Chronique

Justin et la roulette canadienne

CHRONIQUE / L’Ouest canadien a failli replonger le pays au cœur d’une crise constitutionnelle digne de la fin mouvementée du siècle dernier. Failli, et cette fois sans même l’expertise unique du Québec en la matière. Qui, des provinces ou d’Ottawa, est patron selon la Constitution lorsqu’il s’agit de ressources naturelles et de leur transport? Pour atténuer le risque de déflagration de cette embardée, le fils de Pierre Trudeau a délié les cordons de la bourse fédérale. Pas rien qu’un peu…

Comme beaucoup de Québécois et de Canadiens l’ont souligné, pantois, nous voilà tous actionnaires d’un oléoduc devant acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta vers Burnaby, BC. Tout près, trop près dit-on aussi, de Vancouver sur la fragile côte du Pacifique et contre la volonté de la coalition NPD/Verts de Colombie-Britannique. 

Le transit de 300 000 barils de pétrole par jour aurait pu suffire si l’Alberta avait investi dans le raffinage domestique de ce brut si dense qu’on le dilue avec des produits très explosifs pour le transporter. On préférera acheminer le cocktail au Pacifique afin de l’exporter, et avec lui les emplois. Pour ce faire, il faut tripler la capacité de l’oléoduc.  

Ce n’est pas de gaieté de cœur que le duo Trudeau et Morneau s’est résolu à acheter le pipeline. C’est toutefois avec un entêtement qu’on nous vendra pour du leadership. L’idée d’y couler des fonds publics est dans l’air depuis un moment, et ce, au bénéfice d’une entreprise américaine utilisant tous les stratagèmes pour ne pas payer d’impôts au Canada. Même l’Alberta de Rachel Notley a envisagé la nationalisation. Bill Morneau a bien sûr réalisé que le dépit de sa suggestion initiale — verser des indemnités à Kinder Morgan — n’allait en rien régler l’acheminement du pétrole vers le Pacifique et l’Asie. De plus, il créait un précédent que le reste de l’industrie pétrolière, au premier chef Trans Canada Pipelines et bientôt le secteur minier, allait retenir pour solliciter, à la queue leu leu, de telles compensations à leur tour pour les projets déboutés.

Tant qu’à payer, achetons! Puis revendons… La moins catastrophique des catastrophes, croient-ils.

Ce n’est pas joué. Ça ne le sera d’ailleurs pas avant octobre 2019. Le PLC minimise peut-être de cette façon les dommages électoraux, mais on peut douter que l’Ouest avale la couleuvre. De plus, dans ce scénario, Kinder Morgan demeure engagée par l’actionnaire d’État pour la construction du tuyau. Il y a ainsi de raisonnables chances pour que l’entreprise se montre intéressée à racheter un jour, si possible à rabais, un oléoduc conforme à ses propres spécifications initiales.

Le risque ne tient pas à la rentabilité du projet. Il tient à l’engagement de ces milliards alors que l’initiative est contestée aux plans politique et judiciaire, créant une zone d’incertitude intolérable pour l’investisseur américain. Ce bout-là des coûts, dans tous les cas, c’est pour notre pomme.

Enfin, je nous épargne la dénonciation de l’irresponsabilité écologique flagrante et cette obstination toute canadienne pour les profits de la combustion d’hydrocarbures. Toute la planète fera les frais de notre «intérêt national». On parle de beaucoup de vies humaines. Rien que ça. Il y aurait tellement d’énergie propre à générer avec 12 milliards de dollars.

Le gagnant…

Les conservateurs bien sûr. Les Prairies veulent qu’on exploite coûte que coûte ce qu’il y a en dessous. Coûte que coûte?... Justin Trudeau a peut-être réalisé que sans un investissement massif, il se condamnait aux mêmes insuccès que son prédécesseur, pourtant voué corps et âme à l’or noir. C’est toutefois un message qu’il ne parviendra jamais à transmettre aux Canadiens. Les conservateurs y veilleront, notamment en demandant, sans y croire un seul instant, pourquoi le Canada n’a pas tout autant assuré la réalisation du projet Énergie Est. Ils n’insisteront pas. Personne ne s’aliénera ainsi le Québec et ses 78 comtés pour racoler les 32 des Maritimes.

