Chronique

Le vent qui a emporté Imagine Dragons

CHRONIQUE / Le groupe Kongos avait commencé à faire rouler son rock sur les Plaines lorsque le Festival a reçu vers 19h30 l’appel de WeatherOps, une entreprise de pointe dans la gestion des données météo. La firme basée sur le campus de l’Université de l’Oklahoma à Norman informe le Festival qu’un fort vent du sud-ouest pousse vers Québec une violente cellule orageuse. Les premiers courriels à cet effet étaient entrés à l’heure du souper, mais la menace se précisait.

Une mise en garde similaire avait été faite lors du spectacle de Mariah Carey, mais le vent venait ce soir-là du nord et l’orage avait dévié devant Québec.

En ce soir de Dragons, on attend l’orage vers 22h30 ou 23h, suivi de 75 minutes de pluies fortes. 

Pour un spectacle prévu à 21h30, c’est encore jouable, même s’il y a désormais un risque que le rappel soit compromis.

Le directeur de la production, Patrick Martin prévient la directrice Anne Hudon et Samantha McKinley des communications.  

À eux trois, ils forment ce soir-là la cellule de crise. Ils ont pleine autorité pour interrompre un spectacle, l’annuler ou évacuer un site.

Les assureurs du Festival ne donnent pas de «paramètres» en cette matière. Ils laissent à l’organisation la gestion du risque.

Le Festival vient d’entrer en «veille». 

À LIRE AUSSI: Chaos entourant l'évacuation des Plaines

Au centre de contrôle dans un autobus derrière la scène, Patrick Martin suit les «tableaux de bord» avec les infos météo en direct et les images des caméras. 

Un capteur installé au sommet de la grande scène transmet toutes les 30 secondes les relevés sur la force du vent, «le pire ennemi» du Festival. 

Les organisateurs de grands événements ont tous en mémoire la catastrophe du Indiana State Fair, le 13 août 2011.

Des rafales à l’approche d’un violent orage avaient provoqué l’effondrement de la scène, faisant 7 morts et 58 blessés. «Ce fut une prise de conscience», confie M. Martin.

Le vent pourrait aussi emporter des pièces d’équipement et blesser des artistes ou des spectateurs.  

Les scènes sont des installations temporaires ancrées avec des ballasts et des haubans. Elles n’ont pas la solidité d’un vrai immeuble. 

Les toiles et écrans protecteurs agissent comme les voiles d’un voilier. Plus il y a de voilures, plus il y a de prise pour le vent et de risque.

La scène des Plaines est plus grande depuis une dizaine d’années, ce qui augmente le risque.

Kongos a quitté la scène, remplacé par Bishop Briggs. Dans les coulisses, on a déjà prévenu Imagine Dragons : Québec n’y échappera pas.

Vers 21h05, on avise les spectateurs qu’une veille d’orage violent est en vigueur et que le Festival suit la chose de près. On ne parle pas encore d’annulation, mais il suffit de voir la couleur du ciel pour comprendre ce qui s’en vient.

Imagine Dragons insiste pour commencer à jouer et montera sur scène 15 minutes avant l’heure prévue. Le groupe sait que son spectacle va être interrompu, mais fonce. 

À VOIR: La courte prestation d'Imagine Dragons en vidéo

Il aura le temps de deux chansons, explosives, avant que la station transmette une lecture de vent à 70 km/h.   

Le plan d’urgence est clair : à 70 km/h, on arrête le spectacle, on abaisse les écrans géants et on relève les éclairages de scène pour éviter un balancement et une fréquence pouvant mettre en danger la structure. 

Le spectacle est mis en pause, mais le pire est à venir. 

La rafale fatale sera enregistrée à 21h35 : 90 km/h. Plus forte que les premières prévisions de WeatherOps.  

Dans la cellule de crise, Patrick Martin fait sa recommandation. La nouvelle dg, peu familière encore avec les opérations, ne discute pas. L’ordre d’évacuation est donné.  

Que l’artiste soit la tête d’affiche n’influence pas la décision. 

***

Outre le vent, on craint aussi la foudre. Elle est tombée sur le Manège pendant l’opération de montage. «Ça peut arriver», sait M. Martin. 

Le plan prévoit que si la foudre tombe dans un rayon de 10 kilomètres, le spectacle doit être interrompu. À 5 km, on pourrait décider d’évacuer et à 3 km, ça devient impératif.

Le Festival se garde ici une petite marge de manœuvre. Avec des ados ou de jeunes adultes capables de bouger vite, on sera un peu plus patients. On le sera moins s’il y a beaucoup de jeunes enfants. La décision appartient alors à la cellule de crise. 

Le Festival veut désormais éviter l’erreur des Foo Fighters. «On avait évacué trop tard», affirme M. Martin.    

«Quand on avait évacué, la foudre était déjà au-dessus de nos têtes. On avait étiré la sauce. On avait été un peu téméraires. C’est l’erreur qu’on n’a pas faite cette fois-ci».

Le plan d’évacuation des Plaines n’avait jamais été testé avant samedi, rapporte M. Martin. Ce plan vise à vider le site en 20 minutes. 

L’objectif n’a pas été atteint samedi soir. Il a fallu 45 minutes, selon des témoins. Des secteurs ont été vidés en 10 minutes, mais pour d’autres, ce fut plus long.

Il y a eu des ratés de communication avec le personnel sur le site, confie M. Martin. Il faudra améliorer ça.  

Le message n’était pas clair non plus pour tous les spectateurs. En donnant l’ordre d’évacuer, il aurait fallu préciser que le spectacle était annulé, ce qui aurait évité que certains restent au cas où.  

Une fois l’ordre d’évacuation donné, il n’y a plus de retour en arrière possible. 

Réadmettre tous les spectateurs impliquerait des contrôles et des fouilles qui auraient pris 1h30 à 2h, évalue M. Martin. Sans compter le délai causé par l’orage. 

Cela aurait mené à une fin de spectacle en milieu de nuit, avec l’impact du bruit et du temps supplémentaire des policiers, chauffeurs du RTC, employés de la Ville, etc. La Ville de Québec est tolérante, mais il y a des limites. 

***

Les délais d’évacuation ont exposé les spectateurs de Imagine Dragons et des Foo Fighters à un risque, convient Patrick Martin. Il y avait encore des milliers de spectateurs sur le site pendant que soufflait la bourrasque et que la foudre menaçait. 

Le risque zéro n’existe pas, rappelle M. Martin. Il a raison. Il faut chaque fois évaluer quel niveau de risque est acceptable par le public.  

Si on convient que le vent et la foudre pouvaient être dangereux, on ne peut pas reprocher au Festival d’avoir pris la décision d’annuler. 

***

Aurait-il été possible d’ouvrir davantage de clôtures pour évacuer plus vite? On a envie de penser que oui. Il y a cependant des contraintes physiques : falaise au sud; citadelle à l’est; immeubles au nord.

Voyant l’orage venir, aurait-il été possible d’inverser les spectacles de Imagine Dragons et de Bishop Briggs? Inverser aurait été difficile et dangereux, analyse M. Martin. Il aurait fallu démonter les équipements de Briggs et les remonter en catastrophe. 

Annuler le spectacle de Briggs pour faire commencer plus tôt celui des Dragons aurait cependant été faisable. Cela fera partie des réflexions du Festival lors du grand débriefing de l’automne. 

Sans doute y aurait-il eu des retardataires déçus d’être arrivés trop tard. Mais cela aurait mieux valu que de décevoir les 82 000 spectateurs déjà présents. 

Denis Gratton

« La classe moyenne disparaît »

CHRONIQUE / Après une carrière de 32 ans à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de l’Outaouais, dont les onze dernières comme directrice, Michelyne Gagné a récemment pris sa retraite.

Quelques semaines avant qu’elle quitte ses fonctions, un drame est survenu à Granby. 

Un drame qui a secoué tout le Québec. 

Une fillette de sept ans connue de la DPJ trouvait la mort après avoir été victime de mauvais traitements. 

Comme tout le monde, Michelyne Gagné a été profondément bouleversée par cette tragédie.

Science

Les «aimants» à moustiques

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «Il y a longtemps que je me pose cette question : pourquoi certaines personnes se font piquer sans cesse par des maringouins et d'autres pas du tout, ou presque ? Il suffit que je sorte quelques minutes dans mon jardin et, déjà, j’ai quelques piqûres, alors que mon conjoint, lui, les maringouins lui tournent autour mais ne le piquent jamais. Nous avons fait une petite recherche sur le sujet mais n’avons pas trouvé grand-chose de concret», demande Sophie Lemarier, de Gatineau.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les moustiques ne se nourrissent pas de sang, en général. Leur appareil buccal est plutôt fait pour aspirer la sève des plantes et le nectar des fleurs. Oui oui, comme les jolis papillons, les sympathiques abeilles, les pucerons mignons et tant d’autres espèces dont les noms ne sont jamais maudits avec autant de régularité et de hargne.

La différence, c’est que chez le maringouin, la femelle a besoin d’une diète riche en protéines pour fabriquer ses œufs, et c’est dans ce but qu’elle suce le sang des autres animaux. Ce ne sont pas tous les moustiques qui «s’intéressent» aux humains, remarquez bien, mais sur les 52 espèces présentes au Québec, une trentaine nous piquent, selon le site de la Société d’entomologie du Québec [http://bit.ly/2JINXUy]. Alors on peut dire qu’on fait «notre grosse part», mettons…

C’est par une série d’indices que les moustiques femelles trouvent leur chemin jusqu’à nous, d’après la SEQ et un (excellent) résumé paru récemment sur le site de l’Office for Science and Society (OSS) de l’Université McGill [http://bit.ly/2xKZPA0]. Les mouvements et la forme du corps en feraient partie, de même que la traînée de gaz carbonique (CO2) que nous laissons derrière nous en respirant. La peau et la sueur contiennent également des composés, notamment des acides lactiques, qui attirent les moustiques — lesquels sont aussi sensibles à la chaleur de notre corps. C’est par les antennes que la femelle perçoit ces odeurs.

(Précisons ici que les antennes des moustiques mâles ne sont pas équipées pour détecter nos odeurs, mais plutôt pour entendre les battements d’ailes des femelles et capter leurs phéromones, en vue de l’accouplement.)

Mais cela ne répond pas vraiment à la question de Mme Lemarier : tout le monde exhale du CO2, tout le monde sue (encore que pas tous également, mais bon), tout le monde émet de la chaleur. Alors pourquoi certaines personnes seraient plus «tentantes» pour les maringouins ?

Ça n’est pas encore compris de manière précise et complète. Il faut dire que la «recette» de l’odeur humaine est faite de plus de 300 composés différents, ce qui ne simplifie rien. Mais la génétique semble être impliquée. Dans une étude récente [http://bit.ly/2XHwJfi], des chercheurs ont conçu une cage à moustiques menant à un tunnel en «Y». Au bout de chacune des deux branches du «Y» se trouvait un endroit où un humain pouvait glisser la main (protégée par un moustiquaire), et une quarantaine de paires de jumeaux ont accepté de se prêter au jeu. Pendant qu’un jumeau se plaçait la main dans une branche du «Y», l’autre faisait pareil dans l’autre branche, afin de voir si les moustiques allaient préférer l’un ou l’autre.

Résultats : les jumeaux identiques (qui ont exactement les mêmes gènes) attiraient les piqueurs de manière assez égale alors que pour les jumeaux fraternels (qui ne sont pas plus «pareils» que des frères et sœurs), les moustiques montraient souvent une préférence claire et constante pour un des deux. L’étude a conclu qu’environ 67 % de la différence était génétique.

