Times, 18 juillet 2020.
(9) Ibid.
(10) New York Sent Recovering Coronavirus Patients to Nursing Homes: ‘It Was a Fatal Error’ , The Wall Street Journal, 14 mai 2020.
(11) Dallas Salon Owner Released from County Jail After Defying orders by reopening early, Texas Tribune, 7 mai 2020.
(12) Why We’re Losing the Battle With Covid-19, The New York Times Magazine, 14 juillet 2020.
(13) President Donald Trump Applauds Gov. Greg Abbott’s Handling of Texas Reopening During White House Visit, Texas Tribune, 7 mai 2020.
(14) Rancor Between Scientists and Trump Allies Threatens Pandemic Response as Cases Surge, The Washington Post, 17 juillet 2020.
(15) Republicans Still Skeptical of COVID-19 Lethality, gallup.com, 26 mai 2020.
(16) Fact Check: No, More Testing Isn’t the Reason US Coronavirus Case Numbers are Getting Worse, CNN.com, 9 juillet 2020.
(17) There Isn’t a Coronavirus «Second Wave», The Wall Street Journal, 16 juin 2020.
(18) The President’s Shock at the Rows of Empty Seats in Tulsa, The New York Times, 21 juin 2020.
(19) American Death Cult, New York Magazine, 20 juillet 2020.
(20) Gov. Abbott issues mask order for most of Texas, Houston Chronicle, 2 juillet 2020.
(21) Centers for Disease Control and Prevention, www.cdc.gov
(22) After Mocking Biden’s Caution, Trump Is Following His Lead, The New York Times, 26 juillet 2020.
(23) Sagging Polls and Covid’s Pall Prompt Trump Retreat, CNN.com, 25 juillet 2020.
(24) CDC: At Least 20 Million Americans Have Had Coronavirus. Here’s Who’s At Highest Risk, National Public Radio (NPR), 25 juin 2020.
(25) Trump Discusses Mental, Physical Stamina Required to be President in Exclusive Interview with Dr. Marc Siegel, FOX-News, 22 juillet 2020. Regardez une entrevue de Donald Trump sur Fox News, au cours de laquelle il se vante d’avoir passé avec succès un test cognitif très difficile: video.foxnews.com/v/6174183117001#sp=show-clips
(26) www.covidexitstrategy.org
(27) «It’s Like Groundhog Day»: Coronavirus Testing Labs Again Lack Key Supplies, The New York Times, 23 juillet 2020.
(28) We Ran the CDC. No President Ever Politicized its Science the Way Trump Has, The Washington Post, 14 juillet 2020.
(29) The Gulf Between Republicans and Democrats on Coronavirus Aid, in 9 Charts, The New York Times, 30 juillet 2020.
(30) Trump évoque un report de l’élection présidentielle, Agence France-Presse, 30 juillet 2020.