…et le perdant

Justin Trudeau, mais ce n’est pas si clair.

Imaginez que, longtemps après le prochain scrutin bien sûr, les tribunaux donnent raison à la Colombie-Britannique… Comment le gouvernement survivra-t-il au précipice politique? Alors, oui, Justin Trudeau joue sa carrière et sa place dans les livres d’histoire. Le moins pire des scénarios promet des jours difficiles.

Le premier ministre a cependant choisi son champ de bataille. À défaut du courage d’entreprendre sérieusement la transition énergétique, le Canada a besoin des revenus du pétrole des sables bitumineux de l’Alberta. Il nationalise alors un équipement jugé essentiel à la croissance des exportations d’hydrocarbures, à la diversification de ses marchés vers l’Asie et à l’obtention d’un prix jusqu’à 30 % plus élevé.  

Le gouvernement Trudeau croit ainsi accréditer sa juridiction constitutionnelle afin que les tribunaux penchent davantage en faveur d’Ottawa dans le conflit l’opposant à la Colombie-Britannique. Il apaise la grogne en Alberta et atténue la portée constitutionnelle de la secousse. Il s’expose aussi à rester pris avec un investissement pouvant atteindre les 12 à 15 milliards de dollars qu’il ne réussira à refiler à nouveau au privé que si la crise se résorbe.

Justin Trudeau joue à la roulette russe, version canadienne. La différence? Il y a peut-être plus d’une balle dans le barillet.

Chronique

Salutaires invasions barbares

CHRONIQUE / Je m’inquiète d’une campagne électorale bel et bien commencée. Elle aura contaminé la session parlementaire à Québec et prend surtout la forme d’un chapelet de candidatures égrenées plusieurs fois chacune par des chefs béats.

Les derniers jours ont pourtant offert une rafraîchissante exception. Les trois principales formations politiques ont abordé l’immigration sans que fusent des accusations de racisme, des évocations de AK-47 sous les burqas ou du droit de monter à bord de l’autobus selon le vêtement choisi. Cet exercice salutaire met en lumière ce qui distinguera les programmes respectifs du Parti libéral, de la Coalition avenir Québec et du Parti québécois.

La chute de l’Empire romain, ce n’est pas un verre qui tombe du coin de la table et vole en éclats. Le terme trompeur désigne une mutation qui dura des siècles. L’hégémonie romaine s’est sans cesse transformée tout en demeurant un puissant pôle culturel au moins jusqu’à la Renaissance. Les barbares — le mot n’est pas péjoratif alors — n’étaient pas tant des conquérants que des migrants qui ne voulaient pas tant envahir Rome que devenir eux-mêmes Romains. Bien sûr, c’est plus complexe, mais vous me voyez venir…

La plupart des migrants, entrés par le chemin Roxham un dépliant à la main, engagés dans le laborieux processus d’immigration régulière ou étudiants qu’on cherchera à retenir ensuite, ne veulent pas transformer l’Amérique, le Canada ou le Québec. Ils veulent s’y intégrer. Il y a des exceptions, mais elles ne doivent pas escamoter la règle. Parfois, par réflexe ou par vulnérabilité, ces gens se rassemblent et bientôt s’isolent au sein de communautés elles-mêmes en marge de la société. C’est beaucoup parce qu’en pratique le multiculturalisme les y invite, et l’interculturalisme — notion aux contours flous s’il en est — ne parvient pas à ce qu’ils se reconnaissent assez tôt dans des valeurs propres à la société d’accueil: égalité, diversité, langue commune, État de droit…

Pire, l’enjeu n’est pas sur le point de s’estomper, ni les bêtises racistes ou les révolutionnaires risibles à sa remorque. Population planétaire croissante, disparités économiques en hausse, partage de la richesse honteux, montée des radicalismes religieux endogènes, guerres, maladies, famines et désormais migrations climatiques, des gens voudront, par millions, améliorer leur sort et celui de leurs enfants. N’en feriez-vous pas autant?