L’article ne dit pas quels gènes sont impliqués, cependant, ni par quels mécanismes ils peuvent attirer les moustiques, à part en influençant notre odeur corporelle. Mais dans un commentaire à son sujet [http://bit.ly/2xJvEcr], le chercheur britannique Tim Spector, qui n’avait pas participé à cette étude, propose deux mécanismes possibles. D’abord, il confirme que des recherches (dont les siennes) ont montré que la génétique a un effet sur nos odeurs — en tout cas, celle de nos aisselles. Il est donc bien possible que certaines personnes possèdent des variantes de gènes qui rendent leurs senteurs plus ou moins attirantes pour les maringouins.

Et ensuite, d’autres gènes ont une influence sur la flore bactérienne qui vit sur notre peau et qui «sont aussi responsables d’une bonne partie de nos odeurs. Même en se lavant les mains, nous ne sommes pas capables de nous en débarrasser», écrit M. Spector. Ce qui fait donc une deuxième manière dont les gènes peuvent nous transformer en aimants à moustiques (ou en repoussoirs, pour les chanceux).

Mentionnons une dernière chose, pour finir : non seulement y a-t-il plusieurs facteurs humains qui sont impliqués, mais ce que nous appelons «moustiques» recouvre en fait des dizaines d’espèces différentes (juste au Québec, parce qu’il y en a 3000 dans le monde) qui ne sont pas toutes attirées exactement par les mêmes choses, même si certaines se recoupent. Certaines ignorent complètement les humains, et parmi la trentaine qui nous piquent, toutes n’ont pas les mêmes comportements et préférences. Comme l’écrit Ada McVean, de l’OSS, certaines espèces de moustiques sont plus actives le soir, d’autres pendant le jour, d’autres en début de saison, d’autres quelques semaines plus tard, etc. Et, ajoute M. Spector, il y en a qui sont plus attirées par l’odeur de nos mains et de nos pieds, et il y en a qui préfèrent d’autres parties de notre corps.

Bref, cela ajoute une couche de complexité supplémentaire à l’histoire : selon le moment de la journée ou de l’été, et selon les espèces de moustiques présentes, les «aimants» ne seront pas forcément toujours les mêmes.

Chronique

En direct des îles: l’île à Tiguidou

CHRONIQUE / Ainsi s’est achevée la 144e saison de pêche au homard lundi dernier, comme un fondu au noir, après 64 jours. Moins deux jours où la mer n’a pas voulu.

Contrairement à l’ouverture de la pêche où les Madelinots se rassemblent à l’aube sur les quais pour voir partir les 325 homardiers de l’archipel, la fin de la saison se fait discrètement, sans cérémonie, chacun revenant au port une dernière fois, déchargeant les cages.

On en voit des remorques pleines sur les routes, on sait que la pêche est finie. 

On le sait aussi parce que la vie reprend, surtout à Grande-Entrée, qui a été nommée capitale québécoise du homard en 1994, où se tient chaque année le Festival du homard, pour marquer la fin. C’est là où vit presque le tiers des homardiers des Îles, où se font environ la moitié des prises.

Ghislain Langford en est à sa quarantième saison.

«Au moins.»

Si vous le cherchez aux Îles, demandez Tiguidou, tout le monde le connaît comme ça. C’est comme ça qu’il s’est présenté quand je suis débarquée jeudi chez lui, où lui et une armée de maringouins m’attendaient de pied ferme.

— Pourquoi est-ce qu’on appelle Tiguidou?

— Parce que je suis le gars pour embarquer dans toute!

Ça donne le ton.

Tiguidou, donc, vient de finir sa saison de pêche, neuf semaines à se lever à l’aube, même avant, à ramener du homard tant qu’il y en a. «J’ai commencé à 13, 14 ans, j’ai lâché l’école.» Les trois, quatre premières années, «j’ai vomi tout ce que j’avais dans le corps», comme bien d’autres pêcheurs, qui doivent faire avec le mal de mer. «Tu t’encourages les uns sur les autres. Tu vois ton voisin qui toffe, tu toffes toi aussi.»

Il s’est fait dire de manger du chocolat, une orange. «C’était des histoires de pêcheurs. Le truc, c’est de ne pas avoir l’estomac vide, ni trop bourré.»

Les biscuits soda? «Ça aide un peu.»

Propriétaire de bateau pendant 20 ans, Tiguidou a vendu son permis en 2013, il travaille pour un capitaine depuis. Il n’en revient pas de la quantité de homards pêchés chaque année. «Dans le temps, on faisait 18 000, 20 000, 25 000 livres [par bateau pour la saison] et là, il y en a qui font 50 000!»

Et ce même si le nombre de cages permises pour chaque bateau est passé cette année de 300 à 273.

Les chiffres ne sont pas encore confirmés pour la saison 2019, mais on s’attend à un nouveau record, plus de 11 millions de livres, une augmentation de 10 % par rapport à l’an dernier, où on avait battu le record établi l’année d’avant. «Le homard, c’est un crustacé qui cherche à se cacher. Mais depuis quatre ans environ, il est rendu sur le sable… c’est un phénomène que je n’ai jamais vu avant.»

On dit que le homard du Maine monte vers ici.

L’eau qui réchauffe.

Sa maison a pignon sur mer, il voit le paysage changer devant lui d’année en année, les tempêtes de l’hiver passé ont particulièrement écorché l’horizon. «Là-bas, ça a été mangé de 700-800 pieds…»

Les Îles rétrécissent toujours un peu plus.

Tiguidou a devant chez lui une île qui n’est sur aucune carte, «elle a été faite en 1981 parce que le passage n’était pas assez profond pour que les bateaux se rendent à la mine». La mine Seleine, en activité depuis 1982, est la seule mine de sel au Québec, c’est là d’où vient le sel qu’on épand sur nos routes.

On en extrait plus de 1,3 million de tonnes métriques par an.

Ça fait du sel.

Et ça fait une île, qui n’était au début qu’un tas de sable. «Je l’ai vue changer au fil des années. Les oiseaux sont allés, ils ont apporté les graines, il y a des fraises maintenant. La vie s’y est installée.»

— Comment elle s’appelle?

— L’île à Tiguidou.

— Pourquoi?

— Parce que j’ai été le premier à y camper.

Tout simplement.

Il a commencé à y pêcher des palourdes, il jure qu’elles sont meilleures qu’ailleurs «parce que c’est du sable blanc» qui a été dragué là. «Les coques viennent d’arriver…» Mye de son vrai nom, ce qu’on appelle ici la coque est un mollusque qu’on retrouve un peu partout autour des Îles, qu’on extirpe du sable à marée basse.

Aussi laid que bon.

Maintenant que la pêche est finie, «Ghislain à Hubert à Gérard à Hubert à William» prend le temps de profiter de la vie, il a un certain talent pour ça. Il y a toujours quelqu’un qui débarque chez lui pour boire une Black, pour passer la veillée. Il y a de bonnes chances qu’à un moment donné dans la soirée, il sorte ses cuillères.

Il en joue même sur du disco. 

Il aime tellement le monde qu’il a acheté le terrain à côté du sien pour aménager un camping au travers des arbres rabougris, n’importe qui peut aller planter sa tente gratis. Il a installé des chaises, des pits à feu, il y a même planté le sapin de Noël qu’il avait décoré cet hiver pour sa petite-fille. 

«J’ai fait ça juste pour faire des connaissances, pour jaser. Je suis comme mon père pour ça. C’est peut-être dû au fait qu’on est des insulaires.»

Il a quitté ses Îles une fois, il est allé s’installer à Saint-Jérôme après avoir vendu son permis de pêche au homard. Le goût de changer d’air, j’imagine. «Je travaillais dans le paysagement. Je suis resté là une année. Le bruit de l’autoroute, ce n’est pas comme la vague qui vient taper dans la falaise…»

Séance d'orthographe

Un brin de laine brun

CHRONIQUE / J’aimerais savoir pourquoi les Québécois disent [ju-un] et non [ju-in]. Il y a pourtant bien un i et non un u... Pierre Bruneau est un des seuls à bien prononcer ce mot. Pour les autres, on repassera. Même à l’école, on ne s’en soucie pas. Les Français le disent correctement par contre. (Réjeanne Hélie, Shawinigan)

Voici ce que je répondais à une question similaire le 10 octobre 2014.

Effectivement, dans le Petit Robert, la transcription phonétique du mot juin correspond bien au son [in]. Mais par souci de justice, il faudrait aussi expliquer aux Français que le mot brun ne se prononce pas [brin]!

Peut-être l’avez déjà remarqué, mais le son [un] est en nette voie de disparition en France. Faites le test avec un ami français et demandez-lui de répéter la phrase : « Un brin de laine brun. » Il y a de fortes chances que ça sonne comme « un brin de laine brin ». Essayez avec d’autres mots comme lundi, chacun ou parfum. Dans une chanson du groupe français Indochine, l’auteur a fait rimer parfum et main.

C’est même devenu une blague courante avec mon copain breton. Une fois sur deux, lorsqu’il commande du pain brun ici, il se retrouve avec du pain blanc. Il a beau appuyer : « Du pain brin! — Vous avez bien dit du pain blanc, n’est-ce pas? »

Au Québec, nos voyelles nasales [an, in, on, un] sont très affirmées. Plusieurs trouvent d’ailleurs que le français québécois se parle beaucoup du nez. Ce n’est pas notre faute, c’est un héritage de nos ancêtres, importé ici au XVIIe siècle.

Mais en France, la différence entre les voyelles nasales s’est érodée, surtout entre le [un] et le [in]. Du moins, par rapport à nous, car dans l’oreille d’un Français, les deux sont encore bien distincts.

En revanche, étant donné que notre son [in] est beaucoup plus pointu ici (comparez un Québécois et un Français qui disent le mot pain), notre [an] a pris une sonorité qui rappelle davantage le [in] en France. Ce qui est une autre source de confusion, et j’y ai goûté quelques fois : « On va s’asseoir sur ce banc? — Mais de quel bain parles-tu? »

Bref, je ne crois pas qu’il faille reprendre les gens qui disent [ju-un], car les différences phonétiques font souvent partie des accents. Et elles créent de si gentils quiproquos...

Alors, chéri, tes toasts, ce matin? Du pain brin ou du pain blinc?

Perles de la semaine

Enfin, les perles du bac 2019 sont arrivées! Voici quelques réponses aux examens de littérature et d’histoire du XXe siècle.


Dans « Britannicus », Néron a eu un coup de foutre sur Junie

La radio est devenue la presse écrite à l’oral.

Mitterrand a fait la déprivatisation des radios privées qui deviennent publiquement déprivatisées

Les vers de Charles T. de Verlaine ont été utilisés pour parler du débarquement de Normandie.

Après la Seconde Guerre mondiale, dans les années 20, un nouveau média apparaît : internet.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Actualités

Le tatouage de grand-maman Paulette

CHRONIQUE / Anny, 21 ans, et Anne-Julie, 24 ans, n’en sont pas à leur première idée loufoque. Cette fois-ci par contre, les deux cousines ont poussé l’audace un peu plus loin en demandant à Paulette de se joindre à elles.

«Hé! grand-maman, viens-tu te faire tatouer avec nous?»

Chronique

En direct des îles: redonner

CHRONIQUE / C’est l’histoire d’un gars qui est tombé en amour avec les Îles-de-la-­Madeleine et qui a eu le goût de faire quelque chose. Je l’ai rencontré à l’ancienne école Marguerite-D’Youville, on a pris deux chaises dans le corridor qu’on a tirées dans le gymnase, à côté du filet de hockey. En toile de fond, le bruit des perceuses.

