Le Québec dépend de certains pays dans certains secteurs, mais d’autres pays dépendent du Québec dans d’autres.
Le Québec dépend de certains pays dans certains secteurs, mais d’autres pays dépendent du Québec dans d’autres.

Autonomie alimentaire: Canada et États-Unis «comme un seul pays»

«Que ce soit du canola ou que ce soit des porcs qui sont produits ici, qui sont transformés aux États-Unis et qu’on mange ici. Ça traverse la frontière d’une façon extrêmement importante. Et des fois, deux pis trois fois, le même produit! Comme si c’était un seul pays, ni plus ni moins.»

Ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau réalise à quel point la crise de la COVID-19 ravive le besoin d’accroître l’autonomie alimentaire au Québec et au Canada.

François Legault en a souvent fait état dans ses points de presse quotidiens. Il y a deux semaines, le premier ministre québécois évoquait avoir «eu peur, dans le dernier mois, que les fruits et légumes qu’on importe du Sud, qu’on ne soit plus capables de les avoir».

Mais plus facile à dire qu’à faire, constate Mme Bibeau.

«L’industrie agroalimentaire s’est développée à travers les années de façon extrêmement intégrée, particulièrement avec les Américains», a-t-elle affirmé en entrevue au Soleil, cette semaine.

«Ce n’est vraiment pas évident de dire : “OK, on va diminuer cette intégration-là de nos marchés.” Ça fait tellement longtemps que ça se développe comme ça! Ce serait certainement un défi si c’était notre souhait. Mais la situation actuelle nous fait réaliser qu’on peut faire plus pour être plus autonomes à certains égards et il faut trouver le juste équilibre.»

Juste équilibre de la sécurité alimentaire internationale. Où nous dépendons de certains pays dans certains secteurs, mais d’autres pays dépendent de nous dans d’autres secteurs.

Gros défis avant l’avion

Notre industrie agricole dépend des travailleurs étrangers temporaires, qui seront moins nombreux dans les champs de l’île d’Orléans, de Portneuf et d’ailleurs, cet été.

Le Canada accueille d’ordinaire 60 000 travailleurs agricoles venus d’autres pays chaque été, surtout en provenance du Mexique et du Guatemala. Contingent inévitablement réduit cette année. Juste pour avril, même si les démarches administratives avaient été effectuées avant la crise, leur nombre est passé de 13 000 à 11 000.

«Pour les suivants, il y a des défis pour l’obtention des papiers, confirme la ministre Bibeau. Le transport au Guatemala est plus difficile et il y a des défis administratifs avant d’embarquer dans l’avion. On redouble d’efforts et de créativité pour que ça fonctionne. Il y a aussi des travailleurs qui choisissent de traverser cette crise avec leur famille dans leur pays, donc ils ne viennent pas tous.»

La semaine dernière, M. Legault invitait les Québécois devenus sans emploi à cause de la COVID-19 à aller travailler à la ferme. Comme lui ramassait des fraises «quand j’étais jeune, au collège Macdonald, à Sainte-Anne-de-Bellevue». «On veut un Québec qui est plus autonome pour sa nourriture. Ça veut dire qu’il faut avoir plus de monde dans nos fermes, dans nos champs», en avait appelé le premier ministre provincial.

Le Nouveau-Brunswick est allé jusqu’à interdire l’entrée de travailleurs étrangers temporaires sur son territoire jusqu’à nouvel ordre, cette semaine.

«La décision finale revient aux provinces, mais le secteur de l’agriculture est, pour le moins que je puisse dire, surpris par une telle décision [du Nouveau-Brunswick]. Les producteurs et les transformateurs, entre autres dans le secteur de la pêche, ont absolument besoin d’avoir ces travailleurs étrangers pour continuer leur travail», affirme la ministre, députée d’une circonscription rurale en Estrie.

Les cultivateurs québécois aussi ont besoin de cette main-d’œuvre. Pour planter maintenant, mais surtout quand viendra le temps de récolter.

Un masque tout le voyage

Mme Bibeau, elle-même forcée de célébrer son 50e anniversaire en confinement début avril, énumère les mesures strictes prises pour s’assurer que ces travailleurs-voyageurs n’apportent pas le nouveau coronavirus dans leurs bagages.

«Ça commence au départ, dans le pays d’origine. Avant même d’embarquer dans l’avion, des vérifications sont faites pour s’assurer que personne n’a de symptôme. On leur explique dans leur langue tout ce qu’il y a à savoir sur leur santé et les règles à respecter pour l’isolement quand ils arrivent au Canada.

«Ils portent un masque pendant tout le voyage, poursuit-elle. Quand ils arrivent à Montréal, on vérifie encore leurs symptômes, leur explique toutes leurs responsabilités aux plans de la santé et de l’isolement.

«Puis ils partent en direction de leur lieu d’accueil dans des transports privés. Ils portent toujours le masque, évidemment. Une fois sur place, ils doivent se soumettre à une période d’isolement de 14 jours. Le travailleur a l’obligation de rester à l’intérieur et l’employeur ne peut pas lui demander de travailler, sous aucune considération. C’est très sévère.»

Le fédéral donne au producteur 1500 $ par travailleur étranger temporaire embauché, soit pour adapter le lieu d’hébergement ou le loger à l’hôtel et lui payer un salaire pendant ses deux semaines d’isolement.

Au Québec, la surveillance revient à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Le ministère fédéral de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire a déboursé 70 millions $ en programmes depuis le début de cette crise, en plus des prêts par le biais de Financement agricole Canada et d’autres mesures sectorielles à venir.