C’est alors que s’élèvent des voix pour dénoncer l’immigration comme expédient face au manque criant de main-d’œuvre, plus ou moins qualifiée selon le cas, de la chimie de haut niveau au travail agricole captif. Mais que veulent-ils, ces gens? Un travail. Un gagne-pain, littéralement.  

Les programmes des trois principaux partis à l’Assemblée nationale sont différents, mais compatibles. Ils se rencontrent sur le désir d’intégration harmonieuse des immigrants au sein de la société québécoise. Chez la Coalition avenir Québec, il s’agit d’abord de ne garder sur le territoire que les immigrants qui s’y intégreront sur le plan des valeurs, linguistique puis économique. On peut discuter des moyens, des reculs, du refus assuré de Justin Trudeau et du défi constitutionnel, mais ce n’est pas le propos ici.  

Au Parti libéral, on aborde cette fois l’enjeu par le taux d’emploi. Le désir de faire des gorges chaudes d’un chômage bas semble avoir longtemps retardé un programme et des investissements urgents. On comprend qu’il s’agit surtout d’un apport de main-d’œuvre assorti d’espoirs de francisation et sans référence passionnée aux valeurs québécoises. Le PLQ souffre d’un déficit de crédibilité en matière d’intégration et de francisation. Il porte l’incertain bilan de l’essentiel des 15 dernières années.

Enfin, le Parti québécois se positionne entre les deux : une politique de régionalisation de l’immigration aux prétentions à la fois économique et de francisation. Ambitieuse, elle aborde tant la reconnaissance des diplômes que la bonification de la grille de points en faveur du français et des régions. On s’épargne presque la référence au nombre d’immigrants qu’il est politiquement payant de réduire, substituant un chiffre arbitraire à un autre. Enfin, on module l’exigence de connaissance préalable du français qui s’annonçait irréaliste. 

La campagne mettra en lumière des nuances. Elle les exagérera jusqu’à les défigurer. Espérons quand même qu’on évitera les excès gênants des dernières années au profit d’un comportement responsable à la fois pour les Québécois et ceux qui pourraient le devenir. Les partis sont plus près qu’on ne le pense d’un consensus et s’il est une leçon à retenir du bref gouvernement Marois, c’est qu’il vaut parfois mieux saisir la main tendue que sombrer dans l’ambition partisane.

Les gagnants…

Je me plais à croire qu’une politique d’immigration responsable et consensuelle servira d’abord et avant tout ces gens qui choisissent de faire leur vie parmi nous. Ils ne sont pas LA solution à nos enjeux économiques et démographiques. Ils en font partie.

…et les perdants

Ce sont peut-être les groupes xénophobes qui prennent prétexte d’une immigration désorganisée et de messages contradictoires pour fomenter la haine.

Malheureusement, les perdants sont aussi ces pays dits émergents qui voient la jeunesse et les élites impatientes quitter avec leurs avoirs et leurs diplômes pour des cieux plus cléments. Ces nations sont à la merci de l’hémisphère nord qui les saigne sans ménagement.

Lorsque Camille Laurin a convaincu René Lévesque d’adopter la loi 101, il s’agissait pour les Français du Québec de devenir les égaux des Anglais. Affirmation légitime d’une nation qui s’oublie parfois depuis. Aujourd’hui, l’enjeu linguistique semble trop défini par la peur d’une immigration invasive qui nous transformerait en… quelque chose d’autre. Pourtant, ces 40 000 ou 50 000 immigrants, dont beaucoup quitteront de leur propre chef, ne souhaitent en général que participer à ce que nous sommes. L’histoire enseigne que bloquer ces migrants aux frontières, toutes origines et tous rêves confondus, ça ne marche juste pas.

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Cracheurs de feu

CHRONIQUE / Aborder la semaine d’Alexandre Taillefer alors que sont en cause l’indépendance des institutions de presse, celle des journalistes et des chroniqueurs, la Loi sur l’accès à l’information, la lutte sans pitié (ni classe parfois) que se livrent des entreprises d’information et la pertinence d’interventions politiques pour à la fois soutenir financièrement et protéger législativement un appareil média mis à mal? Irrésistible.