L’école reprend vie.

«Je suis venu aux îles une première fois en 1999, j’ai adoré. Pour un gars qui vient de l’Abitibi, de voir ça, c’était comme ce qu’on voit dans le sud habituellement. Je me suis dit : “un jour, je vais me construire”, je l’ai fait six ans plus tard. Chaque été, je viens pour un mois, parfois deux…» 

Le gars, c’est Gilles Ste-Croix, cofondateur du Cirque du Soleil.

Et ne cherchez pas Gilles sur une plage ces jours-ci — n’y cherchez pas grand monde, c’est frisquet —, il est à Cap-aux-Meules en arrière du Dépanneur du village, près du gros chapiteau qu’on a monté en fin de semaine passée. Il revient à ses anciennes amours qui ne sont pas si anciennes, en orchestrant un premier festival de cirque.

Comme il l’avait fait en 1982. «Ce qu’on fait ressemble à la fête foraine qu’on avait organisée à Baie-Saint-Paul. Ça a été le point de départ du Cirque du Soleil…»

Et ça tombe bien, il y a aux îles une école de cirque depuis une quinzaine d’années, qui est elle-même une suite logique de la création il y a 25 ans du Cirque Éloize, une troupe madelinienne qui a depuis longtemps fait ses preuves, on lui doit entre autres le dernier spectacle de Fiori, Seul ensemble.

Gilles s’inscrit dans cette suite logique.

Mais avant d’avoir l’idée du festival, il a d’abord donné un coup de main à l’école, sans domicile fixe depuis sa création. «Je suis allé voir le maire [Jonathan Lapierre] et je lui ai demandé s’il y avait un bâtiment inutilisé qui pourrait être rénové pour ça, au lieu d’en construire un nouveau.»

Il y en avait un, l’ancienne école primaire Marguerite-D’Youville, qui n’attendait que d’avoir une nouvelle vie.

Et voilà Gilles qui fait aller ses contacts, qui réunit ses amis. «Je me suis impliqué pour aider l’École de cirque à exister, pour lui donner une maison, un peu comme je l’ai fait au Mexique, à San Pancho de Nayaris, où je passe l’hiver, où j’ai fait le Circo de los niños. Je me fais un devoir de redonner.»

Il m’avait donné rendez-vous à l’école, qui a plus les allures d’un chantier, c’est aussi le quartier général du festival qui aura lieu juste à côté.

On était à trier les costumes, récupérés du Cirque du Soleil.

Gilles ne voit déjà plus l’école primaire, il voit déjà l’École de cirque. Là, les murs qu’on abattra, le plafond qu’on défoncera pour avoir une hauteur de 28 pieds, et à côté des salles d’entraînement plus petites. «Lorsque l’école aura sa maison, ça va lui permettre de se développer, d’aller plus loin. Dans cinq ans, j’aimerais que les îles soient reconnues comme un pôle de cirque en région, qu’il y ait un rayonnement à travers les années, que les gens viennent ici pour se ressourcer.» 

L’homme est habitué de rêver grand. «J’ai quitté le cirque [du Soleil] il y a six ans, mais je n’ai pas laissé mon imagination.»

Ni son talent pour organiser.

Il a imaginé le festival et il s’est arrangé pour que ça marche. Il voulait un chapiteau, il en a trouvé un à Drummundville, l’a acheté et l’a donné. Il a pigé dans ses contacts pour la programmation, a ramené le cirque Éloize aux îles pour ses 25 ans. Il a, surtout, impliqué les Madelinots. «Ce n’est pas le festival de Gilles Ste-Croix, c’est le festival des îles. Pour que ça fonctionne, il faut que les gens se l’approprient.»

Comme Petite-Vallée, en Gaspésie.

Son ami Jean-Pierre Léger, monsieur Saint-Hubert, a aussi sorti son chéquier. «L’idée, lorsque tu fais un projet comme ça, c’est de ne pas te faire haïr. Alors, pour ne pas qu’il y ait de problèmes de stationnements, Jean-Pierre a acheté le terrain derrière l’école, il l’a fait aménager et il l’a donné. Il a aussi fourni les gradins à l’intérieur du chapiteau.»

Jean-Pierre est aussi impliqué dans l’École de cirque, qui aide entre autres des jeunes à raccrocher.

Gilles Ste-Croix ne se contente pas d’imaginer, il a les deux mains dedans. Pendant l’entrevue, son cellulaire sonne. «Allô Martin, je t’avais parlé du fil pour le marteau piqueur, il me faut ça pour demain, pour planter le chapiteau. J’aurais besoin d’à peu près cent pieds.»

Quand je suis repassée le voir quelques jours plus tard, je l’ai trouvé accroupi sous le chapiteau, en train d’installer je-ne-sais-quoi. On dit ici qu’on ne peut pas sortir les îles d’un Madelinot, on ne peut pas plus sortir le cirque de Gilles Ste-Croix, qui y a consacré toute sa vie. 

Et qui y a perdu un fils Olivier dans un accident en montant le spectacle Luzia, le 29 novembre 2016. «Il m’a fallu presque un an et demi avant de pouvoir prendre une certaine distance par rapport à ça. L’automne dernier, je suis allé à San Francisco, sa compagne y travaille toujours pour le cirque. Je suis allé à l’endroit même où Olivier était mort… et j’ai pleuré toute ma peine. J’ai bouclé la boucle.»

Ici, aux îles, un autre de ses fils est venu donner un coup de main à l’école de cirque.

La roue continue de tourner.

Et Gilles, à 70 ans, continue de redonner, parce qu’il peut le faire, et parce qu’il le veut. L’ancien échassier est un semeur, un Monsieur Loyal sans le costume. «Pour que le festival continue d’exister au fil des années, il faut que la communauté soit là. Et c’est ça qui se produit, il y a une énergie, on la sent.»

D’une simple idée, ils en ont fait tout un cirque.

Dans le bon sens.

Vous êtes aux îles du 18 au 22 juillet et vous voulez y aller? www.festivaldecirquedesiles.com

Opinions

Agriculture bio: meilleure pour les abeilles

CHRONIQUE / Les impacts de l’agriculture conventionnelle sur les insectes pollinisateurs sont un sujet de préoccupation depuis plusieurs années. L’utilisation des herbicides et des insecticides à large spectre affectent aussi les insectes bénéfiques. Les insecticides les empoisonnent par l’alimentation ou par l’eau qu’ils contaminent. Les herbicides réduisent la diversité des fleurs qu’ils peuvent butiner. Or, la pollinisation est un facteur important pour la production agricole de fruits et de graines. Les producteurs le savent et font régulièrement appel aux apiculteurs pour s’assurer de meilleures récoltes.

La supériorité de l’agriculture biologique dans le maintien de la biodiversité n’est plus à démontrer. En bannissant les pesticides de synthèse, en protégeant les sols par des pratiques de fertilisation organique et en favorisant les synergies entre les plantes, les producteurs bio permettent à plus d’espèces végétales et animales de coexister. Plusieurs études ont démontré les bénéfices de ce type de culture sur les pollinisateurs sauvages, mais qu’en est-il des abeilles domestiques qui produisent le miel ?

Bleuet adapté

Ils sont la perle rare de l’autre

CHRONIQUE / Maman, Papa, joyeuses noces de perle!

Lundi, mes parents célébreront 30 années de vie commune. À mes yeux, ils représentent l’amour inaltérable, celui dit «inconditionnel» et «éternel». Le «grand amour», quoi!

Ces lieux qu'on aime

Ces lieux qu'on aime: de la bière, de la bouffe, mais surtout des gens

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Mauricie à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

C’est quoi ton lieu préféré?

Chronique

D’Istanbul à Havre-aux-Maisons

CHRONIQUE / Les parents de Gil Thériault ont opté pour une valeur sûre quand ils ont reçu leur bru à souper pour la première fois, ils sont allés acheter de beaux homards qui venaient tout juste d’être pêchés, c’était en juin, en plein dans la saison.

Ça n’a pas eu l’effet escompté.

«J’ai failli m’évanouir quand je les ai vu bouger, ils étaient vivants, c’était comme des gros scorpions...»

Ezgi Cakmak — elle préfère Thériault — venait de débarquer d’Istanbul en Turquie où elle et Gil avaient vécu ensemble pendant six mois, où ils s’étaient mariés un mois plus tôt. Elle était ingénieure, a craqué pour ce Canadien qui bourlinguait autour du monde en faisant du couchsurfing, qui a débarqué chez elle pour quelques nuits.

Il a craqué pour elle aussi.

Un coup de foudre.

Sauf qu’en Turquie, ça reste plutôt mal vu de sortir ensemble si on n’est pas mariés, ils ont donc décidé de se marier avec tout ce que ça implique de rituels et de formalités. Par exemple, quand un gars demande la main d’une fille, la fille doit lui faire un café salé et le gars doit le boire devant le père de la fille sans grimacer.

Déjà que Gil n’aimait pas le café.

Et après, le prétendant apporte une boîte de chocolats au père, si le père en mange, c’est oui.

Il en a pris un, du bout des lèvres.

Un mois plus tard, Ezgi et Gil sont partis pour les Îles-de-la-Madeleine. «Mon père allait moins bien, j’ai voulu me rapprocher.» Les nouveaux mariés sont donc débarqués en juin 2009 sur l’île de Havre-aux-Maisons où Gil a grandi avec ses deux frères et ses quatre sœurs.

Il est le p’tit dernier.

Le choc a été énorme pour Ezgi, 28 ans, qui vient d’une famille bien établie. «En Turquie, j’étais ingénieure, j’étais quelqu’un et ici, je n’étais personne, j’étais juste Ezgi à Gil.» Et elle ne parlait pas un mot français. «Au début, elle écoutait de la musique turque, elle regardait des émissions turques. Je lui ai dit : “Si tu veux que ça fonctionne, il va falloir que tu apprennes la langue.”»

Elle lui a demandé : «Tu veux que je parte?»

Il a répondu : «Je veux que tu arrives.»

Ça lui a pris environ deux ans pour s’acclimater, elle s’exprime aujourd’hui parfaitement en français, en plus de l’anglais qu’elle parlait déjà. «Quand j’ai appris qu’il y avait une communauté anglophone aux Îles, j’ai demandé aux gens de m’en parler, ils me disaient tous : «C’est un autre monde…”»

Qu’à cela ne tienne, elle a contacté le Conseil des anglophones des Îles, CAMI. «J’ai écrit à la directrice de l’organisme pour lui dire que j’aimerais faire partie de la communauté, on a pris un café.» Elle lui a proposé un poste comme agente de développement touristique, Ezgi avait ce qu’il faut pour l’occuper. 

Ezgi s’est rendu compte que ce n’était pas un autre monde du tout, juste des gens qui parlent une autre langue.

Et qui posent moins de questions.

Diplômée en Turquie en génie environnemental, Ezgi entreprendra les démarches pour être reconnue par l’Ordre des ingénieurs du Québec. Elle fait une maîtrise à l’Université Memorial de Terre-Neuve en gestion halieutique — la pêche — ce ne sont pas les sujets qui manquent aux Îles.

Son mémoire portera peut-être sur les concombres de mer.