Alexandre Taillefer n’est pas n’importe qui. Il vous le dira. Entrepreneur à succès, dragon de salon, téméraire en affaires, image savamment négligée... On refuse difficilement une subvention à Alexandre Taillefer à qui tout semble réussir. Pourtant, mettre en doute le succès de ses entreprises peut en déclencher la vindicte. Après un exhaustif et follement médiatisé tour du jardin, le «queer» politique s’est reconnu, entre tous, dans le progressisme de Philippe Couillard.

J’ai dit de l’atterrissage de Vincent Marissal chez QS qu’il s’était plutôt agi d’un écrasement. Dans le cas d’Alexandre Taillefer, le PLQ aura dû le déterrer ce mercredi pour un point de presse à peine moins manqué que la fuite calculée de lundi.

Chapelet de maladresses dont voici un florilège : 

Personne au Parti libéral n’a cru bon de vérifier le passé auprès des autres partis d’une recrue à la présidence de campagne pourtant «queer politique». 

Membre en règle du Parti québécois jusqu’en 2020, il sort la ridicule cassette de l’être… à son insu! C’est à quelqu’un qui ne regarde pas ce qu’il signe que le PLQ confie sa campagne? Bien sûr, il s’agit surtout que de brandir Taillefer comme preuve de renouveau, entrepreneur cool et enfant jusque-là chéri de l’infodivertissement. Quelqu’un de qualifié prendra la direction de la campagne. Ça presse.

Que M. Taillefer ait magasiné une adhésion politique pétrie de convictions sincères à faire pâlir Amir Khadir, on veut bien. Ce n’est pas une maladresse. Il en va autrement d’avoir fait confiance à François Legault qui s’empresse de trahir le caractère privé de la conversation. Une spécialité maison. Le chef de la CAQ nous apprend qu’entre maire de Montréal et premier ministre, le dragon se dandine.

Enfin, M. Taillefer accuse Pierre Karl Péladeau d’exercer des pressions idéologiques sur ses journalistes, chroniqueurs et autres professionnels. Si on ne provoque pas Pierre Karl Péladeau, il s’en chargera lui-même. Donnez-lui un prétexte pour activer ses pouces sur Twitter et vous en aurez pour votre argent. Le dragon a investi une phrase malheureuse chez Québecor que l’empereur a fait fructifier. À juste titre!

Lorsque Monsieur Péladeau a formulé des allégations semblables à l’encontre du groupe de presse dont vous lisez présentement une publication, je n’y écrivais pas. Je ne me suis pour autant pas privé de le lui reprocher vertement. Ce sont des professions entières — journalistes, analystes, commentateurs, chroniqueurs, titreurs, photographes… — dont l’intégrité fut mise en doute. Venant du plus influent entrepreneur média au Québec, il y avait de quoi choquer. Pourtant, lorsqu’Alexandre Taillefer commet la même bourde, lui aussi propriétaire de médias, des voix s’élèvent pour le défendre et en faire reproche… à Péladeau. Injuste et incohérent. Malaise chez les professionnels hautement qualifiés qui œuvrent à L’actualité et au Voir, dont Taillefer est toujours propriétaire. Et si, sur les ondes du 98,5, Alexandre Taillefer met en doute la probité de PKP, ce dernier est absolument dans son droit de lui répondre.

Les médias québécois ont en effet été confrontés à une lourde séquence de crises au cours des derniers mois : surveillance de journalistes par la police, protection des sources, urgence d’une aide structurée et équitable, vol systématique de leurs contenus par les Facebook et autres Google, et ainsi que leurs revenus publicitaires, déclenchant une crise qui n’est pas que québécoise, mais qui s’y vit avec une acuité toute particulière.

La manne publicitaire ainsi ratatinée, il est tentant de jalouser toute aide que l’ennemi commercial et idéologique obtiendra. L’équité est en effet une valeur à laquelle un gouvernement ne devrait jamais se soustraire. Il est aussi tentant de souhaiter la disparition corps et biens du concurrent. Un tel monopole sur les tables des Tim Hortons du Québec ne servirait ni l’information, ni la diversité, ni la démocratie.

Ajoutez au buffet une loi archaïque qui, dans le cadre de la succession d’un propriétaire de La Presse, imposa en 1967 que toute transaction ultérieure reçoive l’aval de l’Assemblée nationale du Québec. Il n’en fallait pas davantage pour que le Parti québécois pose ses exigences et que tant QS que Martine Ouellet, de passage à Québec, ne prennent carrément en otage idéologique la transaction substituant une fiducie d’utilité publique à Power Corporation comme propriétaire de La Presse. Il s’agit pourtant d’une loi antérieure à la plupart de règles qui régissent désormais les médias et d’une contrainte qu’aucune autre entreprise ne subit.

Bref, le coude média se porte haut sur la patinoire politique.

Le perdant…

Le Parti libéral de Philippe Couillard espérait faire oublier la cascade des départs alors qu’il se morfond dans un sous-sol sans précédent chez les sondeurs. Mal lui en prit. On a oublié les départs, oui. Pour pire… Le sauveur autoproclamé qui devait rafraîchir un PLQ tristounet en a fait une risée.

… et le gagnant

Pierre Moreau, bien sûr. Alexandre Taillefer, membre en règle du séparatiste PQ, s’est confié à Paul Arcand du désir de devenir premier ministre. Ça remonte à sa tendre enfance. Presque de droit divin. Sauf que le PLQ n’a pas cette mansuétude. Pierre Moreau, enfant du sérail, brillant politicien, redoutable et pugnace, voit un adversaire à la direction du Parti libéral se disqualifier lamentablement. On dit toutefois que Taillefer n’est pas le seul dragon — ou dragonne — à lorgner le fond de commerce du PLQ.

Alexandre Taillefer s’est aventuré beaucoup trop tôt, sans entourage, sans conseil, sans lettres de créance, sur une patinoire qu’il n’a pas le souffle de parcourir. Coincé, il insulte à la fois deux équipes de journalistes — la sienne et celle de Québecor — et un magnat de presse qui, lui, ne sait que trop bien cracher le feu. Pour le meilleur et pour le pire, un seul des deux dragons dort sur un trésor.

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Démocratie tourmentée

CHRONIQUE / Il n’existe pas de système où chaque électeur vote chaque fois sur chaque enjeu et adéquatement informé. Encore moins un système où chaque vote exerce un pouvoir égal sur la décision collective.

On reproche à nos institutions, issues du parlementarisme britannique, que chaque voix n’y porte pas le même poids. La composition de l’Assemblée nationale peut ne pas refléter le vote populaire au point d’exclure du pouvoir le parti ayant pourtant obtenu le plus de votes exprimés. L’exemple de 1998 est usé : le Parti québécois de Lucien Bouchard a formé un gouvernement largement majoritaire (76 sièges) avec 42,87 % du vote exprimé alors que les libéraux de Jean Charest ont dépassé les 43,5 % pour n’obtenir que 48 sièges. Cette distorsion copieusement documentée alimente généreusement la rhétorique pour une réforme du mode de scrutin.

N’oublions toutefois pas pourquoi il en est ainsi. Le parlementarisme britannique postule que l’Assemblée nationale n’est pas composée de 125 représentants de l’ensemble du Québec — qui pourraient alors être tout autant 40 que 175 puisque chacun y représenterait tout le monde —, mais bien de députés de 125 communautés distinctes qui les y délèguent.

Ainsi, Agnès Maltais ne porte pas la voix de tout le Québec et encore moins, disons, de Gatineau, mais spécifiquement celle des électeurs de la circonscription de Taschereau, dont une majorité n’a pourtant pas voté pour elle ni le Parti québécois en 2014. De même, Julie Boulet ne parle que pour les électeurs de Laviolette, dont une minorité d’entre eux lui ont confié ce mandat sans considération pour ceux de Sherbrooke ou Pointe-aux-Trembles. Bien sûr, on attend des élus une perspective plus large afin que leur contribution au processus législatif et de surveillance de l’exécutif soit pleinement pertinente. Ainsi, le député élu par une écrasante majorité dans Nelligan ne porte pas davantage de poids à l’Assemblée nationale que celui élu de justesse dans Berthier, et l’élection de 1998 est aussi légitime que celle de 2018 le sera.