Elle a fait tranquillement sa place. «À Grande-Entrée maintenant, c’est Gil à Ezgi!» blague son homme, qui vit de sa plume et des photos qu’il prend. «Quand on s’est mariés, il y avait une journaliste qui est venue nous rencontrer, elle voulait savoir ce que je faisais dans la vie. Je lui disais que j’écrivais des livres et elle me relançait encore : “Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie?” Elle ne pouvait pas concevoir que je puisse vivre en faisant ça. Elle m’a demandé si je vendais mes photos, si j’avais une compagnie, je lui ai dit oui…»

Le titre de l’article publié le lendemain était «Un homme d’affaires canadien marie une ingénieure».

Ils ont bien ri.

Le plus dur pour Ezgi n’a pas été la langue ni d’apprendre à aimer le homard. Quand on part d’Istanbul et de ses 15 millions d’habitants, l’immensité de l’horizon donne le vertige. Et l’absence de lumière, par les nuits sans lune. «La première fois que j’ai dormi seule, j’ai pris un couteau de chef et je l’ai mis à côté de moi.»

Elle avait écouté CSI et autres séries américaines où la police traque des bandits. «Je pensais qu’il y avait des tueurs en série partout…»

Elle a même demandé à Gil de mettre du fer forgé dans les fenêtres de leurs maisons. «Comme on n’a jamais eu de clé de la maison, j’ai posé des petits crochets pour la rassurer, mais du fer forgé… Imagines-tu, on aurait fait rire de nous!»

Après 10 ans, elle a moins peur.

Elle se souviendra toujours de son premier anniversaire de mariage. «En Turquie, je me faisais coiffer et maquiller, je n’avais jamais appris à faire ça. Je suis allée sur YouTube pour voir comment on faisait, je me suis préparée pendant deux heures. Je voulais sortir, j’ai demandé à Gil de m’emmener dans un club pour danser…»

Mais le Cap-aux-Meules, ce n’est pas Istanbul. «La seule place qu’il y avait, c’était le bar Le Dragueur… Et on était tout seuls!»

Elle en rit aujourd’hui.

Je les ai rencontrés dans leur petite maison d’été plantée devant une lagune, bordée de dunes, un des plus beaux paysages de l’archipel. C’est la maison où Gil a passé tous les étés de son enfance, il l’a reprise depuis peu, il l’aménage pour sa petite famille à lui.

Ezgi et Gil ont deux filles, trois ans et cinq mois.

Les Îles, c’est chez elle maintenant. «J’aime notre vie. On est bien, on joue à des jeux de société, on fait des soupers, des partys de costumes! Il y a aussi le soutien de la communauté qui est là. Quand j’étais enceinte, ma belle-sœur a tout nettoyé la maison sans que je lui demande, mon autre belle-sœur a cuisiné 26 pâtés à la viande… La famille est toujours là, les amis aussi.»

Et l’horizon, tout autour, qu’elle ne se lasse pas de contempler. «Quand il y a le soleil, il y a tellement de beautés…»

Opinions

Le premier 20 %

CHRONIQUE / Une lectrice du Quotidien me demandait récemment quel était l’impact des excès de vitesse sur la pollution et la consommation de carburant. À voir la façon dont les gens conduisent « en cowboy » au Québec et plus particulièrement à Saguenay, la question prend tout son sens. Elle interpelle bien sûr la dimension environnementale du développement durable, mais aussi la dimension sociale et la dimension économique. Dans le modèle de la chaire en éco-conseil, les dimensions éthique, culturelle et de gouvernance sont aussi interrogées pour comprendre la complexité de ce phénomène et tenter d’y trouver des pistes de solution.

Dans le domaine énergétique, il faut distinguer l’énergie de la puissance. La seconde est la capacité d’une machine à utiliser ou à produire de l’énergie par unité de temps. Par exemple, une centrale électrique de 10 mégawatts ne peut pas produire plus que 10 mégawattheures par heure. De la même façon, un moteur d’une puissance de cent chevaux-vapeur (US) correspond à 74,5 kilowatts. Comme il y a 10 kilowattheures dans un litre d’essence, si la transformation était parfaite, il consommerait environ sept litres et demi de carburant à l’heure. Mais la transformation est loin d’être parfaite, car la combustion de l’essence dans un moteur a une efficacité de moins de 35 %. Donc, à pleine puissance, vous consommerez trois fois plus. Ainsi, plus un moteur est utilisé à fond, plus il consomme de carburant. La puissance des moteurs est rarement utilisée à fond. C’est surtout lors des accélérations et en lien direct avec la vitesse qu’on a besoin de puissance. En effet, plus on roule vite, plus la résistance de l’air est grande et il faut de la puissance pour la vaincre et maintenir sa vitesse. C’est à partir de ces bases simples qu’on peut comprendre qu’une conduite caractérisée par des accélérations brutales et par des excès de vitesse se traduira par une facture d’essence plus élevée. Sans compter le stress imposé aux autres composantes du véhicule, en particulier les pneus. Voilà pour le côté économique. Ça coûte plus cher de conduire en cowboy !

Actualités

Perdre ses cheveux avant même d’être ado

CHRONIQUE / Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. On pose des questions, on cherche des débuts de réponse. En vain. Stacy Nadeau est rendue à cette étape où elle doit se résigner à accepter cette situation hors de son contrôle.

Tous ses cheveux qui sont tombés et qui continuent de se détacher de sa tête ne repousseront probablement pas. Il ne faut jamais dire jamais, mais la jeune fille de Trois-Rivières réalise en ce moment que la meilleure attitude à adopter dans les circonstances, c’est d’apprendre à surmonter cette épreuve.

Chronique

En direct des îles: autour d’un cul-pointu

CHRONIQUE / «Ma mère me racontait que, par les matins brumeux, elle entendait le bruit des moteurs des bateaux des pêcheurs.»

Comme un ronronnement. 

Ils se sont tus depuis longtemps, ces infatigables moteurs à un piston, disparus à la fin des années 1960 avec les bateaux qu’ils faisaient avancer. Le cul-pointu, en forme de grand canot effilé, n’existe plus que sur de vieilles photos en noir et blanc et dans la mémoire de ceux qui s’en souviennent encore.

Et de ceux qui, comme Claude Bourque, se sont fait raconter leur histoire par leurs parents, leurs grands-parents.

On dit «tchu-pointu» ici.

«Il y a 25 ans, j’ai rencontré Léo Leblanc à la marina de Cap-aux-Meules, il était reconnu, c’était un constructeur de bateaux. Je lui ai demandé s’il pouvait m’aider à en fabriquer un. Il m’a regardé du haut de ses sept pieds et il m’a demandé : “T’es un fils à qui? ” “J’ai dit Claude à Nestor”, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed et je vais te le faire.”»

Le temps a manqué.

Le fils de Léo, Camil, a repris l’entreprise de son père, il vient de la transmettre à son propre fils. Autour d’une planche de crible, il y a deux ans, Claude a relancé Camil. «Je lui ai demandé s’il voulait m’aider à faire un cul-pointu. Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase, il m’a dit : “Trouve-toi du bois, trouve-toi une shed.”»

Du haut de ses sept pieds.

Il fallait d’abord un plan. «On a retrouvé un cul-pointu à Havre-Aubert, il était couvert de fibre de verre. C’est peut-être le seul qui existe encore sur les Îles. C’est à partir de ça qu’on a fait les plans.»

Une esquisse sur une petite planche, avec des mesures.

La rumeur a enflé comme une voile au grand vent. «Le mot s’est passé, les gens étaient emballés de savoir qu’on allait faire ça.»

Le bois est venu de son cousin Daniel, «un maniaque de construction» qui habite à l’extérieur. «Il m’a appelé, il m’a dit «ton bois est prêt, il te reste juste à l’emmener aux Îles». Les mêmes essences que dans le temps, du chêne pour «membrer», faire la charpente, de l’épinette pour «border», le recouvrir.

«Il fallait voir la réaction du monde quand on a reçu notre bois, il y a tellement longtemps qu’il n’était pas arrivé aux Îles un chargement pour construire un bateau. Il y en a qui pleuraient, c’était vraiment un moment spécial. Il y avait un grand sentiment de fierté, un sentiment de souvenir.»

J’aime l’idée que le souvenir puisse être un sentiment.

Il a aussi été un élan.

Depuis l’hiver, tout le monde est à l’ouvrage, avec Camil comme maître d’œuvre. «On fait ça le soir et les fins de semaine. On arrive trois ou quatre, il en arrive d’autres, il y a des vieux bonhommes qui arrivent et qui demandent ce qu’ils peuvent faire, on leur donne un ciseau à bois, une varlope... Et quand on commence à être trop, on sort la bière et la planche de crible!»

Le bateau a entendu tous les jeux de mots avec cul-pointu, surtout quand ils l’ont membré.

Il a aussi «ouï» toutes les histoires que les vieux racontent quand ils se retrouvent chez Camil à Léo, quand ils viennent voir le cul-pointu prendre forme et qu’ils remontent loin en arrière, là où même l’Alzheimer n’a pas de prise.

Le cul-pointu est un prétexte. «On est en train de faire revivre des choses qui étaient pratiquement perdues.»

Fin juin, des fermières des Îles sont passées à la shed, elles avaient tricoté des mitaines en laine blanche, d’énormes mitaines, Claude n’en avait jamais vu des comme ça. «C’était les mitaines à cage que les pêcheurs portaient. Avec l’eau salée, elles «refoulaient» et s’ajustaient à la main. Elles ne laissaient pas passer le froid.»

Mieux que bien des fibres modernes. «Elles ont trouvé une fermière qui avait encore le patron original…»

Actualité

Séance d’orthographe : message aux nouveaux lecteurs

CHRONIQUE / Abonnés de La Tribune, permettez-moi aujourd’hui de m’adresser particulièrement à mes nouveaux lecteurs, car depuis le début de juin, «Séance d’orthographe» est publiée, en version numérique, dans tout le Groupe Capitales Médias. Autrement dit, des gens de Québec, Saguenay, Trois-Rivières, Granby, Gatineau et de leurs régions respectives se sont joints à nous, découvrant cette nouvelle chronique... sans savoir qu’elle existe depuis 2003.

Résultat : depuis quelques semaines, j’ai reçu plusieurs questions de la part de ces amateurs de langue française additionnels. Des questions très pertinentes, mais auxquelles, vous vous en doutez un peu, j’ai déjà répondu, parfois il y a belle lurette.

J’ai donc décidé, contrairement à mon habitude de suspendre la chronique pendant l’été (ce qui, convenons-en, serait assez décevant pour ceux et celles qui viennent de la découvrir), de faire comme nos chaînes de télé et de vous proposer des «reprises» pour la belle saison. Ce choix m’apparaît d’autant plus pertinent que, dans certains cas, les réponses à certaines de ces interrogations datent de plus de dix ans. Et comme les règles du français n’évoluent pas très vite…

Quant aux questions inédites, j’espère que les personnes qui me les ont posées sauront patienter jusqu’à l’automne. C’est avec grand plaisir que je reprendrai alors la publication de chroniques originales. À tous et toutes, je souhaite un superbe été!

                                                                    ***

«Dans certaines traductions de livres, on retrouve cette formulation: "Je sais ce QU’IL s’est passé." Ou alors: "Je sais ce QU’IL est arrivé." Ne devrait-on pas plutôt écrire "je sais ce QUI s’est passé" ou "ce QUI est arrivé"?» (Louise Angers, Québec)

Voici ma réponse du 29 septembre 2006.

Quand certains verbes peuvent être utilisés autant à la forme personnelle qu’impersonnelle, les deux tournures s’emploient indifféremment.

La forme impersonnelle, c’est lorsque le sujet est «il» et que ce «il» ne remplace personne. Le verbe impersonnel le plus connu est «falloir». Dans «il faut», rien ni personne ne pose l’action en tant que sujet.