On a perdu la perspective locale et régionale du rôle des élus au fil du temps et de l’implantation d’une gouvernance nationale des affaires publiques. Pourtant, il y a quelque chose d’organique dans l’appropriation par les électeurs des régions du Québec de leur député. De touchant, même. Cet attachement, nourri par un engagement sincère et de tous les instants, est au cœur de notre démocratie et il serait dommage qu’on y renonce au profit de listes centralisées et de relations sans âme. 

Ceci n’exclut pas cela. Le beurre et l’argent du beurre sont à portée : le député local redevable à ses concitoyens et un Parlement qui reflète mieux la volonté collective des électeurs de tout le territoire.

C’est ce que vise l’entente liant la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, Québec solidaire et même le Parti vert du Québec. Historiquement, les partis au pouvoir profitent de la distorsion entre le vote exprimé et le nombre de sièges qui leur est attribué. On doit donc saluer le courage de François Legault qui maintient son appui à une loi réformant le mode de scrutin qui serait déposée au plus tard le 1er octobre 2019. À la lumière des sondages récents, la CAQ risque d’y voir son poids relatif diminué au profit du Parti québécois et de Québec solidaire surtout.

C’est le prix d’une réforme démocratique qui n’a rien de l’incantation apocalyptique de la ministre Weil. Heureusement, Alexandre Taillefer joint le progressiste PLQ! Favorable à la réforme du mode de scrutin, il saura apaiser les angoisses d’un Conseil des ministres aux abois. Le dragon aux airs de caméléon en profitera pour expliquer son adhésion au Parti québécois jusqu’en 2020 sous l’œil narquois de Pierre Moreau.

Le courage de François Legault suggère néanmoins la prudence. En effet, si la CAQ formait un gouvernement majoritaire, ce sont surtout ses élus qui libéreraient des sièges au bénéfice de la représentation proportionnelle. Tous les gouvernements qui s’y sont engagés, puis frottés, ont reculé face à des caucus intraitables. En ces jours où les Blais, Marissal et Taillefer enluminent les convictions interchangeables, les signataires de l’entente «transpartisane» n’ont pas convenu des détails de la réforme, détails où loge notoirement le Diable. Cette incertitude sera un prétexte vers la sortie de secours si François Legault choisit de faire un Justin Trudeau de lui. Malgré son engagement solennel, la réforme du mode scrutin au Canada n’était plus souhaitable puisque le très bon système actuel a produit un gouvernement libéral majoritaire. Amen.

Les adversaires d’une formule mixte soulignent qu’en réduisant la prime du meneur auquel le vote populaire confère un nombre disproportionné de sièges, on augmentera sensiblement l’occurrence des gouvernements minoritaires. En effet. Si le principe des élections à date fixe est appliqué, il n’y aura pas d’autre façon de gouverner qu’en implantant une véritable culture de collaboration au Salon bleu. C’est en soi une puissante raison pour soutenir pareille réforme. 

Le perdant…

Est-ce un perdant? Meneuse dans tous les sondages, la CAQ s’expose à une réduction de son poids à l’Assemblée nationale en 2022. François Legault pourrait aussi compromettre la réforme sous prétexte de tous ces détails que l’entente actuelle — 6 vœux pieux dont la mise en œuvre tiendra d’une gymnastique irréelle — ne règle pas. 

… et les gagnants

Sans équivoque, le Parti québécois et Québec solidaire ont tout à gagner à cette réforme. Le PQ voit se creuser un inquiétant écart entre le pourcentage de ses intentions de vote et celui des sièges qui lui seraient attribués en vertu du système actuel. Il est trop tard pour 2018 et il lutte pour ne pas devenir marginal au sein du Parlement. Sous ce nouveau régime, QS pourrait voir sa députation actuelle doubler et qui sait comment ses sympathisants réagiraient à une opportunité réelle en 2022?

La démocratie québécoise demeurera imparfaite. La parité entre les sexes, la présence d’élus issus de toutes les diversités, le recours aux référendums d’initiative populaire, l’assujettissement fréquent de la souveraine Assemblée nationale du Québec à un parlement fédéral où il est très minoritaire, la participation en repli lors des élections, tous ces facteurs affaiblissent la démocratie québécoise. Oui, mais jamais au point de renoncer à la rendre meilleure. Ainsi, les gagnants, ce sont les Québécois.