Ainsi, les verbes «se passer» et «arriver» peuvent être utilisés à la forme impersonnelle.

«Il s’est passé bien des choses depuis ton départ.»

«Il arrive qu’on se trompe quand on va trop vite.»

Ici, le sujet «il» ne représente rien ni personne. Tournées autrement, ces phrases pourraient se lire ainsi.

«Voici ce qu’il s’est passé depuis ton départ [il s’est passé cela].»

«Voilà ce qu’il arrive quand on va trop vite [il arrive cela].»

Mais l’autre orthographe est aussi plausible, parce que ces deux verbes se conjuguent le plus souvent avec un sujet personnel. Les phrases de départ pourraient être les suivantes.

«Bien des choses se sont passées depuis ton départ.»

«Les erreurs arrivent quand on va trop vite.»

Modifions légèrement les phrases et cela pourrait donner:

«Voici ce qui s’est passé depuis ton départ [«ce» est le sujet de «s’est passé» et remplace «bien des choses»].»

«Voilà ce qui arrive quand on va trop vite [«ce» est le sujet de «arrive» et remplace «les erreurs»].»

Si le verbe ne s’emploie jamais à la forme impersonnelle, on écrira obligatoirement «ce qui». Mais si le verbe n’existe qu’à la forme impersonnelle, vous n’avez pas le choix d’écrire «ce qu’il».

«Les erreurs bêtes, c’est ce qui gâche tout.»

«Les erreurs bêtes, c’est ce qu’il faut surtout éviter.»

Perles de la semaine

Les perles du bac 2019 ne devraient pas tarder. En attendant, continuons de revisiter les «meilleurs» coups des dernières années, cette fois avec les examens de philosophie.

«Pour se connaître, il faut se faire s’enfoncer profondément en soi.»

«Dans une première partie, nous verrons les avantages. Dans une deuxième partie, nous verrons les désinconvénients.»

«On peut comparer Descartes à un philosophe.»

«Se connaître soi-même nécessite une bonne connaissance de soi.»

«Pour vivre dans la joie et l’allée graisse, il faut faire des sacrifices.»

Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.

Nous, les humains

N’écoute pas ton corps

CHRONIQUE / Une chaude soirée de juin, la file d’attente s’étirait au bar laitier. Derrière le comptoir, il y avait assez de couleurs de crème glacée pour compacter un arc-en-ciel dans un cornet. Sinon, la machine à crème molle était prête à me tourbillonner un sundae au caramel, mon préféré.

On était venu se «rafraîchir» après une balade en vélo en famille. Assis à la table de pique-nique, je regardais mes filles et ma blonde se régaler sous le soleil qui commençait à s’obscurcir. Une dizaine d’habitués du quartier Limoilou, jeune et vieux, paumés ou friqués, se gâtaient eux aussi, la langue blanchie par la molle à la vanille. 

Ah les crèmeries! Quelle formidable tradition estivale, je me suis dit. La suite logique aurait dû être : dommage que je ne puisse pas manger de crème glacée moi aussi. Et pourtant, non, ça m’était égal. 

Stéphan Bureau me l’a rappelé cette semaine à la radio : on est rendus à la moitié de l’année. Vous vous en souvenez peut-être, j’ai pris la résolution au début 2019 d’arrêter de manger de la malbouffe et — sortez les trompettes — j’ai tenu bon jusqu’à maintenant. 

Il y a donc six mois que je n’ai pas avalé de crème glacée ou d’autres desserts. Je craignais que les sucreries me manquent encore plus au fil des mois, jusqu’au jour où je finirais par craquer. Eh bien non, le contraire s’est produit : je suis devenu de plus en plus indifférent à ce genre d’«hyperstimulis». 

Ouais, j’ai appris ça dernièrement : la crème glacée fait partie de la vaste famille des «stimulus supranormaux», aussi appelés les «hyperstimulis». 

Empruntée à la biologie animale, l’expression désigne «des objets artificiels qui interpellent davantage nos instincts que les aliments naturels ou les activités pour lesquels ces instincts ont été façonnés», décrit Deirdre Barrett, professeur à l’Université Harvard et auteur de Waistland (2007), un fascinant livre dans lequel elle nous explique pourquoi l’évolution nous a rendus aussi gloutons. 

C’est le prix Nobel de médecine ou de physiologie en 1973, Nikolaas Tinbergen, qui a inventé l’expression «stimulus supranormaux» après avoir constaté qu’il était possible de tromper des animaux avec des reproductions exagérées d’éléments habituels de leur environnement. 

Des études menées par Tinbergen et par d’autres ont par exemple montré que des oiseaux préféraient couver de faux oeufs, plus gros et plus colorés, que leurs propres oeufs; que des petits poissons mâles devenaient agressifs à la vue de n’importe quel objet rouge dans un aquarium; que des chouettes femelles préféraient soudainement un mâle autrefois impopulaire juste parce que son plumage avait été assombri au crayon-feutre par des scientifiques...

Les humains ne sont pas mieux. Le monde moderne est rempli d’hyperstimulis qui kidnappent nos instincts, forgés il y a 10 000 ans pour qu’on puisse chasser et cueillir dans la savane africaine. 

Nos lointains ancêtres étaient notamment programmés pour chercher et emmagasiner du sucre et des gras saturés difficiles à trouver dans les rares fruits et gibiers. Aujourd’hui, il y a tout ça à l’épicerie du coin. 

En plus, on a inventé une tonne de pseudo aliments qui surchargent les propriétés des aliments naturels, les rendant presque irrésistibles — un peu comme le pelage au crayon-feutre pour les femelles chouettes. Pensez aux bonbons, aux chips, aux biscuits et, oui, à la crème glacée. Notre cerveau est câblé pour dire : j’en veux! 

On peut donc remercier l’évolution pour l’épidémie actuelle d’obésité, qui risque d’ailleurs d’empirer. Selon les projections de l’Institut national de santé publique (INSPQ), la proportion d’obèses chez les adultes québécois devrait atteindre 22 % pour les hommes et 18 % pour les femmes en 2030. 

La prescription de la Dre Barrett? Elle ne vous plaira pas, allant à l’encontre de la modération que prêchent plusieurs nutritionnistes et qui autorise les gâteries. 

«Je vais vous dire de ne pas écouter votre corps — du moins ses préférences innées pour le gras et le sucre et ses demandes conditionnées pour peu importe quelle malbouffe vous avez mangé récemment, écrit-elle. Et je vais vous dire que des changements radicaux sont nécessaires. Les petits changements ne fonctionneront pas.»

Parfois, je me demande effectivement si l’abstinence est le meilleur moyen de vaincre la «sucromanie», cette dépendance au sucre confirmée par un nombre croissant d’études scientifiques. 

J’ignore à quel point j’étais sucromane ou même si j’ai vécu un genre de sevrage dans les derniers mois. En tout cas, j’ai l’impression que je tire plus de plaisir de la nourriture «normale» et que ça me semble de plus en plus facile de résister aux hyperstimulis alimentaires. Même au bar laitier par une chaude soirée d’été...

Isabelle Légaré

Une voix pour les enfants victimes du pire

CHRONIQUE / Catherine Roberge a déjà voulu tout lâcher. C’était au retour de son congé de maternité. Le dossier déposé sur son bureau était celui d’un enfant qui avait pratiquement l’âge de sa fille. Un mois de différence. Le bambin avait été sévèrement battu.

La procureure aux poursuites criminelles et pénales s’est présentée devant son patron: «C’est terminé. Mets-moi ailleurs. Je ne suis plus capable.»

Denis Gratton

Le coût de vieillir

CHRONIQUE / Le jeudi 20 juin, il y a deux semaines.

Je me trouvais à la caisse de l’épicerie de mon quartier. Et j’ignore si vous faites comme moi, mais en déposant devant la caisse les articles que je me procure, je fais le calcul dans ma tête du coût total de mes achats. Je me trompe parfois de quelques sous, mais je suis habituellement pas mal sur le piton. Je devrais d’ailleurs me faire soigner pour cette légère manie, je sais.

Ces lieux qu'on aime

Ces lieux qu'on aime: une heure de vacances en prison

CHRONIQUE / Un commerce, un coin de rue ou un parc méconnus, un endroit pour rencontrer ou relaxer : les villes regorgent de lieux qu’on aime, souvent loin des circuits plus traditionnels. Cet été, les chroniqueurs des six journaux de Groupe Capitales Médias vous amènent à la découverte de ces petits trésors, de Québec jusqu’en Outaouais, de la Mauricie à l’Estrie ou au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Rendez-vous chaque jeudi de l’été.

L’été annonce les vacances qui symbolisent la liberté. Le dernier endroit qui nous vient en tête pour en profiter, c’est «en dedans», derrière les barreaux.

Chronique

En direct des îles: ceci n’est pas un déchet

CHRONIQUE / «Tu vires sur le chemin, ma maison est la dernière avant que l’asphalte arrête, tu ne peux pas la manquer.» Pas besoin d’adresse, j’ai trouvé. J’avais d’abord trouvé Steeve Chiasson dans «Le Radar», l’hebdo des Îles que mon beau-père reçoit à Québec une semaine plus tard, mieux vaut de vieilles nouvelles que pas de nouvelles du tout. Depuis l’hiver que je le lis pour y dénicher des histoires que j’ai le goût de vous raconter à mon tour.

Steeve, alias Stech, recycle depuis un quart de siècle, depuis les tout premiers balbutiements des bacs bleus, bien avant le continent de plastique. Si Steeve habitait ce continent, il en ferait une galerie d’art. 

«J’avais vu un vidéo du Club 2/3, on voyait un enfant, un Haïtien je pense, il couchait dans des boîtes de carton et le matin il allait nu-pied au dépotoir pour ramasser des déchets. Avec ce qu’il trouvait, il fabriquait des jouets et les vendait aux touristes, pour aider ses parents. Je me suis dit que s’il pouvait faire ça avec un dépotoir, je pouvais le faire avec tout ce qu’on jette ici. C’est un vrai déshonneur…»

Il a fait sa première création, une petite moto, un peu par hasard. «J’avais à peu près 24 ans, je gardais un petit gars et j’avais le goût de l’occuper. On commençait la fabrication ensemble et quand il s’en allait, je continuais et je lui montrais le résultat le lendemain. Il m’en demandait chaque jour un autre, un avion, une auto…»

Steeve aimait ça. «Je faisais sans plan, juste avec l’imaginaire. Ça n’a pas été long que je me suis ramassé avec 60, 80 maquettes. Je me suis demandé : “Qu’est-ce que les gens vont dire? ” C’était une autre époque… Et puis là, j’ai pris mon courage, j’ai appelé Arrimage [un organisme de promotion des artistes aux Îles] et j’ai fait une première exposition à l’aéroport.»

Depuis, il ramasse mille et un objets que les gens veulent jeter, leur redonne vie. Là où d’autres ne voient qu’un vulgaire déchet, il voit la coque d’un voilier. La matière résiduelle est sa matière première.

Son inspiration.

Il m’a fait visiter le petit musée qu’il a aménagé dans la cabane derrière sa maison, tout avec des matériaux récupérés évidemment, il n’a pas de compte client chez Rona. À gauche derrière les portes vitrées, le Titanic. «Je l’ai fait à partir de photos. Ça m’a pris quatre mois de recherches, 800 heures de travail, 200 lumières de Noël.»

Il fait «sept pieds et trois pouces de long.»

À côté, le Nadine, bateau tristement célèbre aux Îles, dans lequel sept hommes et une femme ont sombré avec lui en 1990.

Steeve a fait un bateau de la Garde côtière, un porte-avion, le Madeleine qui fait la traversée entre Souris et Cap-aux-Meules. Il crée toujours de la même façon, à partir de quelques photos et d’un amas de détritus. Avec le temps, il a l’œil, il voit tout de suite où va cette balle de golf, ce bouchon, ce crayon.

«Je trie à la source. Avant de jeter un objet, je cherche toujours à voir s’il y a quelque chose à faire avec.»

La réponse est souvent oui. 

Voyez, pour le Titanic, «la boucane, c’est de la ouate de taie d’oreiller», le poteau à l’avant un crayon. Pour la reproduction du Poséidon, fait à partir du film, il a fait l’avant avec des «couverts à bascule de poubelle. Là, il y a des lamelles de store et là du plastique de panier à linge». 

La coque du Madeleine est «un panier de transport pour animaux», avec toutes les autres choses qui lui sont tombées sous la main, «un bout de wiper, une partie de pompe à asthme, un fusible de camionnette», même des seringues à insuline. «Mon père était un grand diabétique…»

Quand tout est peint, on n’y voit que du feu.

Que de l’art.

Et une prise de conscience. Quand il a commencé à bricoler ses déchets, il passait pour un fou. Il était un précurseur. 

La gestion des déchets est particulièrement importante pour les Îles, pour qu’elles ne deviennent pas un grand dépotoir. «Je me suis aussi offert comme bénévole pour organiser des ateliers dans les écoles. Je demandais aux jeunes d’apporter des déchets de la maison et on les mettait tous ensemble. Je regardais ça et je leur disais : “Je vois un hélicoptère, un voilier, une van…”»

Il prenait un objet de chaque élève pour le faire. «Comme ça, ils se sentaient tous impliqués. […] J’ai vu 2500 jeunes en tout. J’en croise encore aujourd’hui qui m’en parlent, ils se souviennent, ça les a marqués. Je pense qu’à ma façon, j’ai sensibilisé la population, j’ai fait ma part.»

Il a fait de la poubelle un coffre aux trésors.

Opinions

Le nouvel accord commercial nord-américain

ANALYSE / En 2016, Donald Trump fit de la renégociation de l’ALENA un élément clé de sa campagne présidentielle. Après 14 mois d’une négociation, souvent ardue, le Canada, les États-Unis et le Mexique ont signé en novembre 2018 une entente commerciale, l’AEUMC en remplacement de l’ALENA. Ce nouvel accord, récemment ratifié par le Mexique, ne l’a toujours pas été par le Canada et les États-Unis.

L’ALENA, un accord conclu il y a plus de 25 ans, avait besoin d’être rafraichi. Tout le monde en convient. Mais dans l’optique du Canada, les éléments les plus importants ont été préservés. Le Canada a dû se tenir debout et négocier serrer. Tout au long des discussions, Justin Trudeau n’a cessé d’affirmer qu’il ne voulait pas négocier au rabais. Inlassablement, il répétait que « Pas d’ALENA, c’est mieux qu’un mauvais accord ».

Chronique

Loi du silence et de l’indifférence

CHRONIQUE / Après un autre rapport dévastateur de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), il ne fait aucun doute que le Québec doit revoir ses services de protection de la jeunesse. Il ne fait aucun doute également qu’il faut briser la loi du silence et de l’indifférence.

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, s’est dit vendredi scandalisé et troublé à la lecture du rapport d’enquête systémique sur les services dispensés aux enfants en famille d’accueil de la région de la Mauricie et du Centre-du-Québec, du 1er janvier 2013 au 31 décembre 2016.

Avec raison. 

Les droits de plusieurs enfants ont été bafoués. Loi et règlement n’ont pas été respectés. Des décisions du tribunal n’ont pas été suivies. Dans certains dossiers, l’application de règles administratives a primé sur l’intérêt et les besoins des enfants. 

Le travail de divers acteurs n’a pas toujours été réalisé avec toute la rigueur exigée et le suivi attendu lorsqu’il s’agit de la protection d’un enfant, si bien que plusieurs jeunes garçons et filles ont subi de mauvais traitements physiques et psychologiques dans des familles d’accueil. 

Comment un système aussi défaillant a-t-il pu s’instaurer et perdurer dans un domaine aussi délicat que celui de la protection de l’enfance?

C’est aussi cela qui est troublant et scandaleux. 

La Commission des droits a rappelé vendredi qu’elle a déclenché son enquête de sa propre initiative, «à la suite d’une décision judiciaire mettant en lumière des lacunes majeures dans les services offerts à un enfant hébergé en famille d’accueil».

Il paraît impensable que pendant des années, personne n’ait sonné la moindre petite alarme pour dire que des choses fonctionnaient tout croche à la DPJ de la Mauricie-Centre-du-Québec et dans ses points de service.

Si personne n’a parlé, si tout le monde a fermé les yeux sur l’inacceptable, si des gens ont jugé qu’il était vain de dénoncer ou de se plaindre, la situation est encore plus sérieuse et plus problématique qu’on le pense. Personne ne se sent responsable de rien. Personne n’a de comptes à rendre si le système dérape et «scrape» la vie d’enfants. 

Il devait bien y avoir des gestionnaires et des intervenants sociaux témoins de décisions douteuses et à courte vue, de façons de faire qui n’avaient pas d’allure, de pratiques qui contrevenaient aux lois et qui s’appliquaient au détriment d’enfants vulnérables que la direction de la protection de la jeunesse avait le devoir de protéger. Tout le monde ne pouvait être en congé de maladie ou en transition de carrière? Il devait bien y avoir quelques personnes d’expérience dans la boîte pour dire que l’organisation se dirigeait vers un mur? 

Pourquoi l’absence d’écho, d’ajustements et de coups de barre sur le terrain, au CIUSSS ou au ministère de la Santé et des Services sociaux? 

L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, le syndicat qui représente bon nombre d’employés des DPJ, soutient que les lacunes rapportées sont dénoncées depuis longtemps. 

Le centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-Centre-du-Québec, ainsi que le nouveau directeur de la protection de la jeunesse de la région reconnaissent par ailleurs que les services sur leur territoire n’ont pas été exemplaires, mais que des correctifs ont déjà été apportés et que les recommandations de la CDPDJ seront suivies.

À Québec, le ministre Carmant s’est aussi fait rassurant. «Comme j’ai dit dans le passé, je n’attendrai pas 18 mois avant de poser des gestes concrets pour soulager la charge de travail des gens sur le terrain. D’ici la fin de l’été, une annonce en ce sens aura lieu».

Tout le monde veut faire mieux dans l’avenir.

Il est dommage que cet objectif ne soit pas aussi vif lorsque les médias détournent l’attention. Il est aussi préoccupant que le décès tragique d’un enfant et le dépôt d’un rapport accablant soient nécessaires pour inciter les acteurs à combler des lacunes persistantes. 

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, mise sur pied par le premier ministre François Legault, permettra de faire le point sur l’organisation et le financement des services offerts aux enfants et aux familles vulnérables et en détresse, ainsi que de suggérer des moyens pour les améliorer.

Mais lorsque les services à l’enfance auront été scrutés sous tous les angles et lorsque des ajustements seront suggérés en novembre 2020, quel suivi ferons-nous de leur application sur le terrain et au quotidien? 

Si les cadres et les employés concernés n’osent parler de crainte de perdre leur emploi ou de nuire à leur avancement professionnel, s’ils suivent bêtement des règles administratives même si celles-ci vont à l’encontre du bien et de la sécurité des enfants, si un gouvernement impose des restrictions budgétaires dans un secteur où la réduction des ressources humaines et financières a des conséquences majeures dans la vie de jeunes vulnérables, si les appels à l’aide sont ignorés à tous les paliers, les médias risquent de faire encore les manchettes dans dix ans avec un rapport accablant visant la protection de la jeunesse.

À LIRE AUSSI : «Un système complet a failli»

Entre les lignes

J’haïs la coriandre!

CHRONIQUE / On est allé dîner au resto l’autre midi. Un petit bistro sympa de la rue Principale dont le nom peut quasiment se lire dans les deux sens. Surtout après avoir enfilé quelques-uns de ses cocktails colorés desquels parfois s’échappe de la boucane.

Dans ce resto, le menu se lit comme un poème. Gnocchis crémeux aux épinards et aux pois verts, tuile au poivre de Sichuan / Raviolis farcis aux champignons porcini et vin de Marsala, sauce crémeuse aux champignons et au fond de veau maison / Tartare de saumon à la polonaise au gras de canard, accompagné d’endives braisées au caramel salé et de rubans de céleri-rave.

Chronique

En direct des îles: t'es une fille à qui?

CHRONIQUE / C’était l’été 2003, je dégustais un bon déjeuner en contemplant l’île d’Entrée et j’ai dit à mon amie Anne-Marie ceci : «Un jour, je reviendrai ici.» Six mois plus tard, je rencontrais celui qui allait devenir l’homme de ma vie. Un Madelinot.

Depuis 15 ans, donc, je reviens chaque année aux Îles-de-la-Madeleine, quelques fois en hiver, le plus souvent l’été. J’y retrouve chaque fois ses paysages dont je ne me lasse pas, son air gorgé de sel, ses accents.

Ses gens.

Chacune des îles de l’archipel a son «parler» et ses «palabres», un hybride entre l’histoire et la rumeur, qu’on se plaît à raconter. Les Madelinots, assurément, ont ce don de conteurs, avec leurs mots qui chantent, avec leurs mots qu’on devine, qu’on ne comprend parfois tout simplement pas.

C’est normal.

Si l’hiver, on vous suggère de porter un bon «gilet», on parle d’un manteau d’hiver. Si votre cou est à découvert, on dira que vous êtes «décalfeutré». Lorsque vous vous faites surprendre par l’orage, vous arrivez à la maison «emborvé», surtout si vous êtes resté une «traille» sous la pluie. 

Si vous ne connaissez pas le terme exact pour désigner un objet, «machine» vous tirera d’affaire.

Depuis 15 ans, donc, je reviens aux Îles-de-la-Madeleine et cette année, j’y passerai l’été. Avec vous. C’est de cet archipel que je vous raconterai des histoires, des gens qui font ce que les Îles sont, des lieux en marge des dépliants touristiques, des récits d’une autre façon de vivre.

Je vous emmène dans mes bagages.

Après 15 ans, je n’en ai pas encore fait le tour, je prétends encore moins être «devenue» Madelinienne. Je resterai toujours une «fille de l’extérieur», on ne devient pas insulaire par alliance, c’est quelque part dans l’ADN. À la blague, ma belle-mère veille à ce que je décroche au moins une certification.

J’ai réussi une épreuve, cuisiner des croxignoles, un genre de beigne tressé traditionnellement cuit dans l’huile de loup-marin.

Elle a été indulgente, je n’avais que de l’huile de canola.

Pour être une fille (ou un gars) des Îles, il faut pouvoir répondre à la question «t’es une fille à qui?» sans jamais mentionner son nom de famille. On en comprend vite l’inutilité, ils se comptent sur les doigts de quelques mains, les Leblanc, Boudreau, Arsenault, Bourque, Cyr, Jomphe, Miousse et autres.

Il y a dans ce «Alexandre à Gérard à Édouard à Dominic» — on retrouve aussi parfois le prénom de la mère — un magnifique rappel de l’enracinement, des générations qui se sont succédé. Les prénoms se soudent parfois pour n’en former qu’un seul, on invite à souper «Pascal à Jacques», «Luc à Paul», ou juste «Capaul».

Quand on rencontre quelqu’un, on cherche forcément un lien, on trouve toujours. Je finis toujours par dire que mon chum est le neveu de Fernand Cyr des assurances. 

Tout le monde connaît Fernand.

Même chose pour les adresses, les Madelinots s’orientent le plus souvent par rapport au voisinage, les rues portant des noms qui n’apparaissent pas sur les cartes. Si vous cherchez le chemin des Gaudet, demandez le chemin des économies Madeleine. 

Ou la route 66.

Je vous parlerai des gens, aussi des lieux, qui sont parfois tout autant chargés d’histoires. Des noms que vous n’aurez jamais entendus de votre vie, comme la pointe à «canotte», la piste à Avila, la butte à Monette. Et de la mer aussi, indissociable des Îles, qui nourrit le corps et l’esprit de ses habitants.

Et qui en avale, parfois.

Tout le monde connaît quelqu’un qui y a laissé sa vie, il y a pour la mer à la fois une crainte et un respect infinis.

C’est par elle aussi qu’affluent chaque année des milliers de touristes, ils ont été 77 000 l’an dernier, plus de six fois la population totale. Étonnamment, pour être venue lors des périodes les plus achalandées, on arrive toujours à se sentir seul quelque part, à part dans le «trafic» de Cap-aux-Meules.

Tout est relatif.

Je vous laisse avec une palabre, entendue souvent, c’est une conversation entre un vieux pêcheur du Havre-aux-Maisons et un touriste venu passer ses vacances aux Îles. Le touriste y va de ses impressions de voyage :

— C’est super beau, les Îles, mais il y a du drôle de monde…

— C’est pas grave, en septembre, ils sont tous partis!

Opinions

Une crise iranienne fabriquée de toutes pièces

ANALYSE / En 2015, l’Iran signa un accord avec la Russie, la France, le Royaume-Uni, la Chine, l’Allemagne et les États-Unis dans lequel il s’engageait à mettre fin à son programme nucléaire. En contrepartie, la communauté internationale levait les sanctions qui lui avaient été imposées depuis 2010. Cet accord était considéré comme un modèle pour forcer tout pays à se conformer au traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires.

Les experts internationaux qui vérifient régulièrement les sites iraniens affirmèrent que l’Iran respectait scrupuleusement toutes les clauses de l’accord. Même le général Jim Mattis, secrétaire à la défense des États-Unis, reconnut ce fait devant le Congrès américain en octobre 2017.

Actualités

Des seringues aux pinceaux

CHRONIQUE / Il n’est jamais trop tard pour réaliser que ce n’est pas ce qu’on pensait, que le premier choix n’était pas le bon. Vraiment pas.

Milène Leblanc était persuadée d’avoir réalisé son rêve de petite fille en devenant infirmière auxiliaire. Elle a rapidement eu l’impression de tomber en plein cauchemar. Avant de ne plus être capable de stopper sa chute, la jeune femme de 26 ans a rangé ses seringues puis a saisi un pinceau comme une opportunité qui se présente.

Science

«Fausses boulettes» : pas si bonnes que ça pour la santé

SCIENCE AU QUOTIDIEN / «J’ai lu votre article sur l’impact environnemental moindre des «fausses boulettes» Beyond Meat, comparé à la viande de bœuf. Mais je me demande : qu’en est-il de la liste d’ingrédients de ces boulettes ? Sont-elles vraiment meilleures pour la santé que des boulettes de viande ?», demande Simon Ouellet, de Québec.

J’ai bien dû recevoir cette question 10 fois, sinon 15, à la suite de ma chronique «Vérification faite» du 13 juin, dont la conclusion était que les boulettes végétales de Beyond Meat et Impossible Burger sont effectivement plus «vertes» que la viande de bœuf, même quand le bétail est élevé localement. Cela s’explique par le fait que la plus grosse partie (et de loin) de l’empreinte environnementale de l’agriculture survient à la ferme, pas pendant le transport

Maintenant, puisque cette liste d’ingrédients suscite tant de curiosité, venons-y. Ces boulettes, lit-on sur l’emballage, sont principalement faites d’«isolats de protéines de pois» et d’huiles végétales. Précisons que les premiers sont des extraits de pois, comme leur nom l’indique, que l’on trouve notamment dans certains suppléments de protéines en poudre. Chaque boulette de 113 grammes (4 onces) de Beyond Meat contient 250 calories (kcal), ce qui est comparable à une quantité équivalente de bœuf haché maigre (260 kcal), mais sensiblement plus que le bœuf haché extra-maigre (198 kcal), d’après la base de données nutritionnelles du ministère américain de l’agriculture.

Il n’y a toutefois pas que le contenu énergétique qui fait (ou défait) la qualité d’un aliment. «Dans les études épidémiologiques sur la viande rouge, ce qui ressort, c’est surtout le risque accru de maladies cardiovasculaires, dit Simone Lemieux, chercheuse en nutrition à l’Université Laval. Bon, ces études-là ne font pas toutes la différence entre le maigre et l’extra-maigre, et elle combinent souvent la charcuterie avec le reste, mais c’est vraiment ça qui ressort pour la viande rouge, parce que la volaille et le poisson ne sont pas associés aux maladies cardiovasculaires. (…) Et c’est surtout à cause des gras saturés.» (Précisons que la viande rouge est également associée à un risque accru pour certains cancers, mais c’est un surplus de risque bien moindre que celui pour la santé cardiovasculaire, loin s’en faut.)

En général, poursuit Mme Lemieux, les aliments à base de protéines végétales ne contiennent pas de gras saturés, mais les «fausses boulettes» dérogent à cette «règle» : on en trouve environ 6 g par portion de 113 g, ce qui les place encore une fois entre le bœuf haché maigre (7,3 g) et l’extra-maigre (4,4 g). «Alors on voit que de ce point de vue, le gain n’est pas très grand avec les boulettes de Beyond Meat», commente la nutritionniste.

Les «fausses boulettes» sont en outre assez salées : «on parle de 390 milligrammes de sodium par boulette, ce qui est quand même une quantité appréciable», dit Mme Lemieux. La même quantité de bœuf haché en contient environ 75 mg seulement. L’écart est donc considérable, et pas à l’avantage des «fausses boulettes».

Cela dit, cependant, la «viande végétale» n’a pas que des inconvénients. Ainsi, chaque boulette Beyond Meat recèle 25 % de la dose quotidienne recommandée en fer, ce qui fait 3,5 mg. Si étonnant que cela puisse paraître puisque la viande rouge a la réputation (méritée) d’être une bonne source de fer, c’est plus que la même quantité de bœuf haché (2,5 mg). Mais il faut dire ici que «le fer provenant de la viande est mieux absorbé par l’organisme que le fer provenant de sources végétales, précise Mme Lemieux. Malgré cela et selon quelques petits calculs, il reste tout de même un léger avantage du côté du fer pour Beyond Meat.»

Autre avantage (et un plus substantiel) : les fibres. Ainsi, note la chercheuse, la portion de 113g de Beyond Meat contient 2 g de fibres alimentaires ; cela ne représente qu’environ 8 % des besoins quotidiens d’un adulte, mais c’est tout de même clairement mieux que la viande, dans laquelle on n’en trouve aucune.

De plus, le reproche que l’on fait souvent aux protéines d’origine végétale, soit de ne pas donner tous les acides aminés (les protéines sont des molécules faites comme des «chaînes», dont les maillons sont des acides aminés) dont le corps humain a besoin alors que la viande le fait, n’est essentiellement vrai qu’en théorie, dit Mme Lemieux. En pratique, «pour les adultes, c’est de manger des aliments variés qui est vraiment important. Si on mange la boulette végétale avec du pain, par exemple, on va chercher d’autres acides aminés. Alors c’est vrai qu’il n’y a pas tous les acides aminé essentiels là-dedans, contrairement au steak haché, mais n’importe qui qui mangerait le moindrement varié le reste de la journée va aller chercher ce dont il a besoin».

Au total, cependant, si bonnes qu’elles soient pour l’environnement, les boulettes végétales «n’ont pas beaucoup d’avantages pour la santé quand on regarde nutriment par nutriment, surtout si on compare au bœuf extra-maigre», conclut Mme Lemieux. Notons que son avis rejoint celui d’autres nutritionnistes [http://bit.ly/2NnwohW].

Un dernier mot, pour terminer, au sujet d’un aspect de Beyond Meat qui a été soulevé par plusieurs lecteurs : le fait qu’il s’agit d’un de ces fameux aliments «ultratransformés». Il y a bien eu des travaux récents qui ont suggéré un lien entre ce type d’aliments et une mortalité accrue. Mais ces études, bien qu’elles aient été menées par des gens sérieux, ont généralement été accueillies avec une certaine suspicion par la communauté scientifique, parce que le concept d’«aliment ultratransformé» est flou et parce que leur consommation semble souvent venir avec de mauvaises habitudes de vie, comme la cigarette. Alors il n’est pas clair du tout, du moins pas pour l’instant, que ces «aliments ultratransformés» soient nocifs.

Nous, les humains

Fini les lunchs !

CHRONIQUE / La mère marchait sur le trottoir avec ses deux filles, en chemin pour le dernier jour de classes. Quand je l’ai croisée, elle m’a salué et, comme dans un élan de libération, m’a lancé : «fini les lunchs!»

C’est comme si elle avait lu dans mes pensées. Cet été, ce n’est pas le répit de devoirs qui va me soulager le plus, mais celui de préparer les maudites boîtes à lunch. 

Bien sûr, il y aura encore une vingtaine de dîners à confectionner pour les camps de jour. Mais durant les vacances parentales, au moins, je n’aurai pas à chercher les couvercles des plats de plastique, trancher des fruits qui se gaspillent une fois sur deux, remplir des thermos de restes coagulés et culpabiliser d’ajouter des collations suremballées genre compotes à téter. 

Je ne suis sûrement pas le seul parent d’élèves du primaire à éprouver tant de haine pour les lunchs. Comme la maman que j’ai croisée, plusieurs ont sûrement eu envie de lâcher un «fini les lunchs!» au dernier jour d’école. 

C’est sans doute une utopie, mais j’aimerais qu’on profite collectivement de l’été pour se demander comment on pourrait mettre fin à la tyrannie des boîtes à lunch. Est-ce que des centaines de milliers de parents québécois sont vraiment obligés de faire des sandwichs chacun de leur bord? 

À vrai dire, je me pose la question depuis que j’ai vu à quel point on pouvait faire mieux. 

Dans le documentaire Where to Invade Next (2015), le réalisateur Michael Moore se promène un peu partout dans le monde à la recherche de bonnes idées à importer chez l’oncle Sam. À un moment, il se rend dans un modeste village de Normandie pour aller voir une des «meilleures cuisines» de France. La caméra filme une petite brigade de chefs avec des tabliers blancs et des filets pour les cheveux qui préparent un menu gourmet.

C’est la cafétéria de l’école primaire. Les cuisiniers mettent les couverts avant l’arrivée des élèves : assiettes, ustensiles, verres en vitre, carafes d’eau. La cloche sonne, les enfants se lavent les mains et s’assoient par groupes de six autour de tables rondes. Puis ils mangent avec appétit. 

Après, on assiste à une réunion du chef et de sa brigade qui discutent du menu avec une nutritionniste, des responsables de l’école et de la ville. «Donc, le mardi, ce sera une salade de tomates avec de la mozzarella, du jambon à la moutarde, des pâtes et un entremets à la vanille», dit le chef. Juste avant, on l’avait vu ouvrir le frigo de fromages. Le préféré des élèves? «Le camembert».

Pour les Français, décrit Michael Moore, «le lunch ne dure pas juste 20 minutes où il faut se bourrer le plus vite possible. Ils considèrent le dîner comme un enseignement, une pleine heure où tu apprends à manger d’une manière civilisée et savoures de la nourriture saine». 

Le contraste avec le Québec m’a semblé impressionnant. Dans les écoles primaires de la province, on a souvent de longues tables dans des salles à dîner excentrées, des rangées de boîtes à lunch, des files pour les micro-ondes, des tas de pseudo-aliments dont les contenants en plastique finiront à la poubelle. 

Une éducatrice m’a déjà décrit les déserts nutritifs qu’elle voyait dans certaines boîtes à lunch débordant de malbouffe ou, à l’inverse, presque vides, laissant le ventre des enfants gargouiller tout l’après-midi. 

Bien sûr, il y a aussi une panoplie des lunchs qui raviraient les nutritionnistes. Mais en coulisse, il y a des papas et des mamans qui s’échinent : chaque semaine, cocher la liste d’épicerie dédiée aux lunchs; chaque jour, assembler tout ça sans rien oublier; chaque soir, répéter cinq fois aux enfants de défaire leur boîte à lunch ou laver nous-mêmes les plats oubliés dans le sac à dos depuis deux jours.

Quel gaspillage de temps, d’énergie, d’argent et de ressources parce qu’on n’est pas foutus de s’occuper collectivement des dîners nos enfants!

Mais, hé, au moins, le gouvernement ne se mêle pas des dîners de nos rejetons, on est libre de choisir ce qu’on met dans leurs boîtes à lunch.... Je sais pas pour vous, mais moi j’échangerais ça n’importe quand pour la fine cuisine servie aux p’tits Normands. Et je serai très heureux de payer un surplus de taxes scolaires pour ça.

Au Québec, il y a quand même des écoles primaires qui disposent de cantines scolaires où on sert sans doute de l’excellente bouffe. Mais c’est encore loin d’être la norme. Dans certaines écoles, les élèves n’ont même pas de cafétérias dignes de ce nom. Ils mangent rapido sur des pupitres, vite, vite, on n’a pas juste ça à faire le midi. 

Le Canada est un des seuls pays du G7 à ne pas offrir de programme universel de repas scolaires; on est 37e sur 41 pays du point de vue de l’accès des enfants à une alimentation saine, selon l’UNICEF.

Quand ma cadette était au CPE Les P’tits Loups du Cégep Limoilou, elle se délectait chaque midi des repas préparés par Étienne St-Michel, le formidable cuisinier. Vous devriez voir son menu : salade de quinoa au poulet et bleuet, tofu masala, quiche broco feta, enchiladas végés, boulettes de poisson, tortellinis à la piémontaise, etc. 

Chaque matin, Étienne accueillait chaleureusement les marmots et leurs parents, libres de boîtes à lunch. Pendant qu’il coupait des légumes ou popotait dans des cocottes géantes, il nous piquait une petite jasette, puis nous laissait repartir les narines jalouses du dîner de nos enfants. 

Il me manque beaucoup. 

Chronique

Voir l’Isle-aux-Grues sous tous ses angles

CHRONIQUE / La meilleure manière de visiter l’Isle-aux-Grues, au beau milieu du fleuve Saint- Laurent, est sans contredit d’enfourcher son vélo. C’est certainement l’idéal quand on veut explorer le pays du regretté Riopelle avec la petite famille.

L’île est longue de seulement dix kilomètres et large de deux kilomètres environ. C’est la seule île habitée à l’année parmi la vingtaine de l’archipel à cette hauteur du fleuve.

On n’y retrouve pas de piste cyclable, mais ses quelques routes asphaltées permettent de rouler sans trop de souci. En fait, on croise plus de quads et de tracteurs que de voitures. C’est remarquable! Encore plus quand les agriculteurs gruois y vont à fond de train pour terminer la récolte de foin au début d’un été laissant peu de place au beau temps.

On s’entend, ce n’est pas l’endroit où on enfile les kilomètres.

En pédalant, on a droit à des paysages aux panoramas grandioses qui vont changer au gré des vents toujours assez présents. Tantôt la lumière et ses couleurs exceptionnelles, des forêts anciennes, les grèves bercées par les marées, la variété d’oiseaux, les levés et les couchers de soleil.

L’Isle-aux-Grues se laisse photographier. Elle ne demande que ça! C’est en roulant sur deux roues qu’on pourra la voir sous tous ses angles, comme si le temps s’était arrêté.

Pour s’y rendre, on prend le traversier à Montmagny à 55 kilomètres à l’est de Lévis via l’autoroute 20. Le NM Grue-des-Îles qu’il s’appelle. Le beau de l’affaire, c’est que la traversée est gratuite, qu’on soit un cycliste, un piéton ou un automobiliste. Il faut compter une trentaine de minutes pour se rendre d’une rive à l’autre. On remarque de plus en plus de cyclistes montant à bord.

Ici j’actionne la sirène du traversier! Il vaut mieux consulter l’horaire des traversées. Elles s’effectuent selon les marées qui varient quotidiennement. Il est recommandé de bien planifier votre retour avant de se rendre sur l’île. Pourquoi? Le bateau peut quitter Montmagny vers 9h par exemple et revenir vers midi. Mais seulement reprendre en début de soirée. Ce qui fait qu’on peut être de retour sur la Rive-Sud que vers 19h ou 20h. Ça peut devenir long quand on n’a que quelques kilomètres à rouler.

L’horaire des traversées, disponible en ligne, permet heureusement de planifier à long terme. Mais il y a assez d’attraits pour passer plusieurs heures sur l’Isle-aux-Grues. Ça sera le temps de déguster les fameux fromages de l’île. Sans compter des mets exclusifs et de spécialités à l’esturgeon et à la caille locale offerts.

Au Musée de l’Isle-aux-Grues, on vous racontera l’histoire de l’île, de ses habitants, de l’artiste Jean-Paul Riopelle, des canots à glace et des oeuvres d’art.

On pourra aussi trouver le moyen de se faire raconter comment se déroule la joyeuse tournée costumée de la Mi-Carême, quand de maison en maison, des troupes colorées de citoyens de l’île circulent dans l’anonymat et dans une atmosphère de kermesse. Vous serez certainement intrigué en vous rendant sur le site… du « bateau Ivre ».

Et pourquoi ne pas partir à la recherche des girouettes et des cabanes d’oiseaux? La Société des traversiers du Québec organise un rallye photo pour faire découvrir l’île. C’est l’occasion de découvrir la faune ailée et de se laisser charmer par les paysages humains et naturels de l’archipel de L’Isle-aux-Grues. Les dépliants sont disponibles à l’une ou l’autre des gares fluviales.

En dernier recours, on retrouve un camping et une auberge sur l’île… Ou on prend l’avion pour revenir sur le continent!

Les liens : www.isle-aux-grues.com


Mon truc du dimanche :

Quand on voyage avec des jeunes enfants, il vaut mieux choisir des pistes cyclables longeant des parcs équipés de jeux pour les tout-petits. Comme ça, les parents ont de quoi à promettre à la progéniture quand on vient le temps de les convaincre de repartir en randonnée…


Du lundi au dimanche :

Le FestivAllezY, c’est une fête de trois jours de vélo de montagne à East Hereford en Estrie. Au fil des ans, ce village au milieu des montagnes attire les amateurs de sentiers simple trace. Durant la fin de semaine, du 12, 13 et 14 juillet, on a prévu plusieurs façons de découvrir ce royaume.


Vos suggestions et commentaires à cplante@latribune.qc.ca.

Twitter : @cplante2

Facebook : facebook.com/claude.plante2

Chronique

Qu’est-ce que y a?

CHRONIQUE / J’entends dire à répétition, lors d’entrevues à Radio-Canada : «Je pense que y a beaucoup de problèmes.» Ne devrait-on pas dire : «Je pense qu’il y a»? (Danielle Picard, Québec)

Vous avez évidemment raison, mais il y a une différence à faire entre, d’une part, journalistes et animateurs, qui sont tenus à une langue plus policée, et, d’autre part, les personnes interviewées, qui ne sont pas toujours des communicateurs professionnels, qui utilisent parfois une langue de tous les jours et ne peuvent se mettre à gommer leur parlure du jour au lendemain. Il faut un entraînement pour ça, que dispensent d’ailleurs la plupart des programmes de journalisme et de communication.

Mais n’oubliez pas qu’on ne parle pas de la même façon que l’on écrit, et ce, dans la plupart des langues occidentales. L’oral est généralement plus relâché, alors que la langue écrite est tenue à plus de rigueur, car elle nécessite un code commun entre les locuteurs.

Faites le test : qui autour de vous prononce vraiment «il»? Il y a de fortes chances que la majorité de votre entourage dise «i’» — et il n’y a aucun mal à ça dans les conversations informelles. La plupart des gens disent donc «y a» plutôt qu’«il y a». Cette tournure familière est tellement répandue qu’elle s’est infiltrée à l’écrit. Pensez au succès de Charles Trenet «Y a de la joie» ou à l’émission de télé «Y a du monde à ‘ messe».

Maintenant, pourquoi les gens sont-ils portés à dire «que y a» et non «qu’y a»? C’est que le y est une «semi-voyelle» en français. On le considère tantôt comme un i, tantôt comme un «hi» où le h serait aspiré (donc comme une consonne). C’est pour cette raison qu’on dit le yogourt (et non l’yogourt), le yéti, le yoyo, la yourte…

Il y a juste une petite chose qui me dérange : la plupart des gens écrivent «y’a» avec une apostrophe, parce qu’ils pensent que ce signe marque la liaison. Mais l’apostrophe exprime plutôt l’élision d’une lettre, tel le e ou le a dans «l’». Mais dans «y a», aucune lettre ne manque à l’appel.



***



«Que pensez-vous des « avec pas » que nous entendons même à Radio-Canada (une rue avec pas d’arbres)? Le "sans" a-t-il disparu?» (Nelson Gosselin, Thetford Mines)


La première fois que j’ai entendu cette expression, c’était le fameux «avec pas d’casque» dans une liste de perles attribuées à Jean Perron (les légendaires «perronismes»). Était-ce vraiment de lui? Il a souvent servi de bouc émissaire pour les bourdes de langage commises par tous les commentateurs sportifs et athlètes…

Indépendamment de cela, «avec pas» m’apparaît comme une traduction littérale du «with no» anglais (pensez à la chanson «A Horse with No Name»), totalement accepté dans cette langue. Je suis surpris toutefois que vous entendiez cette erreur à la société d’État, et j’espère que ceux qui la commettent sont rapidement repris. Parce qu’autour de moi, on l’utilise surtout ironiquement. Et ceux qui osent échapper un véritable «avec pas» le font à leurs risques et périls de devenir la tête de Turc du jour.


PERLES DE LA SEMAINE

En attendant les perles du bac 2019, revisitons les palmarès des années précédentes… Commençons par les sciences économiques et sociales.


«La concurrence est un phénomène naturel entre les hommes. C’est pourquoi il existe des femmes plutôt jolies et des femmes plutôt moches.»

«La solidarité sociale a poussé l’État français à construire des H & M.»

«Les frites, qui sont belges, ont marqué le début de la mondialisation.»

«Le solde migratoire est la somme que l’on donne aux émigrés pour repartir chez eux.»

«Les commandites sont une pratique très intéressante pour faire connaître les entreprises, particulièrement lors d’évènements sportifs pour handicapés mentaux et physiques, tels que la coupe de monde de football.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.